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vendredi 23 mars 2007

beautiful freaks

BEAUTIFUL FREAKS








PREMIERE PARTIE








LA PRISE DE FOI !
























« Il nous faut prier comme si tout dépendait de Dieu et agir comme si tout dépendait de nous »
Un mot de Dieu… d’une brûlée vive










Chapitre 1


Mes colonnes de Buren !



A vingt ans, je portais donc le sobriquet de Bébert… C’est très con, je sais ! Mais bon… le pire n’était pas là. Non, le pire c’est que j’étais albinos.
A Brive je pris le train de nuit qui fila tout droit vers Paris. Je passai le voyage à astiquer l’arme subtilisée aux restes de mon défunt papa.
A l’aube, Paris m’engouffra dans sa grisaille. Je dépensai les quelques sous volés à ma mère endormie et ordonnai au chauffeur de taxi de joindre la place du Palais Royal. Aux premières lueurs d’un soleil d’hiver, je me hissai sur une des colonnes de Buren, contemplai la place défigurée et me logeai le canon du pistolet dans la bouche…. Là, à cet instant, en ces lieux précis, je sus pouvoir le trouver et lui casser la gueule à ce con ! Il pensait jusque là disposer de moi, mais il se trompait car je modifiais ses desseins en m’invitant avant l’heure à sa table. J’étais décidé à le trouver ce bâtard et lui faire bouffer ses couilles. Devant moi, toute l’horreur de ce monde s’étalait à mes yeux, toute cette vanité, cette cruauté, cette peur, cette ignorance du beau, du vrai, il faudrait bien finir par pendre Buren. Le coup claqua, sec. Ma tête se dispersa et je vis Jeanne tout en brillance, appuyée sur son épée. Elle me regarda et me dit un mot de Dieu avec un sourire éclatant qu’entourait son visage ravagé par les flammes.
Elle dit :

« Il nous faut prier comme si tout dépendait de Dieu et agir comme si tout dépendait de nous ».

Et bien voilà, la messe était dite. Nous devions d’un côté nous en remettre au capitaine du navire et de l’autre feindre d’être le maître à bord. Je tentai bien de lui répondre quelque chose d’intelligent, mais le haut de ma mâchoire traînait quelque part sur le sol…. Alors j’ai souri de mes trois dents du bas et j’ai pensé :

« Nom de Dieu, elle serait pas Normande l’Orléanaise! »

Ainsi, le monde finit par se poser des questions auxquelles bien sûr il s’empressa de ne pas répondre. Il se contenta donc de s’interroger sur les raisons qui poussèrent un gamin de vingt ans à s’envoyer en l’air sur les colonnes les plus controversées du moment avec un vieux pistolet rouillé. On fit des gorges chaudes sur la jeunesse déboussolée, les parents irresponsables, la violence à la télévision, la presse et les syndicats… Le temps passa et tous ces vieux cons, qu’un coup de feu dérangea ce jour-là, finirent par s’assoupir de nouveau. Moi, j’eus surtout de la peine pour le brave Léopold Mamoudine qui dut, avec son balai-brosse, nettoyer les restes du défunt Bébert le matin suivant alors que les parisiens dormaient et que les premières lueurs d’un soleil d’hiver s’étalaient sur la ville.
Ma première mort…. J’avais donc vingt ans. Je m’appelais Albert et l’on me surnommait Bébert…c’est très con, je sais ! Mais bon le pire n’était pas là. Non, le pire c’est qu’à cette époque j’étais bel et bien albinos. Un mètre cinquante cinq à vingt ans, le poil blanc de la tête au pied, la peau grasse et hâve, l’œil rose comme un lapin d’élevage, ça vous situe le handicap !
Côté famille, ça valait son pesant de cacahuettes. Mon père, pour commencer par lui, je ne l’ai jamais connu. En fait je ne l’ai rencontré qu’une seule fois. Ça c’est passé chez ma tante, je la surpris un jour en train de se bichonner l’entrejambe devant l’image de ce que l’on appelait mon père. Depuis, je prends toujours soin de frapper aux portes... Oui, mon père pour moi ne fut dans cette vie là qu’une simple image. Il avait le regard clair et le cheveu noir, il n’avait pas l’air très grand, en tous les cas, sur la photo, il était bien plus petit que le dromadaire.
Le pauvre mourut en Algérie. Alors qu’il déféquait, une bombe fit sauter l’hôtel dans lequel sa garnison logeait.
Ma mère, quant à elle, était une femme des plus silencieuse, aimablement silencieuse et attentive, l’archétype même de la maman Walt Disney, la mère de Bambi quoi ! Elle avait ceci de particulier qu’elle était professeur de piano. Elle partait fréquemment en tournée et jouait souvent dans les églises. Ce qui explique un tant soit peu ma propension au rhumes et angines de poitrine. Depuis tout petit, Les églises furent toujours pour moi un sacré bouillon de culture.
Une vie, je vous l’assure, ne se limite pas à un récit linéaire. Pour la comprendre, il faut savoir bondir d’un souvenir à l’autre. Il y a tant de vies dans une vie. Pour savoir qui je suis réellement, il va bien falloir m’accompagner dans toutes mes vies
Mais je m’égare, car l’important dans la vie, c’est tout d’abord de croire au pouvoir d’être vivant. Par exemple… Car il faut toujours donner des exemples. Je songe à la fois où il me vint l’idée d’arrêter le temps… Ainsi, lors d’un week-end chez ma tante, je décidai d’étrenner le vélo que ma mère m’avait offert à noël. Oui, J’avais toujours eu de drôles d’idées. Je ne pouvais lutter contre. J’étais né avec ça dans la tête. Cette déformation maladive qui embarrassait ma vie me fit toujours penser bizarrement. Ca me rappelle l’histoire du scorpion accroché au dos de la grenouille qui l’aide à passer la rivière. Ce dernier, en pleine traversée pique la pauvre grenouille et quand cette dernière lui demande pourquoi l’a t’il ainsi piqué alors qu’ils vont maintenant se noyer tout deux, il répond tout simplement qu’il n’y peut rien, c’est dans sa nature. Alors voilà, je me sentais un peu comme lui, une nature l’emportant sur la raison… et Fallait voir la tronche de la nature ! Croiser un miroir, c’était affronter le grotesque. Mon visage n’avait rien d’un ange, il ne ressemblait qu’à la plus accomplie des erreurs. Mais le plus difficile pour moi, fut de constater que mes propres parents étaient de fort jolies personnes…. A se demander si je n’avais pas été secrètement adopté. Donc, fort de toutes ces circonstances, j’en arrivai à me dresser sur la selle de mon vélo, puis à lâcher une main du guidon, puis l’autre… et, comme il se doit, je basculai par-dessus le dit engin et décrivis un arc de cercle dans les airs qui me parut durer une éternité. J’oserais même dire que cette traversée dans l’espace fut un des moments les plus doux de mon existence, car dans cette fraction de seconde qui sembla s’étirer à l’infini, tout sembla s’arrêter, je fus comme mis entre parenthèses…. Et dans cette parenthèses, exit la disgrâce, le malaise existentiel… Puis j’ai rencontré le sol, et tout s’est remis en route. Il y eut tout d’abord le calme, puis les bruits des arbres secoués par le vent revinrent peu à peu, et la douleur s’insinua tranquillement dans tous mon corps. La magie prit ainsi fin, et la réalité me fit payer mon imprudence. Depuis ce jour, je crois au pouvoir d’être vivant !
Autre exemple, car je ne suis pas un garçon avare en bavardage… Mon premier accident de voiture ! Il se produisit en allant au lycée de Brive, la ville la plus moche de France… Après Tulle ! Je roulais, comme il se doit à dix-huit ans, avec l’insolence d’un héros lorsque, dans un tournant, je partis sur ma droite, je braquai aussi sec sur ma gauche et vis le rocher s’approcher de moi…. Ce fut encore, au-delà de la micro centième de seconde de surprise, une certitude qui s’imposa tout à coup dénuée de tout sentiment de peur. J’allais me manger le rocher. Et de nouveau cette sensation étrange de paix devant l’inéluctable… Image par image, je parvins à distinguer les élégantes fissures du roc, et sa pierre couleur jaune paille me donna envie de champs de blé mûr ondoyants sous un soleil écrasant. Il y eut alors un grand choc, je perdis conscience de la bonne ordonnance du monde et des fragments d’images me giclèrent à l’esprit dans un chaos indescriptible…. Oui, je vous l’assure dans ces moments-là, on se sent plein de tout, riche et puissant, et la vie vous apparaît alors dans cette fugacité, des plus précieuses.


Ce fut le temps des reflets…
Moi, j’étais pas qu’un enfant, j’étais aussi une anomalie physique, un insurmontable handicap à moi tout seul.. ce qui me rendait particulièrement curieux aux yeux des adultes. J’étais d’une famille relativement aisé, de ces gens assez riches pour avoir des choses à perdre quoi ! Un homme qui n’a rien, ni mère, ni père, ni enfants, ni amis, ni toit, ni biens est, par définition, si pauvre qu’un simple sourire de l’autre devient une richesse. Ce sont à ces gens là que je pense bien souvent, quand, au détour d’une image, d’un article de journal, je reconnais son visage d’enfant affamé. Je me sens proche de ce dénuement du cœur. J’essaie bien, en fermant les yeux très fort, de lui envoyer un grand sourire, mais je ne sais pas vraiment s’il me voit ou m’entend. Ce sont dans ces premières années de scolarités ennuyeuses à traîner mon physique d’albinos que je rencontrai bon nombre de femmes et d’hommes dans la rue. A contrario de bien des grands, ces gens là me regardaient toujours avec sympathie… A croire que mon sort était plus à plaindre que les leurs. Je parle de ceux qui sont assis dans la rue en attendant ils ne savent trop quoi. Les pauvres quoi ! ceux qu’on désignent ainsi parce qu’ils n’ont pas de noms sur les boites aux lettres, d’ailleurs ils n’ont pas de boites aux lettres car ils n’ont pas d’adresse exactes, ni de maison, pas d’amis, plus de familles, parfois quelques chiens efflanqués aux regard mouillés. Etrangement, ce sont ces gens là qui prenaient le temps de m’écouter. Ce furent disons-le les premiers à prêter l’oreille à mon désarrois… Et ma mère bien qu’inquiétée par ma propension à saluer tout un chacun dans la rue, m’avertit, que les mauvaises personnes habitaient partout même dans la rue et qu’un enfant devait savoir être prudent face aux adultes. Jamais je ne me senti redevable de quoi que ce soit d’autre qu’un peu de chaleur humaine à donner ici et là. Je me souviens d’André, un gros type qui puait. Un jour, je lui ai donné un vieux briquet tempête, piqué à mon défunt père qui n’en avait plus usage, pour allumer ses clopes par tous les temps. Un autre jour, il a disparu, après avoir brûlé un clochard qu’il tentait de racketter. Je trouvai l’acte cruel et j’eus bien de la peine pour l’affreux André qui devait maintenant se cacher même de son ombre. La nature humaine était bien étrange, et les choix que l’on faisait n’étaient parfois pas les bons. Je n’ai plus eu de nouvelles du gros André. Je ne sais pas si on l’a retrouvé, mais jamais personne n’est venu me parler du briquet.
J’ai donc toujours eu un toit, une famille, des amis et donc plein de choses que je pensais acquises à perdre un jour où l’autre. Mais je ne le savais pas, on sait ces choses-là quand elles vous tombent sur la tête. Avant d’expérimenter, on théorise certes, mais on ne comprend pas. C’est toute l’histoire de ma vie de Bébert, tenter de comprendre. De là à tout accepter… Car ma fierté eut tout de même à souffrir très vite de ma simple condition physique. Je vous le rappelle : un mètre cinquante-cinq à vingt ans, le poil blanc de la tête au pied, la peau grasse et hâve, l’œil rose comme un lapin d’élevage, un papa mort encastré dans une cuvette de chiottes, une mère pianiste muette, une tante « onaniste » et vous comprendrez mes agaçants questionnements. Le pire dans tout ça ce ne fut pas forcément le regard des autres, mais plutôt la triste prise de conscience qu’une omniscience omnisciente, un créateur proclamé par une humanité toute entière, puisse à ce point se jouer de moi, comme du gros André, ou d’un enfant affamé.
Et voilà comment je finis par rencontrer Dieu.
Ma soif de comprendre les mystères de l’existence m’emmena très vite à le fréquenter. Il se trouve que nos premiers contacts furent des plus évidents. Les concerts de ma mère à se geler les couilles au milieu de l’orgueilleuse magnificence des cathédrales et chapelles de notre si beau pays m’imposèrent très tôt la vision de cet homme souffrant sur la croix. Je n’avais pas encore dix ans.
A l’instar de la photo de mon père, je découvris ce même fils de Dieu au-dessus du lit de ma tante, qui trônait épinglé à une croix de bois. J’eus, dans un premier temps, un certain a priori, car avec mon père, il y avait un autre homme qui partageait la couche de ma tante et j’imaginais bien que du haut de sa croix la vue plongeante de tante Elvira se masturbant était des plus parfaites. Je me demandais ce que mon père eut pu en penser. Enfin bref, je lui demandai avec emportement comment était Dieu. Ma tante parut fort surprise de cette question, mais elle avait assez de malice pour imaginer une réponse qui satisfasse l’enfant que j’étais. Elle répondit que Dieu n’était pas de chair mais d’essence, qu’il nous envoya son fils sur terre pour porter sa parole. Je trouvai ce père bien cruel, car son fils finit épinglé comme un papillon. J’avais la certitude que jamais mon père ne m’aurait envoyé de la sorte dans une aventure dont la funeste issue était des plus sanglantes, mais ma tante m’assura qu’avec l’âge et un bon apprentissage, je comprendrais les subtilités et les riches mystères de la foi. Là, vous le concèderez, mon attention d’enfant fut définitivement acquise aux… RICHES… MYSTERES… de la… FOI !
Ce fut le temps de la croyance…
Depuis ce jour deux hommes occupèrent ma vie, mon pauvre père, mon pauvre Fils de Dieu.
En âge d’apprendre par moi-même, j’insistai auprès de ma mère afin qu’elle m’inscrive au catéchisme du mercredi après-midi. J’avais entendu dire qu’on pouvait y rencontrer Dieu, et pour ma part, j’avais plein de questions à lui poser. En fait, j’étais si avide de savoir ce qui l’avait motivé dans le fait de faire exploser mon père, de m’affliger d’un tel corps… était-il sadique ou tout simplement le plus grand des farceurs ?
Cette dernière ne comprit pas vraiment ma fièvre religieuse, tout d’abord peinée de me voir délaisser mes études pianistiques, elle renonça très vite aux activité sportives, vu qu’à un certain âge, voire un âge certain, les copains et copines sont plus de véritables enflures avec un nain albinos que de bons copains et copines de classe. Imaginez ce pauvre Bébert prenant sa douche au milieu d’une horde de « pré-hormonés » boutonneux, agressifs et fielleux comme des macaques atteint par le virus Ebola…. J’en passais des minutes sous le pommeau aspergeant mon visage d’une eau trop chaude afin de masquer les larmes qui coulaient en torrent sur mon corps blême… Non, pour trouver la paix il me fallait la solitude de la réflexion, il me fallait trouver le responsable de cette disgrâce… Dieu !
Ma mère dut, après avoir longuement conversé avec sa sœur, admettre qu’un peu de foi pourrait sans doute apaiser ce bouillonnement de tête d’enfant. Elle accepta donc, après avoir indiqué au curé de la paroisse mes antécédents familiaux, mes difficultés à m’insérer. Moi, j’étais tout à ma joie de rentrer dans les ordres. J’allais enfin comprendre le sens de la vie. Le couvent dans lequel s’enseignait la parole de Dieu était en plein centre ville. Il y régnait un calme insolent, la pelouse était d’un vert profond et les platanes vieux et vigoureux. Ici tout était aussi particulier que moi. Les hommes portaient des robes longues, ils parlaient doucement et se déplaçaient toujours à pas feutrés, perdus dans des pensées de toute évidence profondes. Il me fallut pourtant me rendre à l’évidence qu’ici aussi les railleries à mon encontre fusaient d’un même éclat, mais je dois dire que le catholique tout contrit de culpabilité, même tout enfant qu’il soit, finit toujours par confesser ses fautes. On enseigne donc une certaine forme de conduite de vie, basé sur le regret, et le pardon. Et il faut bien concéder que les railleries, si elles cessèrent sous leurs formes les plus virulentes, devinrent des chuchotements narquois tout aussi cassants. C’était cette forme de comportement social, de politesse de circonstance qui faisait, somme toute, un bon citoyen. J’appelais cela l’indifférence polie qui faisait toute la bourgeoisie du monde et l’école de Dieu s’avérait poser les bases les plus solides de cette conception du monde. Mais du haut de mes « à peine dix ans » je trouvai cela très arrangeant. J’appelais cet enseignement « la remise des compteurs à zéro. Exemple ! Je volais un paquet de pistaches au casino du coin, quelques semaines plus tard à ruminer mon sentiment de culpabilité, j’allais m’absoudre à l’église dans la boite à malice, dite « confessionnal « . Avouez, que cela était formidable pour un enfant comme moi. Je développais ainsi mon sens critique et rendais coup pour coup aux petits chrétiens crétins. Mon incivilité n’eut aucune limite, je crottais dans le sac d’un persifleur et tâchais d’encre la robe d’une peste aux nattes grasses…Le secret de la confession bien gardé me permit dans un sens de me laver de tous ces péchés tout en continuant à les commettre. De plus, je découvris mes premiers émois. En effet, ma première histoire d’amour fut l’évocation d’Eve et Adam à poil à boulotter des pommes. Cours qu’illustra le Père Picard à l’aide d’une grande affiche abîmée représentant une peinture de la plus belle femme que j’avais jamais vue en pareil état, sauf tout le respect que je dois à ma tante Elvira. Ses seins, qu’un cheveu idiot cachait, étaient plus fermes que la pomme qu’elle tenait dans ses mains. Inutile de préciser que cette représentation de l’idéal humain tombant dans le péché originel, quoique formidablement excitant, était dénuée de toute humanité, donc d’attributs sexuels. Je ne comprenais pas l’hypocrisie du croyant à vouloir systématiquement nier l’œuvre de Dieu, en ce sens où toute représentation d’un zizi était hérétique. Cela était pour ma part tout à fait injustifiable. Je décidai donc de rendre à César ce qui lui revenait de droit. Je commis donc mon premier acte politique. Grâce au marqueur indélébile volé à la papeterie librairie du coin, ces deux tourtereaux que toute une religion condamna aux enfers pour avoir bouffé une simple pomme, retrouvèrent le plus « obélisque » pénis et la plus offert des vagins. Je rêvai la nuit suivante de cette femme et de cet homme faisant l’amour sous le regard haineux de ce con de serpent en nœud de cadeau de noël, trognon de pomme en travers de la gorge. Qui plus est, développant toujours mon sens de l’à-propos, je me lançai rapidement dans un déluge de questionnements sur la création de l’univers, le big-bang… Enfin tout ce que toute bonne école laïque enseignait parallèlement à l’enfant et là ce fut, disons le, le schisme entre moi et les croix de bois en robes longues, le divin, le Saint-Père, le Saint-Esprit et la saint glinglin.
Je me rendis compte, semaine après semaine, que les hommes en robes longues ne savaient pas grand chose sur le sens de la vie. Non, il nous fallait subir leurs cours magistraux, leurs savoirs en chapelet régurgité comme une chatte régurgite ses poils. Ce furent pour moi de bien tristes échos de la parole de Dieu. Pire que tout, je compris que je ne le trouverais pas là. Et je ne savais toujours pas à quoi il ressemblait. Je tentais de savoir ce que le père Picard pensait du sacrifice de Jésus, de sa cruauté surtout. Il répondit, laconique, que la volonté de Dieu fut, à travers son fils, de souffrir pour nous. Le père Picard était assis dans la salle à manger de la paroisse et pendant qu’il professait cette horreur, il mangeait des tripes. J’osai insister sur le pourquoi de devoir toujours souffrir. Il eut ce sourire sale, que je n’aimai pas du tout et posa sa grande main sur mon épaule, je le détestai immédiatement et sut préférer le diable sur l’instant à moins, pensais-je, que je l’avais là devant moi déguisé en homme de biens. Je mis fin de la manière la plus brutale à ma période eucharistique, avec ce même emportement qui fit souffler bien des fois ma pauvre mère. Je savais qu’il me fallait trouver d’autres routes, les religieux n’étaient pas des hommes de Dieu, il étaient des cuistres qui ne souffraient pas le questionnement. Et moi j’étais un enfant du questionnement.

D’année en année je passais le clair de mon temps plongé dans les livres à l’abri des moqueries d’enfants. Ma mère me couvait en semaine et ma tante dissertait le week-end, autour de scones et d’une tasse de thé, sur la cruauté de ce monde. De ces moments, je n’ai que de merveilleux souvenirs. Ma mère courait les concerts le week-end, alors je profitais de la maison de tante Elvira, perdue dans les bois du Périgord. Ma vie oscillait entre ses deux femmes. Pas une minute ne passait sans que l’une demande des nouvelles de l’autre, comme si un lien invisible les liait plus certainement qu’un cordon ombilical. A ce moment de ma vie je n’en mesurais pas l’importance. Car comme de bien entendu, la réalité des choses chez les femmes est toujours plus subtiles, plus compliquées aussi… enfin, tout dépend du point de vue que l’on prent. Les hommes ont tendance à résumer ce qu’ils ne comprennent pas chez la femme comme une particularité toute féminine alors qu’en fait, elles possèdent de toute évidence une acuité de la vie bien plus aiguisée que celle de la plupart des hommes. Ma tante était une femme libre, un sexe fort qu’aucun hommes n’avaient réussi à apprivoiser. J’ai toujours admiré cette femme car son intelligence se disputait son côté tout à fait cinglé. Je compris bien plus tard sa véritable passion amoureuse pour mon père qui la dévora toute sa vie. J’aurai put m’en offusquer, mais je sus utiliser l’enseignement de ces deux femmes et regardai tout cœur ouvert avec une acuité de la vie bien plus aiguisé que celle de la plupart des hommes. Elle me répétait combien je le lui rappelais, alors que j’avais autant de points communs avec lui qu’un papou avec un géorgien. J’appris ainsi à m’émouvoir des femmes amoureuses. Il n’y avait pas plus de beauté dans ce monde qu’une femme amoureuse. Mais, à l’époque, je n’approfondissais pas ma réflexion sur des sujets qui m’apparaissaient encore bien étrangers. Non, pour moi Tante Elvira nourrissait une toute autre et si particulière passion …. En tous les cas chez un adulte. Mary Poppins ! Cette tante de conte d’enfant ne s’était jamais remise du personnage de Mary Poppins ! Incroyable et vrai ! Elle nourrissait depuis sa plus tendre enfance une indescriptible passion pour la comédienne Julie Andrew et cette femme de fiction qu’elle incarnait. Elle n’avait de cesse de dire qu’il y avait deux dimensions dans la vie. Et toutes deux avaient autant d’importance. Il fallait savoir rêver pour faire avancer la réalité… ça si je ne l’ai pas entendu mille fois, que je sois pendu sur le champ. Elle fut la première à m’initier aux joies des allées et venues d’un monde à l’autre sans que cela n’affecte ma bonne santé mentale. Après tout, j’étais le fils d’une image, d’une musique jouée le soir avant d’aller se coucher, d’un Dieu sans nom ni visage, j’étais l’enfant idéal pour comprendre l’autre monde. Je pouvais de temps à autre m’envoler avec elle vers la banquise et danser avec des pingouins. Voler au-dessus d’un Londres du début du siècle dernier aussi certainement que vous lisez ces mots.
N’avez-vous jamais rêvé de voler ? Ma tante et moi, chaque soir avant d’aller se coucher, nous nous retrouvions dans son grenier, ouvrions la vieille malle à histoires et plongions nos regards d’enfant à l’intérieur. Il s’agissait de s’abreuver les yeux du vieux velours râpé qui tapissait le mystérieux objet pour deviner le rougeoiement du soleil au-dessus du vieux Londres assoupi, puis de laisser glisser la raison dans la nuit étoilée qui recouvrait le monde, de plonger vers les fenêtres illuminées renfermant des milliards d’histoires et se surprendre à voler en caressant les gens de nos pensées rêveuses. N’importe qui de censé nous aurait pris pour des fous, mais nous n’en n’avions cure, c’était notre monde secret à nous et je compris enfant combien il serait nécessaire toute ma vie d’adulte de continuer à croire à ce jardin secret. Il était salutaire de croire à cette malle plus qu’à toute autre chose. Elle permettait de résister aux ombres mauvaises que chacun, nous portons en nous, elle permettait de rester debout face aux pires des horreurs humaines.

Bref, tante Elvira brocantait dans une vie et s’envolait en chantant des niaiseries dans l’autre, mais somme toute demeurait la personne la plus délicieuse que je connaisse. Je lui pardonnais donc sa passion pour mon père qu’elle vécut en secret du bout des doigts dans sa fermette périgourdine. Quant à ma mère, elle ne rompait son silence d’usage qu’en jouant au piano. Elle jouait merveilleusement et les souvenirs qu’il me reste d’elle sont ses mains fines et longues caressant les touches d’ivoire. Ma mère, c’était la grâce, mais la mort de mon père mit fin à sa joie de vivre. Depuis ce jour, elle eut toujours un voile dans les yeux qui la rendait plus belle encore et la musique devint pour elle le plus doux des refuges. Je fus son plus fidèle auditeur, et le souvenir de ces soirées silencieusement musicales me font toujours naître des larmes d’émotion dans les yeux. Nous n’eûmes pas de plus beaux moments que ceux que nous passâmes ensemble autour du piano. J’appris de mes oreilles attentives toutes les émotions humaines, toute la grandeur qu’ont parfois les hommes quand ils s’adonnent à la création. J’ai aimé Dieu dans ces moments-là, et me fichais bien de la tête qu’il eut pu avoir, qu’il soit Dieu, Allah, Bouddha, Yahvé, Krishna, je m’en fichais. J’avais l’impression de converser avec lui en écoutant ma mère jouer les grandes œuvres. Ce sont ces instants d’amour qui vous font tenir plus tard quand la crasse se colle à vous avec le dévouement d’un chien Et je n’ai encore, à ce jour, que ce souvenir d’enfant où son regard, plongé dans le mien, me souriait avec la plus évidente des certitudes.
Ce fut le temps des voyages…
je parcourus le monde en écoutant Beethoven, Brahms, Schubert, Mahler, Bach, Satie… Ces grands hommes m’inspirèrent de longs et passionnants périples vers des contrées que, seul, je m’inventais, et mon imagination jamais ne se tarissait. J’appris des langues étranges et rencontrai des gens de toutes époques. Dans mes voyages, je retrouvais toujours mon père à la lisière d’un désert, adossé à une frêle barrière de bois vermoulue. Il portait sa vieille montre au poignet dont le bracelet de cuir se desquamait par endroit comme une vieille peau. Elle brillait d’un étrange éclat quand il agitait son bras pour me saluer. Je lui parlais, il répondait sans qu’aucun mot ne sorte de nos bouches. Il souriait tout le temps. Ma mère disait :
« Cet homme a eu la chance d’avoir les plus belles dents du monde… il sourit tout le temps ».
Je n’étais encore qu’une intention de spermatozoïde et un songe d’ovule, lorsque mes parents se sont aimés mais, étrangement, je crois me souvenir du spermatozoïde de mon père s’immisçant, victorieux, dans la perfection sphérique de ma mère, je me rappelle, de cellule en cellule, me divisant en un tout, unique…. Extraordinaire !… Je me souviens des rires d’amour entre eux alors que leurs corps s’entrechoquaient, je n’étais qu’une intention d’âme dans le tréfonds organique maternel !…. Beethoven, Brahms, Schubert, Mahler, Bach, Satie…m’ouvrent les sens et aspirent mon esprit vers l’origine du petit Bébert. J’ai toujours eu le goût du voyage, et je le dois à mon père qui, parce qu’il aimait barouder, tenait un carnet de bord de chacune de ses escapades. Je le dois aussi à la musique de ma mère et aux histoires de ma tante. Il y a tant de voyages à faire qu’une vie n’y suffit pas. Ils m’inventèrent plus grand que je ne fus vraiment et me donnèrent la plus parfaite des qualités : la curiosité.
Mon père, s’il avait pu vivre, m’aurait dit qu’un voyage faisait assurément grandir plus vite, et que ce n’est pas la distance qui comptait mais bel et bien l’esprit du voyageur. Dans mes rêves, il me saluait chaque nuit et l’éclat de sa vieille montre apaisait la tristesse de mon cœur d’enfant. J’ai appris grâce à lui à voyager dans ma tête, plus loin que n’importe quel aventurier sur cette si petite planète. Il est mon rêve et ma quête, et je me promis, à l’aube de ma onzième année, de reprendre à Dieu ce qu’il m’avait volé, quitte à en découdre avec l’éternité.


A onze ans, ma mère me fit traverser l’Espagne en train. J’ai de cette époque le souvenir de grandes étendues de terres couleur crème, d’un soleil maître des lieux, de soirées dans des villes de bords de mer à siroter des Granizado de Lemon. L’été suivant ce fut une escapade avec ma mère et ma tante en roulotte à travers l’Irlande. J’ai de cette époque le souvenir de la verdoyance moelleuse et des murets noirs lézardant les collines, de soirées dans les pubs, de ma première bouffée de cigare, du vomi qui s’en suivit. Treize ans, la Hollande en bateau avec Louqui, ma chienne ratier, et Victor le mec à barbe de ma mère… Enfin, le temps d’un été, le temps qu’elle s’aperçoive que les plaques qui lui couvraient le corps étaient dues à l’extrême pilosité de son amant dont son corps faisait le rejet. J’ai de cette époque le souvenir des ponts à bascule, des immeubles aux larges fenêtres, de ma première bouffée de Marijuana, du vomi qui s’en suivit.
Et puis le temps des colos, à Bruges, avec des scouts de France. J’ai de cette époque le souvenir des jeux à la con dans les forêts, de mon refus d’aller chier dans le trou derrière le camp, des chansons qui narraient les aventures d’une conne descendant de sa foutue colline à cheval. A Coblence, en Allemagne, l’année suivante avec les jeunes des quartiers difficiles avec lesquels j’exerçais mes talents à « smurfer ». J’ai de cette époque le souvenir des concours de cocktails et des virées pipes avec Fraulein Rita qui nous enfournait en file indienne avec sa bouche aussi prestement que nous avalions des saucisses bières au petit-déjeuner.
A seize ans j’étais donc fin prêt à affronter une vie sans famille, mon voyage à moi commença à Brive La Gaillarde. Il y a mieux comme destination, certes ! Mais il fallut bien commencer par quelque chose. Donc, je débarquai au pensionnat, école Bossuet un début septembre comme les autres. Je rentrai en classe de seconde dans un lycée privé où ma mère jugea qu’il fut nécessaire de me reprendre un peu en main. Je ne lui en voulais guère, il était bon de se séparer quelque temps, et elle sut me faire comprendre avec toute sa science de femme, combien il était important pour un enfant de voir le monde de par ses propres yeux, et qu’une mère a son temps. Elle me dit qu’elle serait toujours là pour moi, mais qu’à mon âge, l’homme qui se dessinait devait voler de ses propres ailes. Ma mère aima toujours les symboles. Je compris bien tout ce qu’elle tentait de me dire, et puis si j’avais ma vie à faire, j’entendis aussi qu’elle avait la sienne (à faire). Et bien, aussi incroyable que cela puisse paraître, je l’admis, et acceptai. Ma mère, avant d’être mère, était une femme comme moi j’étais désormais un homme… Enfin un homme en devenir ! J’aimai penser qu’elle aussi eût pu connaître l’amour, comme il eût été évident qu’un jour je tomberais à mon tour dans les affres de la passion. Je pensais à mon père à l’instant où je pénétrai dans le hall du lycée, je foulai un univers inconnu et pressentis déjà mon désir de le posséder. Je l’imaginai, arborant le même chapeau qu’Indiana Jones, son vieux blouson en cuir, son fouet et sa montre à l’éclat d’argent. Il devait être en train de griffonner son carnet de route quelque part au-dessus du ciel, au-dessus de ma tête. Je l’entendais, il disait :
« Va mon bonhomme, prends le monde qui s’offre à toi, prends le avec toute la passion d’un homme ».
Ce fut le temps des garçons et de la fille…
Je constatai que cent pour cent de mes camarades de dortoir étaient fils de parents divorcés. Il fallut une fois de plus que je me démarque en ce sens où j’arborais l’étiquette de fils de veuve. Privilège qui m’octroya le droit de prendre le monde qui s’offrait à moi. En d’autres termes, je dus prendre ma bite à pleine main devant une dizaine d’inconnus, ravis de l’affaire et subir un bizutage de choix. Je me branlai donc sur le lit du surveillant au milieu d’une tripotée d’internes hystériques. La tache ainsi découverte, l’assemblée tout entière se mit à hurler, « c’est du foutre blanc, c’est l’œuvre du nain blanc ». Je dus donc nettoyer les draps et prier à la messe du matin les genoux nus sur la pierre gelée de l’autel pendant sept jours. Quoiqu’un tantinet cruelle, la punition inspira bizarrement le respect de mes camarades de chambrée. Le nain blanc assuma parfaitement son rôle. Il fit de ce qu’il pensait être son éternel handicap, une arme, un moyen de conquête. Tel le chevalier blanc de l’internat, je relevai alors tous les défis les plus crétins qu’on se lance entre mecs pour connaître en définitive celui qui, symboliquement, a la plus grosse de tous. Défi numéro un : Déféquer dans le chapeau du directeur ! Résultat, un splendide étron bien moulé dans sa feutrine, et qui fut l’objet d’une exposition sauvage de photos polaroïd, dans la cantine. Défi numéro deux : enlever les roues de la voiture du surveillant général ! Résultat : un formidable feu de pneus devant l’entrée du collège. Ainsi de suite, je m’attirai l’intérêt grandissant de mes contemporains boutonneux et ma célébrité finit même par susciter la curiosité des filles de mon âge.

La première fille dont je remarquai l’attention qu’elle me portait se prénommait Coralie. Elle avait cette propension à m’observer en se cachant derrière ses cheveux. D’ailleurs cette fille dont personne n’eut pu vraiment dire à quoi elle ressemblait, passait son temps à se planquer derrière son horrible tignasse lisse, plate et noire. En classe, elle occupait le rang situé derrière le mien. Dans les reflets des vitres, je pouvais distinguer la brillance de ses yeux sombres posés sur moi. Agacé, je finis un jour par me retourner vers elle pour lui couper la mèche toute entière, d’un coup de ciseau rapide et précis. Ce qui eut pour effet de grands cris stridents qui envahirent l’école toute entière. Le lendemain Coralie avait les cheveux au carré et son très joli visage radieux illuminait enfin la cour de récréation. Il nous fallut trois mois avant de s’échanger les premiers mots. Elle prit soin, pendant cette longue période, de m’éviter et demanda de changer de place en classe. Pour ma part, après deux semaines d’exclusion, et quelques visites de contrôle chez un pédopsychiatre, je pus réinvestir l’établissement. Ce jour là, je mesurai ma popularité dont je ne soupçonnais rien au silence prégnant qui s’installa lors de mon entrée dans la cour. Le directeur me fit un compte rendu des évaluations psychiatriques. Je retins du charabia médical, le très amusant terme de phobie capillaire qu’employa en guise de conclusion mon directeur avec la solennité d’un curé enterrant une de ses ouailles.
C’est entre deux cours que j’eus l’audace de passer près d’elle. Je lui glissai combien j’étais désolé puis m’engouffrai dans la classe. Les copains à cette époque m’élirent chef de classe, puis j’accédai au rang de représentant des élèves ce qui me permit de siéger aux conseils de direction. Inutile de dire que le directeur ne fut pas des plus heureux. Quant à Coralie, elle devint moins distante, et parfois se glissait dans nos groupes de discussions au sujet du club cinéma, ou de l’aménagement de la salle du futur journal de l’école dont on nous promettait en vain l’attribution. C’est ce fameux journal qui finit par nous réunir. Enfin, le temps d’un court, très court instant. Coralie, par l’entremise d’une bonne copine fit connaître son intérêt pour rédiger un article dans le premier numéro qui connaissait un accouchement difficile. Le rendez-vous fut pris sur les marches de la classe d’anglais. Je la reçu seule. Elle arriva à l’heure dite, les cheveux élégamment repoussées vers l’arrière de son front brillaient dans la lumière, il semblaient avoir pris du volume, et leurs ondoiements mettaient en valeur le léger chaloupement qu’imprimaient ses pas à tout le reste de son corps. Elle portait des lunettes de soleil qui rehaussait la détermination de son visage, ses pommettes me parurent un peu plus hautes et je remarquais, ce que j’avais déjà signalé après avoir mit fin à la dictature capillaire dont elle s’était rendue victime, combien cette fille était racée, sculpturale… en un mot sublime. Elle s’assit à mes côté, fouilla dans son sac pour en extraire deux feuillets dont l’écriture élégante et déliée prouvait de nouveau combien j’eus raison de lui couper la mèche. C’est alors qu’elle enleva ses lunettes, lentement. Et ses yeux m’apparurent, noirs comme de l’ébène, qu’elle plongea ostensiblement dans la blancheur de mon regard conquis. Je fondis comme du beurre dans la poêle et l’aima sur l’instant aussi certainement qu’un Roméo fou de sa Juliette. D’un coup, je fus fauché sans coup férir par un amour ardent.
Elle me demanda quel nom avions-nous donné à notre journal. Je lui répondit, figé « Spekulum, le journal qui va au fond des choses « Elle ne cilla pas, puis me jeta son article à la figure, se redressa prestement et s’éloigna avec la même assurance qu’elle arborait en arrivant. Je pris mon visage entre mes mains pour cacher ma peine, je restai ainsi interdit de longues minutes, puis écartant mes doigts de mes yeux, je lus sur le feuillet le titre de son article « Vivre avec démesure, réalité où utopie » de Coralie Durand. Je su avant d’en avoir lu d’avantage que cela était brillant. Il fallait trouver un nouveau titre au journal, un titre où une élève de l’école catholique privé de Bossuet puisse trouver sa place.
« Le petit rapporteur « Sortit deux semaines plus tard, j’obtins l’attribution d’une petite salle au dessus des classe d’études. Le directeur fit acte de résistance, car, à en croire la rumeur, ce dernier utilisait ce lieu afin d’assouvir ses amours clandestins avec une professeur d’anglais experte en amabilité annale, enfin c’est ce que soutenait le surveillant du dortoir dont j’avais stratégiquement gagné l’amitié. En effet, ce garçon dont le quotient général eut put régaler l’esprit déserté d’une poule, se délectait d’histoires salaces qui lui étaient, on supposait, en partie arrivée. Enfin bref, je feignais de me gargariser de ses récits et en contrepartie de mes oreilles attentives, il fermait ses yeux sur nos escapades nocturnes en ville, nos petites soirées bière-cigare à la belle étoile sur les toits du réfectoire et j’en passe…. Donc, j’appris bien des choses sur les coulisses de l’école dont cette histoire croustillante de professeur d’anglais qui, tout à coup, éprise d’un vigoureux surveillant de dortoir, rompit d’ avec son désormais moins vigoureux directeur. Les confidences sur l’oreillers s’ébruitèrent comme un mauvais feu de forêt mais notre journal n’eut pas l’outrecuidance d’en faire la moindre allusion, surtout qu’un article surnageait dans le premier numéro et il était signé Coralie Durand. Un « ragotage » de la sorte, à l’instar d’un titre comme Spekulum » aurait vraiment fait tâche… Et côté tâche, à Bossuet, j’étais plutôt connu comme expert en la matière. Coralie finit pourtant par frapper un soir à la porte de notre bureau. Tout le monde parlait de sa prose merveilleuse, et d’un simple coup d’œil je compris qu’elle venait saluer l’initiative d’avoir publié son article. Je l’invitai promptement à boire un verre au bar des collèges. Je fus surpris, mais elle accepta tout aussi promptement. Je compris là que j’avais une deuxième chance et tant pis si elle faisait bien quinze centimètres de plus que moi. Son analyse sur ce qu’elle appelait la démesure nécessaire à la vie eut un impact certain sur la communauté estudiantine. Le professeur de philosophie y alla même de son compliment, promettant à cette jeune fille un avenir des plus brillants. Une étoile était née, et cette étoile buvait un café avec moi.
Nous discutâmes de longues heures durant, et engloutîmes un bon litre de café chacun. Après avoir échangé nos satisfactions du moment, devisé sur les acteurs partageant nos vies lycéennes, elle m’ouvrit son cœur en avouant qu’elle voyait en moi la démesure dont elle se savait incapable, et que c’est cela qui lui inspira cet article. Mon esprit s’enflamma, j’eus beau tenter d’éteindre la fierté qui, telle un feu ravageur envahit tout mon être je ne parvins à rabrouer cette certitude de mériter secrètement ce compliment là. J’étais un être de démesure. Pourtant, je savais bien qu’étant si petit et si albinos, je me devais d’être plus fort que tous les autres, je n’avais pas le choix, sinon, il y a belle lurette que j’aurai été dévoré par les humiliations. C’était en somme juste une question de survie. Je n’avais pas grande fierté à résister à la médiocrité environnante… Mais mon égocentrisme prit le dessus, il était trop pénible à rester humble, et je savourais ce compliment comme la plus évidente des certitudes. J’étais pas beau, j’étais trop petit, j’étais sans pigmentation, mais j’étais la source d’inspiration de la plus belle fille du lycée. Je décidai ce jour là d’être le plus démesuré des hommes, le plus démesuré amoureux de la planète, le plus fou des démesurés amoureux de la galaxie, le plus religieusement fou des démesurés amoureux de l’univers tout entier.

Ce fut le temps de la démesure…
La première fois que nous nous sommes embrassés, ce fut sur le lieu même de notre premier rendez-vous. Les marches menant en classe d’anglais. Lieu estampillé comme officiel à la légendaire histoire d’amour que nous nous apprêtions à vivre Coralie et moi. Elle eut l’extrême délicatesse de me laisser monter deux trois marches afin de nous trouver tous deux à une hauteur respectable, et parfaitement estimée pour le plus accompli des baisers. Au contact de ses lèvres le lycée Bossuet disparut sous nos pieds, et la ville en contrebas se mit à briller de milliers de feus, les collines boisées s’empourprèrent et les nuages tièdes en effluves rougeoyantes nous enlacèrent élégamment. La douceur de ses lèvres, la volupté de sa langue et le goût sucré de sa bouche firent de moi une torche humaine, mon sang afflua si fort dans mes veines que je devins pour la première fois de ma vie le plus coloré des êtres humains. Je m’apprêtai à imploser d’un trop plein de sensations lorsque je tombai à la renverse dans le moelleux des cumulus et perdis connaissance vingt quatre durant. Si ça c’est pas de la démesure !
Je fis irruption pendant vingt-quatre heures dans mon autre monde, et emportai avec moi, ma douce, ma mie, ma compagne, mon salut. Je ne perdis pas de temps, je l’amenai tout droit vers l’horizon, nos deux corps enlacés qu’un souffle de vent entraînait dans d’infinis déserts. Je sentis le sourire de mon père et aperçus au loin la vieille barrière de bois vermoulu. Je lui susurrai de mes yeux perdus dans les siens tous les mots d’amour, lui parlai des lieux où nous allons tous quand nous sommes victorieux. Ces refuges que notre esprit tisse et qui ne sont que paix, ces refuges ! Moi, j’en avais des centaines à offrir à son cœur. Je sus que je ne mourrai plus de la même façon, car j’aimais, j’étais aimé, je mourrai heureux, ce fut une certitude. A onze ans je n’avais plus peur des accidents, je n’avais plus peur de la mort. Le mystère existait, il avait une âme, une forme, un nom : Coralie !
Dieu était une femme !
Comment ne l’avais-je pas compris plus tôt. Dieu portait tous les visages de femmes. Ma mère était amour, Coralie était amour, Tante Elvira était amour, ma prof d’anglais était aussi amour. Toutes les femmes inspiraient le miracle, elles irradiaient, elles enfantaient, elles étaient vie et Dieu portait leurs visages. Ma prise de foi eut lieu entre la cour grise de l’école et l’hôpital carrelé de Brive où je décidai enfin à revenir parmi les miens après vingt-quatre heures de coma.

A mon réveil, ma mère, les yeux rougis me regardait avec intensité. Ses lèvres tremblaient. Ma mère tremblait pour moi ! Cela fut pour moi un nouvel émerveillement. Je voulus lui dire que tout allait bien, mais mes mots restèrent au fin fond de ma gorge. Ses merveilleuses mains caressaient mon front, je lui souris. Désormais tout à fait réveillé, j’essayais de lui raconter tout ce qui venait de m’être révélé, mais mes forces m’abandonnèrent et je sombrai de nouveau dans un démesuré sommeil.
Je finis par être rapatrié à la maison. Ma mère et ma tante jouaient aux scrabble lorsque je revins à moi. Quand elles m’aperçurent, elles se mirent à crier de joie. Je n’avais jamais vu ma mère dans cet état, elle se jeta sur moi et m’étouffa de baisers mouillés alors que Tante Elvira tentait de ses deux longs bras puissants de nous compresser tous trois en une jolie statue de César. Je passai la soirée à leur raconter ma nouvelle passion. Il me pressait tant de la leur présenter que je manquai de m’étouffer avec tous mes mots et les scones embarrassant ma bouche. Ma tante applaudissait à tout rompre, et commentait mes propos en chantant, ma mère tout à notre enthousiasme, glissa jusqu’au piano et illustra musicalement les chansons de sa sœur. La maison fut envahie d’une douce bouffée de bonheur comme nous n’en avions, à mon souvenir, jamais eue. Noël approchait et nous étions déjà en fête. La nuit s’était depuis longtemps abattue sur le monde lorsque j’en vins à évoquer la révélation qui m’avait été adressé lors de ce miraculeux baiser. Jésus était le fils de Dieu, mais ce Dieu était une Déesse et je me demandai si le monde était prêt à recevoir cette vérité. Car, dans mon cœur, je savais qu’elle était unique, bien qu’embarrassée par bien des noms. L’homme était le fils d’une femme, Déesse de l’univers, c’était évident comme le nez au milieu d’une figure. La femme était la clef du monde. Tante Elvira adora, elle alluma un cigare en vitupérant qu ‘il était évident que son neveu était le plus formidable des hommes, et la femme son avenir le plus certain, puis, parce qu’elle était parfaitement bourrée, elle décida d’aller voler d’un coup de parapluie au dessus de la ville. Ma mère en profita pour se glisser jusqu’ à moi et me murmura
« Ton père serait fier de toi » .
Elle ouvrit ses bras et m’invita à me blottir contre elle. Je m’exécutai sans résistance et laissai mon esprit vagabonder vers lui. Des larmes silencieuses coulèrent sur ma joue en regardant danser les arbres dans la nuit qu’un vent mystérieux avait réveillé, à moins que ce ne fut ma tante qui, imbibée d’alcool, avait décollé trop vite.
Coralie ? Savais-tu que certaines personnes mal intentionnées prétendaient que le fils de Dieu eut pu avoir une dernière tentation ! Celle d’imaginer une ultime fois sa vie d’homme. Sa vie avec la femme qu’il épousa. Son nom ? Marie-madeleine. Savais-tu que d’autres personnes encore plus mal intentionnées brûlèrent des cinémas et conspuèrent les livres qui racontaient cela. S’il est un destin certain, c’est bien celui de rêver sa vie…La foi n’est rien d’autre qu’un espoir vital à notre existence, mais la réalité est-elle vitale à cette même existence ? Laissez-nous rêver de toi mon aimée, laissez nous vivre sans me juger. Nous ne causions du tort à personne, pourquoi donc vouloir répandre de vilaines choses sur nous. Mériterais-je des barreaux, des liens à mon lit, des murs matelassés, mériterais-je tout cela ?
Et si Dieu est Déesse se pourrait-il qu’elle soit lesbienne ?…. Sacrée Marie-Madeleine !
Au nom de ma mère, du christ et du Saint esprit… Amen.
Coralie ? Coralie !?…. Coralie !?!…Elle se retourna et m’adressa un sourire de printemps. Je la retrouvai enfin, dans une rue commerçante de Brive, tout à son shopping, entourée d’amies. Je courus vers elle à travers la foule qui n’était plus qu’ombres à travers lesquelles je passais en trombe. Elle hésita, jeta un œil à son entourage, puis céda à la tentation. Nous nous précipitâmes l’un dans l’autre avec toute la ferveur de l’innocence. Nous disparûmes dans un appartement exigu qui donnait sur le boulevard circulaire. Je pénétrai son corps jusqu’au petit matin. C’était un Dimanche gris d’hiver et sous nos fenêtres les voitures du Paris- Dakar rugissaient m’inspirant des ardeurs de printemps. Nous nous abandonnâmes aux râles, aux souffles, aux tressaillements de peaux, à la sueur en gouttes nombreuses s’écoulant dans les ravines de nos corps. Le sexe rentrait dans ma vie et l’enfant fit place à l’homme.


CHAPITRE 2


Mon Palais Royal !




Mon palais fut construit quelque part dans les creux d’un désert. Il y avait un riad en son centre que desservait un ensemble de pièces fraîches. Au milieu de cette cour, dans son bassin, glougloutait poussivement une fontaine en mosaïque. Le toit formait une grande terrasse depuis laquelle on pouvait admirer le désert et le soir Coralie et moi nous nous allongions nus et admirions le soleil disparaître derrière les dunes en feu. L’ensemble était entouré d’une magnifique palmeraie qui grouillait de bruits d’oiseaux que l’on ne voyait jamais. Tante Elvira dessina sur le mur du salon une fresque abstraite qui, à la lumière de la nuit, révélait des formes évoquant des visages familiers d’hommes et de femmes. Ils nous souriaient d’une ombre complice que dessinaient certaines nuits les éclats de lune et les brillances d’étoiles. Mon père aimait leur parler et de temps à autre il disparaissait parmi eux. Ma mère nous envoya son piano dont elle disait qu’il serait ici bien plus utile que partout ailleurs. Coralie, l’ouvrait chaque matin et les plus merveilleuses des mélodies s’élevaient jusqu’au ciel. Nous étions tous les deux dans les mains du monde et la perfection de ce palais était à l’image de la pureté de notre amour. Nous vivions de silences bavards, et de douces caresses, de sons de vents et de senteurs d’épices. Coralie priait Dieu pour que ce rêve, jamais ne se lasse. Elle se levait chaque matin aux aurores et vers les dunes, seules, elle disparaissait. De ces entrevues discrètes elle ne me dit jamais rien, mais le sourire évasif qu’elle arborait chaque jour me fit admettre combien elle devait être heureuse. Je lui offrais des sucreries, du miel et mon corps en fièvre dans notre chambre fraîche où je l’attendais tressaillant d’impatience. Le midi, nous déjeunions dans l’obscurité du salon où mon père avait pris ses quartiers d’écritures. J’aimais parcourir la journée durant ses carnets de route que je racontais d’une voix claire à ma compagne. Il aimait à m’écouter lire ses mots et de temps à autre soufflait d’aise comme l’aurait fait ma mère. Nous n’interrompions ces délicieux instants que pour faire nos adieux du jour au soleil essoufflé. Les jours se succédaient ainsi sans l’ombre d’un souci, d’une colère, d’un soupçon de tristesse… Jusqu’au jour où l’on planta ce fichu pommier à la place de la fontaine, au milieu du bassin. Il faut toujours, dans une soirée, qu’il y ait quelqu’un pour gâcher la fête, comme il faut toujours dans la vie que rien ne soit jamais acquis. Nous aspirons à la paix, à la durabilité… Que dis-je, à une certaine idée d’éternité mais la vie nous enseigne une toute autre vérité. Tout n’est que mouvements. Rien ne se fige, sinon la mort… Et encore ! Bref, il y aura toujours un de ces pommiers à la con pour vous pourrir l’ambiance. Comme il se doit, celui-ci finira par se couvrir de la plus irrésistible des pommes et ça ne m’étonnerait pas qu’un de ces cons de serpents vous invite, de toute sa froideur reptilienne, à croquer dedans.

Un an après avoir échangé notre premier baiser, Coralie tombait enceinte du petit Bébert, et le vers dans la pomme donna à ma bouchée « sacrilège » un goût de chair avariée. Il fut extrêmement pénible d’admettre, malgré son âge, qu’il eut était raisonnable de faire disparaître le souffle d’enfant qui croissait dans son ventre. Pour ma part, je ne comprenais pas très bien l’importance des enjeux. L’idée d’un enfant ne m’était pas insupportable, mais comme la plupart des garçons, je nourrissais dans mon esprit une conception de la vie fondée sur l’idée des choses. L’idée de l’amour, l’idée du couple, l’idée d’un enfant. Alors que la plupart des filles portent en elle une conception de la vie fondée sur des projets. Projet d’amour, projet de couple, projet d’enfant. Une idée chez un garçon n’avait rien à voir avec un projet chez une fille, et cela était d’autant plus vrai quand on avait dix-sept ans.
Les parents se mêlèrent de l’affaire et il fut entendu que Coralie ne pouvait sacrifier son avenir en enfantant si tôt. On ne me consulta que pour me livrer les conclusions d’usage et ma mère bien que très attristée, ne parût pas comprendre la peine, lourde et poisseuse qu’elle me fit ce jour là, en me donnant dix ans quand elle me parla tout bas, expliquant que la vie me donnerait bien d’autres enfants et qu’en état, celui-ci n’avait pas encore la moindre conscience et qu’il serait criminel d’attendre d’avantage. J’étais bien en âge de savoir qu’après un certain délai, le vers devenait chrysalide et il n’était plus question de le croquer. Jésus, pensais-je, s’était fait épinglé comme un vulgaire papillon, mon enfant n’aurait même pas la chance d’être ce papillon. J’ai pleuré, pour la première fois de ma vie, j’ai pleuré dans mon lit « d’interné » à l’idée de ce non être qui parvint malgré tout à exister dans mon cœur.
Coralie m’a été enlevée un joli jour de Mai. Et le riad dans le désert disparu avec elle. Une misérable douceur de printemps avait envahi la France et les insectes bruissaient sous les arbres. Je savais, moi qui me souvenais de mon ovulation, je savais la frayeur de la conception, je l’avais imaginé en regardant à l’intérieur de la malle de velour rouge. Je pouvais en parler, mais à qui se confier et que dire qui ne fut pas stupide ?….
« Euh… Bonjour M’sieur, je m’appelle Albert, mais vous pouvez m’appeler Bébert… Voilà, j’attends un enfant pour encore quelques heures et bien que je fus, jusqu’alors pour la légalisation de l’avortement, il se trouve que présentement…. J’hésite…. J’hésite M’sieur, parce qu’en ce qui me concerne, j’ai un souvenir exact de mon père jouissant dans ma mère. Elle lui faisait face en travers du lit, il lui enserrait les chevilles et la soulevait du mieux qu’il pouvait tout en la fourrant comme un fou…. Oh ce ne fut pas que ma mère fut trop lourde, mais les deux amants transpiraient tant qu’il était difficile à mon père de ne pas glisser sur ma savonnette de mère. Enfin bref, après bien des efforts et de biens vilains mots, mon père sentit venir des profondeurs jamais atteintes de son bas ventre une fulgurance brûlante, mais indolore, qui monta, monta et l’essence de moi par la même occasion. Mon père jouit de la plus christique des manières, les bras en croix…(Ma mère était très souple), les muscles du cou tendus à l’extrême et la mâchoire crispée à la Schwarzenegger. Nous fûmes mes collègues et moi même propulsés à la vitesse de la lumière dans l’intérieur de ma mère. Il y eut une telle bousculade, que je pris peur, certains s’étaient fait écrasés, d’autre avaient la tête retournée et ne cessaient de tourner en rond en criant d’effroi. J’eus tellement peur pour ma queue, que je me glissai hors du gluant conglomérat. J’allais aussi vite que je le pus. Et puis je vis un refuge sphérique qui avait l’air d’être un endroit bien plus sûr. Profitant de la confusion ambiante, je frappai poliment, et m’entendis dire « Ah parce qu’on frappe maintenant ! ». Confus, j’ai passé ma tête de spermatozoïde timide. Elle m’a regardé et m’a dit avec suspicion. « Alors c’est toi l’élu ! ».
Non ! Franchement, ça ne passera pas comme explication. Au mieux on dira que j’affabule, au pire que je suis complètement cinglé.
Je perdis donc mon début d’enfant et passai mes examens de fin d’année comme un robot, je fis, là où l’on me disait de faire, sage, bon garçon. Le week-end ma tante m’emmenait dans les champs et les forêts et moi je fondais en larmes dès qu’un de ces fichus papillons voletait autour de moi, de cette façon étrange et si désordonnée. J’étais devenu raisonnable….Est-ce primordial dans une vie d’être raisonnable, est-ce si vital ? De toutes les façons j’étais trop déprimé pour prendre une quelconque décision.

Je passai ainsi le mois de Juillet à traîner seul dans les bois, à me souvenir de la maison dans la palmeraie. Je parlais aux oiseaux. J’écoutais la sève pousser dans les arbres. On me prenait pour un fou, et ma tante, attentive, me protégeait du regard des autres. Et puis, tout à coup ma mère, que les concerts dans les nombreux festivals estivaux occupaient en général tout l’été, annula ses tournées et décida qu’il était nécessaire de mettre les bouts. Je fus quelque peu surpris de cette initiative, mais après tout, elle avait su sentir mon ennui. Une mère sait cela. Nous partîmes donc aussi loin que possible de cette trop vilaine Corrèze et de ce Périgord trop feuillu. Nous prîmes l’avion en direction de l’île de la réunion.

Nous passâmes trois jours à nous prélasser dans les lagons où jonchaient les coraux morts, et les touristes flasques. Les filles se halaient peu à peu en sirotant des jus de litchis et en mangeant du vivaneau à la noix de coco. Quant à moi, j’arrivais à avoir froid sous mon tee-shirt mouillé que ma peau blanche ordonnait de porter sous de telles latitudes. Je ne passai, une fois de plus, pas inaperçu et je manquai bien des fois de balancer mon rougail saucisses au voisin de table dont le regard trop insistant était des plus insultants. Ma mère m’admonestait d’accepter cette différence. Il lui semblait qu’à l’école, j’avais réussi à m’imposer, pourquoi tout à coup aurait-il fallu que je renonce. Je soulignai à ma tante, que parfois, je me mettais à penser au temps où ma mère parlait peu. Ce temps, le rappelai-je narquoisement, où elle avait, elle aussi, renoncé. Ma mère fit celle qui ne comprenait pas. Et là, pour la première fois de ma vie je fus cruel avec elle. Je lui dis :
« Le temps où tu pleurais tout le temps ».
Ma mère ne cilla pas, elle but une gorgée du cocktail et répliqua sèchement qu’elle pleurait toujours son amour perdu, elle avait juste cessé, elle ! de pleurnicher. Piqué à vif, abasourdi par l’extrême cruauté dont ma propre mère, sainte parmi les saintes faisait preuve contre moi, son fils ! Je me levai brutalement, bousculai ma tante dont le visage était enfoui dans ses mains et partis en courant comme un fou.
Je courus de longues heures durant, mes pensées étaient plus sombres que le sable dans lequel mes pieds semblaient s’engluer, était noir ! Il y avait sous cette terre inhospitalière une présence souterraine qui ourdissait de mauvais projets. Il y avait sous mes pas le sang de la terre qui pulsait, prêt à répandre ses brûlures. Je sentais bien ces derniers jours, que les silences entre nous trois nous préparaient à l’affrontement. J’étais maintenant un homme dont l’avis comptait et plus un enfant que la maman comprenait trop bien. Nous étions donc là pour débattre de cela. Ma mère avait bien senti qu’il était révolu, le temps de l’innocence, avait choisi cette île comme ring. Ce qu’elle ne pressentait pas c’était que les forces divines, elles-mêmes s’étaient invitées à la fête. Je sentais leur présence, là sous nos pieds, dans la pierre. Je réalisais qu’ici le volcan régnait en maître et pouvait comme bon lui semble laisser échapper des entrailles quelques filets de lave pour rappeler combien il était tout puissant. Un jour, une nuit, la pomme une fois croquée libérerait toute sa colère et ses feux et ses cendres, et ses coulures de sang recouvriraient la terre pour, à jamais la faire disparaître. Il en était ainsi de notre destin d’homme, comme il en était ainsi de nos rapports fils/mère. Ils prenaient, d’une certaine manière, fin ici même. Nous le savions tous trois, nous étions là pour ça. Il y a avait plus qu’une mère dans ma vie, il y avait une femme et elle s’appelait Coralie. Quant à toi Dieu, femme déesse toute puissante, je pensais savoir où te débusquer. Je pensais savoir où trouver ce que tu m’avais dérobé.
Alors qu’un jeune homme d’à peine dix-huit années débarquait à Bourg Murat à la rencontre du divin, la neige, en plein mois d’Août, s’abattit sur ce caillou perdu au milieu de l’océan indien. Les autorités durent très rapidement fermer l’accès aux véhicules de la seule route qui menait à la vallée des sables. Le ciel s’obscurcit, la brume aveugla ses yeux et les nuages se déversèrent sur ses espoirs…
« Tu n’iras pas plus loin » semblait-elle me dire.
Et moi je décidai de ne pas céder à la menace. Je prenais mon courage à deux mains et pris la route qui serpentait en direction du volcan. Le paysage était fort étrange, à cette altitude on se serait cru en plein Aubrac. Les herbes longues et jaunes se recroquevillaient sous l’effet d’un froid inattendu. La progression était difficile. Dans les herbes hautes se cachait des rochers glissant qui malmenaient mes pieds, mes jambes, mes forces. Un vent glacé se mit à souffler en rafale et la brume tel un souffle mauvais recouvrit la terre. Je n’y voyais pas à plus de cinq mètres, mes tempes pulsaient de rage car dans ma tête, une menace m’ordonnait de mettre fin à mon projet.
Je marchais, je marchais ainsi des heures durant, faisant fi de la menace. Le sol peu à peu se forma d’un ensemble de petites rocailles qui tordaient de plus belle mes chevilles endolories, la neige recouvrait maintenant les cailloux de trois bons centimètres, et elle ne cessait de s’épaissir en de gros flocons compacts. Je ne sentais plus mes mains qui cherchaient désespérément de la chaleur dans les poches de mon jean. Mon nez s’embarrassait, et mes yeux s’embrumaient. A bout de force, je finis par interrompre la marche. La brume sembla se déchirer par endroits et j’entr’aperçus devant moi l’étendue désertique et lunaire de la plaine des sables. Il me fallait descendre maintenant dans cette morte étendue, suivre la route qu’elle avait pris soin d’effacer et je finirais par arriver sur les remparts de Bellecombe. Je n’aurai plus qu’a descendre dans le cratère et piquer tout droit vers le piton de la fournaise.
Quand j’entendis un filet de voix m’interpeller ! « Vous êtes fou, vous allez attraper la mort »… Elle ne croyait pas si bien dire car c’est exactement ce que je cherchais…
Je repris ma marche lorsque mes jambes m’abandonnèrent et je roulais sur le basalte enneigé….
Ma mère et tante Elvira me retrouvèrent frigorifié dans un relais dans lequel le filet de voix avait fini par me convaincre de trouver refuge. Elles me trouvèrent délirant et m’essorant de tout mon corps. Le filet de voix leur expliqua que j’avais attrapé une mauvaise fièvre, et qu’elle m’avait administré quelques plantes de sa fabrication. En fait j’avais chopé une putain de pneumonie. Ce qui n’est pas très courant sous les tropiques. Nous fûmes bloqués une longue journée, le temps que la tempête se calme et que la douceur coutumière revienne. De mémoire de réunionnais, on n’avait jamais vu cela disait la petite dame qui avait pris une forme et un visage. Mais elle prenait toujours soin d’ajouter que ce n’était rien en comparaison des cyclones. Puis elle finit par s’entretenir avec ma mère, je feignais de dormir et parvint à entendre les propos de mon vieil ange gardien. Elle parla des nuages qui tout à coup s’étaient abattus sur le cratère, et du jeune homme à la chevelure de neige et au teint d’hiver qui lui était apparu. Il semblait traîner sa peine, comme s’il portait sur ses épaules tous les malheurs du monde, et puis les nuages s’en étaient mêlés, la brume avait effacé la terre et la neige aveuglé le petit homme blanc, et la terre, et le monde. Elle se demandait s’il ne fallait pas avoir vu là une manifestation divine ! Ma mère déglutit et lui assura qu’il aurait put être noir et la nuit qui tombe vite sous ses latitudes aurait pu de la même façon s’abattre sur la terre, sur le monde comme elle disait. La petite vieille haussa les épaules et proposa un rhum. Ma tante à qui aucun propos n’avait échappé, reprit à la volée « Que voilà donc une bonne idée ! Les trois femmes s’éloignèrent de ma couche et j’ouvris les yeux à la recherche des images imprimées dans ma rétine. Je l’avais bien vu, moi aussi, le ciel s’abattre d’un coup sur le volcan et lorsque les nuages écrasés sur la terre morte s’évaporèrent, il y eut le temps d’un instant un spectacle hallucinant. Un spectacle d’un tel éclat qu’il m’apparut posséder une conscience. A l’intérieur de sa brillance semblait régner une pensée. Puis tout avait fondu, et l’étrangeté de cette terre de cendres originelles avait refait surface.

Le lendemain nous rentrions sur Saint-Denis. Nous dûmes me planquer dans un hôtel miteux afin d’éviter les journalistes qui déjà titraient dans leurs feuilles de choux « Un albinos déclenche une tempête de neige ». Ma mère dut se rendre à l’évidence que pour ce qui concernait nos vacances autant dire qu’elles étaient terminées, car il nous fût impossible d’éviter les badauds qui souhaitaient observer le phénomène, certains d’entre eux me crachèrent dessus où me lancèrent leurs coqs au visage en incantant je ne sais quels esprits locaux.

Je jugeais que Dieu m’avait averti, ce fut pour ma part son premier signe de désapprobation à mon encontre. Je me confiai à ma mère qui avala d’un trait son verre de rhum Charrette. Elle prit mon visage dans ses mains, je remarquai le sourire quelque peu désespéré de ma tante derrière ses épaules, mais cette dernière d’un doigt ferme fit pivoter mon visage afin qu’il soit parfaitement face au sien. Ses yeux me dévoraient d’agacement, je sentais que le moment était venu… Je ne savais pas vraiment lequel, mais ça sentait le putain de sérieux, elle avait ce regard qui ne souffrait aucune résistance, j’étais certain que mon père avait du l’adorer quand elle était comme cela.
« Ton père est mort, Albert. Tu ne peux rien y changer». Je n’aimais pas ses mots, je voulus détourner mon regard mais elle m’enserra la tête dans l’étau de ses mains et répéta «Ton père est mort, tu ne peux rien y changer » et moi, les joues compressées je me mis à rougir de honte, et mes larmes tel un courant de lave s’engouffrèrent dans les plis de mes joues. Elle relâcha son étreinte, ses yeux étaient embués à leur tour, mais son regard resta d’acier. Je me balançai comme la tête du chien à l’arrière d’une voiture, les traits déformés par la douleur et mon corps se vida de cette douleur des tréfonds. Pas un son ne sortit de ma bouche. Je n’avais plus de bouche, plus de peau, plus de corps, j’étais nu, les os à vif et n’en finissais pas de me vider de moi-même. Tante Elvira se précipita vers moi et m’enlaça de tout son amour de femme et elle cria à ma place, tellement fortement qu’on dit dans l’île avoir entendu gronder les entrailles du volcan.

L’avion décolla alors que le soleil était déjà haut dans le ciel, j’observais les vastes plantations de cannes à sucre qui s’éloignaient de moi, et l’océan moiré englouti la terre réunionnaise qui finit par ressembler à un tout petit caillou qu’on aurait laissé tomber de sa poche par mégarde . Nous rentrions vers la France. J’avais appris ici l’existence du divin. Personne, une fois de plus, ne me croirait, mais moi, je savais avoir approché les réponses. En secret, je ne désarmais pas. Je retrouverais mon aimé, je retrouverais mon père et tant pis s’il était déjà mort, ce n’est pas ce qui pouvait me séparer de lui. Je savais déclencher les tempêtes de neiges, les vols de coqs dans la gueule, et puis j’avais enfin rencontré ma mère, du moins la femme qu’elle était, qu’il avait connue, qu’il avait aimée avant même l’idée de mon existence.
Je m’endormais sur les genoux de Tante Elvira, son souffle était lourd et long, je songeais à elle, au réconfort de son corps et me demandait si je vivais là les mêmes émotions que mon père eut pour elle. Et s’il l’avait aimé ? Et s’il avait aimé à sa manière les deux sœurs avec la même sincérité ?! Ce fut la surprise la plus inattendue qui soit. Au moment où je m’y attendais le moins, une idée fulgurante déferla dans mon esprit. Ce fut lumineux d’évidence. Et si mon père était l’homme de ses deux femmes. Et si… et si…s’il avait été leur soleil, leur histoire secrète. Ces deux femmes qui vivaient côte à côte, qui partageaient la joie et la peine de chacune de leur vie, se pourraient-ils qu’elles rêvent du même amour ?! C’étaient-elles déchirées pour lui ? Avaient-elles vécues le paradis puis l’enfer ? Et la mort s’était-elle tout à coup placée entre elles, tel un arbitre ? Avaient-elles trouvé avec le temps, la paix ? Avaient-elles vécu cette soirée autour d’un feu, d’un verre où tout à coup parce qu’on a tellement pleuré, on se livre à nu, on s’avoue, on se pardonne, on se comprend, on s’enlace. Avaient-elles eu ce privilège de connaître une telle intensité? Je me régalais de les imaginer toutes deux. J’entrouvris les yeux, elles dormaient toutes les deux au-dessus de mon visage. Je pris soin de ne pas les réveiller et les observais des heures durant, rêvant à leur histoire, de ces histoires qui n’appartiennent qu’à soi. Il me semblait tout à coup comprendre combien la vie pouvait être riche et subtile, et que dans ce chaos apparent certaines belles âmes pouvaient trouver une certaine forme d’équilibre, donc de bonheur. Si mon père avait pu inspirer chez ses deux femmes autant d’amour c’est qu’il devait savoir en donner.
Mon père, mon héros combien il était difficile de vivre dans ton absence, combien il était difficile de vivre ce manque, combien… Combien…il m’était si difficile d’admettre que jamais je n’avais pu te glisser ces simples mots….
Regarde, criais-je avant de sombrer dans le sommeil, regarde ma maison dans le désert, il y a un joli salon, un large bureau, un confortable fauteuil, de vieux carnets en croûte de cuir, un stylo plume qui glisse comme un souffle sur la peau et puis il y a moi Papa, qui lit toutes tes belles histoires. C’est mon palais à moi et c’est toi qui l’as inspiré.
…. Je t’aime papa.
Se poser à Roissy est toujours un triste événement, car il n’y a qu’en suspension dans l’air qu’on laisse du temps aux songes. En général, ce sont dans ces circonstances là que vous vous autorisez à compatir. Ça arrive aussi dans sa voiture quand on roule avec la musique plein les oreilles, on se sent de la même manière entre parenthèses et amène à se focaliser sur des sentiments importants. Pourquoi sommes nous si peu contemplatifs. Nous devrions enseigner aux enfants la contemplation. Un cours de contemplation devrait être obligatoire à l’école. Moi, qui prenais un malin plaisir à dissimuler le vilain canard en moi en sur jouant, en m’activant de toutes les façons possibles et inimaginables, réalisais qu’avec un peu de distance, je pouvais juger mon environnement familial et amical des plus satisfaisants. Seules ombres au tableau, mon père et Coralie. Il fallait sans conteste savoir alterner entre les phases dites contemplatives et celles que l’on appellerait actives. Fort de cette conviction, il me pressait d’échapper à la grisaille du retour sur terre et de réactiver les dossiers en cours.
Lorsqu’on lutte pour quoique ce soit dans sa vie, on passe invariablement par la phase du mur devant soi qui s’ajoute au précédent et au précédent et au précédent, à tel point que bien souvent on finit, à force de les faire tomber pour rien, à choper des ampoules… Pire, par abdiquer en silence. Je pensais avoir abattu l’ultime rempart qui menait à la gloire, mais à l’instar du volcan, le destin que déesse, (car je vous rappelle que Dieu est une femme) m’avait préparé, ne suivait en aucune façon, mes plus profonds désirs. Après avoir passé les derniers jours de vacances à écrire des mots d’amour les plus exaltés, je débarquais en autocar devant les grilles du lycée Bossuet. Il y avait toujours le petit bar qui lui faisait face, on avait ajouté des parkings à vélos, des parterres de fleurs autour des arbres, on avait redessiné les lignes du terrain de basket et changé quelques vitres cassées que l’on avait en grande partie pris soin de nettoyer. On avait même mis des paillassons de plastique vert devant chaque entrée de classe. On avait juste omis d’inscrire la femme de ma vie pour cette nouvelle et je l‘espérais, ultime année de lycée. Je cherchais en vain son nom sur les listes affichées dans le hall, mais je n’y trouvais pas la moindre première syllabe. J’interrogeais ses camarades de classe afin d’en savoir d’avantage, mais personne ne semblait être au courant de ce qui avait pu advenir de Coralie. Pire, encore, son amie la plus intime m’avoua s’être étonnée de n’avoir eu aucunes nouvelles d’elle pendant ces longues vacances. J’apostrophais les professeurs qui, tout à leur surprise, ne purent m’en dire d’avantage. Le professeur de philosophie m’encouragea à m’adresser au directeur en personne. Il se disait sans doute qu’il pouvait détenir des informations à son sujet. Il paraissait sincèrement peiné, en tous les cas c’est ce que je lus dans ses yeux. Je me rendis tout de go dans le bureau du directeur qui partit d’un roulement d’œil lorsque je surgis, comme un diable sortant de sa boite. Il me demanda, l’air quelque peu désespéré, ce que je lui voulais encore. Il jeta un regard furtif sur sa montre et sourit. Je lui déversais avec toute mon ardeur inquiète les raisons qui m’amenaient devant lui, sans laisser plus d’une respiration entre chacune de mes phrases. Il m’écouta, puis finit par s’asseoir, assommé par mon verbiage ininterrompu, il parût tout à coup bien plus vieux. Il dit
« Cela ne fait pas une heure que l’école vient d’ouvrir ses portes, et vous êtes déjà dans mon bureau ».
…. Je pris ça pour un compliment. Puis il se mit à ricaner pour partir dans un de ces rires rocailleux qui le rendait sympathique, certes, mais surtout très idiot. Après bien cinq bonnes minutes à tenter de réprimer son hilarité, il parvint à se moucher bruyamment tout en m’observant du coin de l’œil. Il jeta son mouchoir usagé dans la corbeille à papier et s’enfonça dans son fauteuil…. Je bouillonnais.
« Vous êtes un sacré Numéro mon p’tit gars ».
Il s’avança doucement et posa ses deux bras sur son bureau avec la solennité surannée dont il avait le secret. Il m’avoua que sa mère lui avait tout simplement écrit un court mot le prévenant que sa fille ne reviendrait pas l’année prochaine. Elle le remerciait de la bonne éducation donnée dans cette école et regrettait bien que sa fille ne puisse profiter une année encore de cela. Les circonstances faisaient qu’il leur fallait quitter la région. Elle ne précisait pas les raisons et encore moins la destination qu’ils ambitionnaient de prendre.
Moi, à chacun de ses mots, je sentais un vertige m’envahir tout entier, et une affreuse sécheresse s’empara de ma gorge. Mon cœur s’arrêta net, j’inspirai une dernière bouffée d’air émettant un affreux râle et partis en arrière, emportant avec moi, la chaise, le téléphone et tous mes sacrés numéros de p’tit gars. Je chutais au ralenti, de façon saccadée, image par image, ce fut un micro instant de paix inespéré, comme si j’étais dans l’œil du cyclone, le temps d’un bref, si bref instant. Je vis, la surprise sur le visage du directeur qui sembla tout à coup s’animer. Il bondit en avant, renversant le seul objet qui trônait encore sur son bureau. Il arriva au dessus de mon visage avant même que la lampe ne s’écrase en un terrible fracas, avant même que ma nuque ne heurte l’épaisseur de la moquette. J’aspirai l’air qui vint à me manquer comme un poisson jeté hors de l’eau. Il me prit dans ses bras et m’amena contre lui. La secrétaire, alertée par les bruits, déboula dans le bureau, il lui cria des mots que je n’entendis pas car dans ma tête, la Callas chantait si fort les plus beaux désespoirs du monde, qu’il me fut impossible d’entendre quoi que ce soit. La pauvre femme effectua un virage en épingle et perdit un talon. Elle disparut aussi vite qu’elle en était venue. J’ouvris grands les yeux, j’ouvris plus grand encore ma bouche mais l’air parvenait mal dans mes poumons. La peur alors s’inscrivit dans tout mon être… J’allais mourir. J’étais un sacré p’tit gars trop sensible pour cette vie. Je méritais peut-être de m’envoler…. Je pensai que ça faisait bien longtemps que je n’avais pas volé… Mon père qui me tenait la tête me souriait calmement, il me dit « tu penses trop, tu te fais du mal à penser trop », ses doigt caressaient mes cheveux blancs, il me soutenait la tête comme on tient un poussin, me souriait calmement… Il défit ma chemise avec le professionnalisme d’un secouriste et m’insuffla de l’air de toutes ses forces, jusque dans mon ventre. Il marqua un temps, puis se redressa, aspira de l’air à pleins poumons et se pencha de nouveau sur moi pour m’insuffler longuement sa vie. Mon père….toi tu comprendrais que j’ai crainte de perdre… Depuis que je ne t’ai jamais connu, j’ai peur de perdre. Ma déraison est telle qu’à cette pensée mes tripes prennent feu, c’est comme si le Père Picard me dévorait les entrailles en dissertant de la souffrance du fils de Dieu. Je ne veux pas te perdre d’avantage…
« Respire, respire, mon garçon ! « se contenta-t-il de répondre avec la voix du directeur…
… Ma poitrine cessa peu à peu de se soulever et je m’aperçus que je respirais de nouveau. Le directeur de mon école catholique Bossuet était en nage au dessus de mon corps. Il souriait, satisfait. Je lui souriais en retour. Il se laissa tomber sur le sol, et passa une main sur son front. La secrétaire revint précipitamment, elle l’informa que les pompiers arrivaient. Il la remercia d’un hochement de tête et s’appuya lourdement de tout son poids contre le mur.
Depuis ces événements, le directeur de l’école catholique de Bossuet qui m’avait sauvé la vie grâce à son exemplaire sang froid, posa sur moi une attention bienveillante d’homme qui, sans conteste, ressemblait à celle d’un père envers son enfant et le bougre était rentré dans ma vie le plus curieusement du monde, d’un simple souffle.
Je repris donc mes attitudes de bon élève et me mis à mon travail scolaire de la plus efficace des manières. Mais en coulisse, je menais la plus décidée des enquêtes. Je revins tout d’abord fouiner sous les fenêtres du petit appartement qui donnait à l’époque le plus joli point de vue sur le rallye Paris Dakar. Un jeune couple du cantal occupait les lieux. Ils tenaient un petit café… « Au petit cantal ! » On y servait des cafés très noirs, on y mangeait des plats sentant bon le terroir et comme de bien entendu, le plus affiné des cantals. Mis à part de francs bonjours et de francs aurevoirs, aucun des deux amateurs de cantal ne purent me dire à quoi ressemblait l’ancien propriétaire, quant à savoir où il était à ce jour !… En guise de réponse on déboucha du pinard et boulotta du…. Je vous le donne en mille !….
Je me rendis donc dans l’agence immobilière qui s’était occupée de la vente de la maison familiale et du petit appartement dit du « Paris-Dakar ». Une femme, approximativement blonde, et au teint gris avec des nuances de veines ocres si fines que de loin on aurait dit la terre d’Australie vue du ciel, m’accueillit. Elle m’accueillit poliment avec ce je ne sais quoi dans le ton qu’ont ces gens dénués de toute imagination, ces gens qui ont jeté leur part d’enfant dans la cuvette des chiottes, un jour devant leur première facture, leur premier décès, où leur première claque amoureuse…
…Elle avait cette plainte dans le regard de ceux qui s’accommodent, s’accommodent et s’accommodent jusqu’à leurs premiers cheveux blancs, jusqu’à se faire oublier de leurs propres enfants et ignorer de leurs petits enfants… ces gens qui hantent les maisons de retraites dissimulées dans nos belles forêts françaises. J’eus un sentiment immédiat de rejet de sa part, mais je lui souriais avec une telle honnêteté qu’elle m’accorda le droit de m’asseoir dans son bureau. Je lui exposais ma requête. Elle me répondit qu’elle ne pouvait donner ce genre de renseignements à quelqu’un qui n’était pas de la famille, que cette demande était en conséquence inexécutable. Abasourdi, je ne trouvai plus mes mots. En marchant sur les trottoirs gris de cette ville toute aussi grise je pensai à ce mot « inexécutable »…Qu’il devait être pénible de vivre avec d’aussi vilains mots dans sa tête, pensais-je.
Je cherchai en vain sur tous les annuaires de France et de Navarre, appelai tous les homonymes, mais rien n’y fit, personne ne semblait connaître de près comme de loin, une certaine Coralie Durand dans sa famille, tout juste une Corinne, Sylvie, Mélusine !… Il y a même un con de Durand habitant à Auch dans le Gers qui proposa de me donner le numéro de son illustrissime beau frère par alliance, un certain Pierre Dupont. Je ris à peine et raccrochai, rageur…. Rien de rien de rien ! Ils ne s’étaient pas volatilisés comme cela. Se pouvait-il qu’elle n’ait pas d’oncles où de tantes, de cousins de cousines, une grand-mère encore vivante peut-être. J’appelais toutes les mairies afin de savoir s’il existait un administré mort où vif qui put porter ce nom. J’inventais mon personnage vivant à Alice Springs en Australie, et prétextais un retour au pays après de longues années. J’étais atteint d’un affreux cancer du sein… Certaines secrétaires de mairie trouvèrent cela bien étrange. D’habitude, selon elles on parlait plutôt de prostate pour un homme. Et moi épuisé d’agacement, je rétorquais que je n’étais pas un spécialiste du cancer et que pour ma part, ma prostate allait bien, pas de bol. D’habitude on en restait là, mais certaines plus suspicieuses que d’autres insistaient ce qui parfois me poussais à les invectiver en leur avouant qu’avant mon opération j’étais une femme. Cela généralement mettait un terme à la conversation. Je finis par renoncer au cancer et devins le plus misérable des sclérosés de la plaque. Là, toutes les portes s’ouvrirent comme par magie. J’avais trouvé la formule secrète ! Je revenais de ma lointaine contrée canadienne…j’étais en fin de vie et tentais de retrouver ma lignée d’origine dont nous fûmes, là bas, toujours fiers. Je touchai, au delà de la fibre sympathique qu’on toujours inspiré ce que nous appelons « nos cousins canadiens » le cœur de ses femmes sèches, secrétaires de mairie de notre beau pays. Tous les livres d’état civil s’ouvrirent enfin. Mais le Saint Graal demeura introuvable. Les malheureuses pistes me ramenèrent invariablement chez les mêmes Durand précédemment contactés. Et ce con de Gersois qui habitait Auch de me dire qu’il avait une petite cousine, Chantal Lajoie, mariée à son beauf par alliance, le Fameux Dupond… Lajoie… Ah ah. Je détestais ces gens du sud !
Rien de rien de rien. J’étais désespéré et noyais mon chagrin dans le travail scolaire que j’abattais avec la hargne d’un bûcheron québécois…La France toute entière avait reçu le coup de téléphone d’un certain Peter Durand qui en cours de route devint Pierre Durand. Exilé australien, puis canadien dont le plus coriace des cancers, puis la plus infâme des scléroses en plaques le ramenait au pays. Au printemps, je m’attaquais au DOM TOM, j’appelais même jusqu’au Québec !
J’étais devenu instable, d’un caractère ombrageux et ma mère s’en inquiéta auprès de mon sauveur de directeur. Ce dernier ne me convoqua pas. Il vint en fin d’étude du soir s’asseoir à mes côtés alors que les derniers pensionnaires s’égrenaient en hurlant dans la cour. Il m’avoua que ma mère était des plus inquiètes. Je fis celui qui était des plus surpris. Il m’assura que cela n’avait en aucune façon un lien avec mon travail. Il ajouta, flagorneur, qu’il ne s’inquiétait pas pour mon baccalauréat. Non, il se demandait ce qui avait motivé chez moi de vouloir ruiner ma mère en appels téléphoniques. (C’était sans compter la centaine de cartes périmées que je planquais dans le tiroir de ma commode.). Ma mère lui aurait dit que je m’enfermais dans la chambre et que je parlais des heures en prenant de drôles d’accents. Qu’elle avait surpris certaines de mes conversations et qu’elle pensait qu’il était bien que ce soit un homme, en l’occurrence lui-même, qui me parla en un premier temps. Les mères savent ce genre de choses, pensais-je. Il me fit promettre de mettre un terme à cela. Ces études devraient coûter cher à ma pauvre mère, j’étais assez grand pour comprendre. J’eus envie le temps d’un éclair de lui rappeler qu’il n’était pas mon père, qu’il n’avait strictement aucune idée des raisons qui me poussaient à faire cela. Et, quand bien même, il en apprenait les raisons secrètes, il n’en comprendrait pas l’importance….Mais depuis notre embrassade, je n’avais pas d’autre père que lui, et tout ses mots sentaient la bonté. Je trouvai du bon dans le catholique costumé, rien à voir avec ces cuistres en robes longues. Non, je ne pus utiliser cette goujaterie. J’acceptai tacitement d’être à la hauteur de ses espérances… Après tout, il était mon sauveur, pas un de ceux qu’on s’invente, non ! Il était de ceux qu’on peut voir et toucher, et sentir et comprendre. Il se leva, puis s’assit de nouveau.
Là, je fus vraiment surpris. Il me dit :
« Ils habitent à Saint-Maur dans le val de Marne… enfin c’est de là qu’à été posté la lettre. Puis il tapota mon épaule et se leva une bonne fois pour toutes.
Je m’empourprais…Cet homme était un saint ! C’était un véritable homme de Dieu. Il y en avait bien sur cette terre. Moi, Albert dit Bébert, je l’avais rencontré. Ce fut là, le premier signe cordial que Dieu eut la bonté de m’octroyer. Ce soir là le directeur de l’école catholique de Bossuet à Brive la Gaillarde ralluma les feux de l’espoir en moi ! Qu’il soit béni, canonisé, introduit à la cène, à la droite du fils de la créatrice de l’univers !!!
Le lendemain, je me jetai sur les annuaires, j’y trouvais quelques dizaines de Durand… Je n’avais vraiment pas eu beaucoup de chance qu’elle échoit d’un nom aussi….populaire… Mais la recherche téléphonique ne donna aucun résultat. Un Durand de Saint-Maur qui crut reconnaître la voix d’un certaine Pierre Durand de Cherbrouk, me menaça de me dénoncer à la police, car la farce à son goût n’avait que trop duré. Cet homme avait dans sa famille une personne proche atteinte de sclérose en plaque et il était inadmissible de se servir de cette souffrance pour…. il ne savait pas trop bien quoi. Démasqué, je l’informai qu’il n’était que question d’amour dans cette affaire, mais ce mauvais Durand rétorqua que dans cette affaire, il était surtout question d’honneur et que l’amour, il s’en tapait les couilles. S’ensuivit une volée verbale entre lui et moi qui pouvait se résumer à
« A force de te branler tout seul, tu t ‘es complètement asséché vieux con »…
« Viens donc me le dire en face Bougnoule, bâtard, p’tit pédé, je vais niquer ta mère tête de cul ! » … Je raccrochais après avoir dû subir le résumé exhaustif de sa diarrhée verbale.
Désappointé, j’eus une autre idée. Je fonçai tout droit direction l’agence immobilière et demandai à voir la dame aux cheveux approximativement blonds. Le jeune type qui me reçut m’observa circonspect et me lança avec dédain après un court instant de bovines réflexions :
« Vous voulez dire Madame Jobert ? »
« Je suppose » rétorquais-je.
« Elle est partie chez sa cousine dans le cantal » conclut-il en fermant la porte de son bureau.
Je m’écroulai sur un siège et restai un instant sans rien faire, à regarder les murs de moquettes bleu nuit et les représentations d’animaux de nos forêt encadrées dans de très vilains tableaux d’un bois très bon marché. Je bondis de mon siège, je ne pouvais en rester là. J’ouvris la porte du bureau sans crier gare. Ce dernier fit un bond en arrière, la bite toute raide à la main qu’il branlait avec frénésie, devant La dite Madame Jobert, à califourchon sur son bureau, qui de toute évidence se faisait délivrer les plus délicieux baisers. J’ignorai leur embarras et m’assis sur la chaise qui m’avait déjà été octroyée par la dite dame nue. Celle-ci demeura prostrée un long moment, puis elle réalisa tout à coup l’inconfort de la situation et se précipita sous le bureau en couinant de honte. Je lui informai que j’avais su de sources sûres que les parents de Coralie Durand avaient migré dans le val de Marne, en banlieue Parisienne, à Saint-Maur, mais la chose était bien curieuse car il n’existait aucun Durand qui eut pu être ces gens….
« Mon dieu, mon dieu » répétait-elle.
«Vous savez combien il est important pour moi de retrouver cette fille » ajoutais-je.
J’observais le jeune amant, pétrifié contre le mur, sa bite molle entre les mains, les yeux exorbités d’effroi qui ne me quittaient pas.
« Mon Dieu, Mon Dieu » gémissait la fausse blonde.
«Je vous en prie » fis-je en me penchant sous le bureau «vous êtes mon dernier espoir».
M’apercevant du coin de l’œil, elle cria :
« Ne me regardez pas, ne me regardez pas. »
Je me redressai alors et lui fis mes excuses, mais il n’était rien de la voir recroquevillée de la sorte sous son bureau alors qu’à l’instant je l’avais remarquée toute à son affaire, dans la plus offerte des postures. Elle répéta :
« Mon dieu » une petite dizaine de fois.
N’y croyant plus, je jetais un œil désespéré à la petite bite collée au mur, puis me levai de ma chaise. Il n’y avait décidément rien à tirer de cette femme là. Quand, arrivé à la hauteur de la porte elle me dit :
«C’est normal… Durand, c’est le nom de jeune fille de sa mère, la petite porte le nom de sa mère. Son beau-père s’appelle Pétropoulos, c’est un grec, il est dans le fromage je crois. ».
J’en fermais les yeux d’extase et concluais « dites moi qu’il vend du cantal ! » et je fermai la porte sur ce charmant couple.
Lorsque je sortis, un homme me demanda si je venais pour une vente, un achat, une location. Sans avoir eu le temps de répondre il ajouta :
«Vous avez vu ma femme, je suppose ?».
J’eus un sourire de printemps et lui dis :
«Un jeune homme à insisté pour avoir un rendez-vous avec moi, mais je ne crois pas qu’il m’ait réellement convaincu » ;
Ses sourcils froncèrent, et moi d’ajouter...
« Et en plus, il a les mains qui poissent » et fis une mine de dégoût.
Je le plantai là, et partis en petites foulées, le cœur léger.
Le samedi matin, je faisais mon premier voyage en direction de la capitale. Je prétextai passer le week-end chez des potes. Dans la poche de ma veste il y avait un bout de papier avec griffonné dessus : Mr et Mme Pétropoulos, 24 allée Fleurie. Saint-Maur.


CHAPITRE 3


Rendez-vous au grand Vefour



Mon voyage parut durer une éternité, le train du matin était bondé de jeunes aux teints gris, habillés en sombre et dont les pulls à mailles grossières dépassaient crânement de leurs blousons en croûte de vache façon cow-boy du plateau des mille vaches. Les vieux quant à eux, et c’est fou ce qu’ils pouvaient être nombreux, avaient pris possession des wagons. Les messieurs à casquettes de velours usés étaient accompagnés de leurs vieilles femmes pour la plupart jacassant plus fortement qu’un troupeau d’oie. Ça sentait le cuir fatigué, la gitane pas finie et le pâté caché entre deux tranches de pain ramolli au fond des cabas. Ils devaient se donner l’impression d’avoir quelque chose à faire, ils prenaient le train, ça les faisaient bouger quoi !. Je me sentais bien en leurs compagnie. Je me déplaçais dans l’espace, confiné dans une bulle à moyenne vitesse en compagnie d’une France rassurante filant droit vers l’insolente capitale…. A Uzerche, nous perdîmes pourtant une première moitié de nos aînés….Nous passions Limoges lorsqu’un contrôleur fatigué vint poinçonner mon ticket de transport, il était aussi poussiéreux que le train, et comme ce dernier, il semblait avoir trop roulé. La moitié restante d’octogénaires braillards se déversèrent sur les quais. Mon cœur se serrait à mesure où nous nous rapprochions de la capitale. Nos troupes s’amenuisaient terriblement, j’eus cet affreux pressentiment que s’il n’en restait qu’un gare d’Austerlitz, ce serait moi, à coup-sûr !…. Vierzon, le train en partie dépeuplé lâcha ces deniers jeunots débraillés et une population un peu plus sportwear prit place. Sur les sièges passagers des restes de papiers aluminium et des grilles de mots croisés erraient comme des âmes en peine, abandonnés à leurs tristes sorts. Je compris être le dernier représentant de cette armée. Tous, avaient succombés, tombés au champ d’honneur.
La terre devint plate, triste et morne, quelques villages ici et là étaient piqués, fantomatiques, dans cette désolation agriculturelle. Puis vinrent les pavillons collés les uns aux autres, et les villes serrées les unes aux autres dans un univers brun bétonné. Je restais ainsi prostré, l’œil grand ouvert, le cœur étreint par l’angoisse. Maintenant on croisait des RER emportant dans leurs ventres d’autres formes figées d’êtres humains. Les voies devinrent plus larges, et l’on passait sous des tunnels et ponts de toutes les teintes de gris, lorsque les immeubles se dressèrent peu à peu, entourés de parterres de voitures, d’aires de jeux et de lycées immenses. Les entreprises investirent l’espace, puis les grands centres commerciaux que fractionnaient les barres d’immeubles, Une voix envahit le train. Elle annonçait l’entrée en gare d’Austerlitz et les gens de se presser aux portes de sortie, immobiles et agrippés à leurs bagages. Le train s’engouffra sous une haute verrière sale, puis ralenti pour finir par s’immobiliser. Les voyageurs se déversèrent alors dans un élan ordonné et silencieux sur la froideur des quais. Je restai là, un long instant, sans bouger. J’étais à Paris !… J’étais à Paris !

Je m’enfournais dans la gueule de Paris et prit un métro qui m’amena à une station de RER. Ce dernier m’emporta à vive allure et m’extirpa des tréfonds parisiens. J’aperçus la lumière du jour et puis la Seine, s’écoulant comme une crème épaisse, des zones industrielles à perte de vue, des fumées d’usine, des immeubles noirs de saleté, des restaurants chinois et des enchevêtrement de routes embarrassés de centaines de petites voitures cul à cul. Je me dirigeais vers Saint-Maur, j’étais sur le point de retrouver ma douce, j’allais lui dire combien je l’aimais et qu’il fallait partir ensemble, sur la champ car ma vie serait trop courte à ses côtés. Ma tête bouillonnait de peur et de bonheur mêlé. Je su avant l’heure que je vivais là, les heures les plus intenses de ma vie d’homme amoureux.
Lorsque je débarquai à Saint-Maur, le bus ne trouva rien de mieux que de me laisser à une station face à la « fromagerie Pétropoulos », enseigne qui brillait de tous ses feux dans la rue commerçante. Mon cœur se serra lorsque je pénétrai à l’intérieur. Le père ne me reconnut pas. Il me demanda ce que je désirais. Ne sachant trop quoi répondre je lâchai sûr de moi.
« du cantal ! ».
Il me servit sans dire mot une tranche de bonne taille, je réglai puis sortis comme si de rien n’était. Ma tranche de cantal et moi décidâmes de nous rendre à la dite adresse, but ultime de ce picaresque voyage. Ce que nous fîmes. Nous consultâmes le plan de la ville, trouvâmes l’allée en question et partîmes d’un bon pas. Quelques minutes plus tard, nous débarquions ma tranche et moi dans la fameuse allée fleurie qui, comme le prétendait son nom, était fleurie. La petite rue charmante et pavée était entourée d’une enfilade de pavillons qu’entouraient de jolis jardins évidemment fleuris. Je saluai une femme qui binait en tablier à fleur, évitait un gros chien qui surgit de derrière un grillage en aboyant comme s’il avait vu le diable... Et j’arrivai enfin devant le numéro 24 de l’allée fleurie. Je soufflai un grand coup puis sonnai… sonnai… et sonnai encore. Il me fallut me rendre à l’évidence, il n’y avait personne. Nous étions Samedi, le père travaillait et la mère devait faire du shopping avec sa fille… C’était un peu cliché d’accord, mais après tout cette rue transpirait le cliché. Je me décidai à prendre mon mal en patience et finit par ingurgiter l’intégralité de mon amie tranche de cantal. Une heure trente six minutes plus tard et des milliers d’aboiements proférés, une Volvo déboucha du bout de la rue. Elle roula lentement jusqu’à la maison. Le portail, comme par magie s’entrouvrit et la porte du garage en contrebas de l’étroite allée se souleva. J’aperçus à l’intérieur du véhicule dont les vitres étaient fumées une silhouette féminine. La voiture s’arrêta un instant à ma hauteur. Je devinai le visage du chauffeur m’observant, mais ne reconnus pas Madame Durand… Enfin Pétropoulos. Le garage grand ouvert, la voiture s’enfonça sous la maison puis disparut à l’intérieur. Toutes les portes se refermèrent alors sur leur secret. J’attendis quelques instants, puis appuyai sur la sonnette. Je sonnai… sonnai… et sonnai encore. Le chien se déchaînait contre son grillage à m’en faire péter les tympans. Rien ne se passait, à croire qu’elle n’était pas contente de me voir…. Mais j’avais tort, Madame Durand, Pétropoulos… Enfin comme vous voudrez n’était pas mécontente de me voir, elle était tout simplement furieuse, tellement furieuse et si pleine de rage que même le gros clébard du voisin ne faisait pas le poids. Cette femme, qui m’avait de toute évidence parfaitement identifié, surgit en hurlant, fusil à pompe à la main pointé sur moi. Ma tranche de cantal se retourna dans mon estomac et je me jetai, mû par un incroyable instinct de survie, derrière une CX grise en entendant l’assourdissante déflagration. La vitre vola en éclat au-dessus de moi. Madame Durand Pétropoulos vociféra un AHHHHHH qui fit taire jusqu’au chien. Je me redressai pour évaluer la situation, deuxième coup de tonnerre, le capot de la CX grise se déchira dans une épouvantable plainte d’acier. La dame au tablier à fleurs surgit, sécateur à la main, les yeux agrandis par l’affolement et quand elle vit la folle furieuse du 24, elle se précipita de toutes ses jambes dans son charmant pavillon fleuri. AAAAHHHH criait madame Pétropoulos qui défonça son portail d’entrée d’un coup de pied rageur. J’entendis qu’elle réarmait son fusil. C’est là que je surgis de derrière ma Cx et me mis à courir devant moi. Troisième coup de feu, l’arrière d’une mini fut emportée par un souffle de plombs. Il me sembla la voir tituber dans un reflet de rétroviseur, puis ajuster son tir… Je fis un écart brutal sur ma droite et plongeai entre deux véhicules pour m’écraser dans un parterre de fleurs qu’un frêle grillage tentait de protéger des chiens, ballons d’enfant et étrangers se jetant au sol sous une pluie de plombs. Toutes les vitres de la Mercedes qui faisait office de bouclier de fortune, partirent en une jolie pluie de pierres précieuses. Le nez enfoui dans les œillets d’inde, j’apercevais les jambes de mon assassin qui avançait calmement au milieu de l’allée fleurie… de plombs. Lorsque je pensai devoir vivre mes dernières secondes de ma vie terrestre, arriva dans un crissement de pneus magnifiques la cavalerie du commissariat voisin armes aux poings. Ils crièrent plus fort que la dame qui finit par s’écrouler au sol en pleurant toutes les eaux de son corps. Ils se précipitèrent sur elle et la menottèrent en deux trois mouvements. Quant à moi je rampai sur le trottoir d’en face à la barbe de la police et du gros chien qui de nouveau avait retrouvé de la voix. Une chose était sûre, elle ne voulait pas que je revois sa fille, elle ne le voulait vraiment pas.

Cette nuit-là j’errai dans les rues de Paris, le dernier train partait de la gare d’Austerlitz vers vingt trois heures trente. Je réservai une couchette sans hésiter, puis je décidai de passer le temps à traîner dans la ville. Le métro m’amena sur la place de bastille. Cela grouillait autant sur les trottoirs que sur les pavés luisants. J’eus immédiatement du plaisir à me noyer dans ce capharnaüm. Personne ici ne semblait prêter attention à ce drôle de petit bonhomme décoloré qui errait sans but. J’étais désespéré de n’avoir pu retrouver mon aimé, je pestais au fond de moi, mais la colère était plus forte que ma tristesse. J’avais perdu une bataille… pas la guerre. J’attendrais que sa mère se calme, que la police lui confisque son fusil et reviendrais un soir de printemps. J’éviterais le molosse aboyeur, me glisserais sous sa fenêtre, attendrais que la maison s’endorme et enlèverais ma belle comme on enlève une princesse. Foi de Bébert, je me promis de faire cela. Je retrouvais de l’allant …J’aimai Paris autant que je détestai Brive. J’aimai ses lumières, ses odeurs de gaz d’échappement et de cuisines rapides, ses monuments qui poussaient partout aussi sûrement que les ceps périgourdins. C’est là, dans cet émerveillement qui marquerait ma vie à tout jamais que je l’aperçus. Un visage rayonnant quatre mètres sur trois inspiré par toute la beauté du monde. Julie Andrew dans un film de Blake Edwards « Victor-Victoria ». Marie Poppins en personne ! Dieu m’adressait-il enfin un signe d’encouragement ? C’était un signe à coup sûr, une invitation à panser mes plaies , à rêver de mes victoires prochaines. Je ne pus résister à la tentation de filer tout droit dans la salle. Le film avait commencé et lorsque je pénétrai dans l’obscurité, je compris ce que Tante Elvira éprouvait pour cette femme. Elle était là, dans la rue devant la vitrine d’un restaurant regardant au bord de l’évanouissement un gros bonhomme chauve dévorant un gâteau à la chantilly. Je tombai éperdument amoureux d’elle. Les larmes de bonheur inondèrent deux heures durant mon visage de spectateur transi. Et lorsqu’elle se mit à chanter seule sur scène son déchirant « crasy World » j’éclatai en sanglots. C’était l’histoire d’une femme dans un Paris de rêve des années vingt, chanteuse de talent qui, pour se faire connaître, s’associait avec un vieil homosexuel, copain d’infortune, afin de faire croire au tout Paris qu’elle était un comte à la voix cristalline chantant déguisé en femme. L’histoire d’une femme qui se fait passer pour un homme se faisant passer pour une femme !…. Comment vouliez-vous que je résiste à tant d’humour, car ce film, au delà de la beauté de son héroïne était un festival de drôlerie. Je songeais à ma tante, je songeais à ma mère, à Coralie, j’aurais voulu les étreindre toutes trois et leur dire que parfois la vie est si belle que vous avez envie de crier…surtout après que l’on ait essayé de vous tuer.

C’est sur un nuage que je retrouvai la grisaille de la gare d’Austerlitz, c’est le sourire niais que j’embarquai dans le train de nuit en direction de Brive la Gaillarde, c’est l’œil mouillé de bonheur que je m’endormis en songeant à Julie Andrew… à Coralie. Des militaires, que la bière avaient quelque peu abîmés, tentèrent bien de par leurs beuglements de troubler mon sommeil, mais rien n’y fit, je sombrais comme un bienheureux… Un jour moi aussi j’embrasserai Ma Julie Andrew et ma mère, et ma tante, et le monde de s’émouvoir de cela…

Sept heures du matin, Brive la gaillarde, terminus tout le monde descend. Le teint vert et l’haleine chargée, je marchais de guingois sur les quais givrés de la gare de Brive. J’avais hâte de me rendre dans un troquet et m’envoyer trois quatre cafés bien corsés, mais c’était sans compter sur la gendarmerie, ma mère, et ma tante qui m’attendaient de pieds fermes dans le hall.

Trois quatre cafés bien dégueulasses plus tard, je commençai à émerger de ma nuit de rêve et des bruits réconfortants et réguliers d’un train qui roule. Ma mère qui ne m’avait pas lâché la main depuis l’instant où elle s’en était emparée, c’est à dire un dixième de seconde après avoir mis le pied dans le hall de la gare, me pressait de lui dire si j’avais mal quelque part. Mise à part quelques bleus et quelques éraflures, on ne put vraiment prouver que j’eus été victime la veille d’une tentative d’assassinat. Le capitaine de gendarmerie fut des plus courtois, il m’informa que la folle du numéro 24 croupissait dans un hôpital en attendant un examen psychiatrique plus approfondi. Ma tante, quant à elle, me jetait des œillades amusées, elle avait toujours cet air de fierté lorsqu’elle me regardait. Je tentai bien de lui parler du film de la veille, mais il me sembla, pour l’heure, tout à fait inopportun d’aborder ce sujet. On s’enquit des raisons qui me poussèrent à me rendre là bas et admira en silence la ténacité dont je fis acte pour retrouver la trace de ma dulcinée. Mais c’est lorsque j’évoquai le prénom de Coralie que tout à coup, les visages se fermèrent. Je me rendais bien compte que la pauvre fille devait être bien bouleversée par toute cette histoire, et j’appréhendais qu’elle ne comprenne pas les raisons de mes actes… Quant à ses conséquences sur sa famille, c’était sans doute pire que de l’avoir mis enceinte, puis d’avoir avorté... J’imaginais que son père, à l’idée de m’avoir aimablement servi une tranche de cantal, rêvait maintenant de saisir son fil à couper le fromage pour me trancher la gorge avec. Et puis, peut-être qu’elle finirait par me détester. Après tout je n’amenais que du malheur sur elle et toute sa famille. Je me confiai à ma mère qui regarda sa sœur, qui regarda sa sœur. J’insistai sur le fait qu’on ne m’avait jamais facilité la tâche, mais que je l’aimais sincèrement et envisageais, après l’obtention de mon baccalauréat, de poursuivre mes études à la capitale. Après tout, si elle le désirait, on pourrait s’installer tous deux dans un petit appartement, sous les toits avec une kitchenette, une chambre aux voilages pourpres et un salon charmant avec plein de vieux meubles de brocante qu’on retaperait à nos heures perdues. J’assurai ma mère qu’il lui en coûterait moins. Le gendarme, que mon discours eut l’air d’impressionner, décida qu’il était temps de nous laisser ensemble. Je trouvai cela très élégant de sa part, car après tout, j’étais l’affreuse victime d’un noir attentat et mes intentions, si elles furent mal interprétées, étaient des plus sincères et des plus passionnées.

« Coralie est morte, Albert, elle s’est suicidée » dit ma mère.

Et moi j’étais bien vivant, comme quoi Dieu m’aimait bien…..

« Comment ça elle est morte » demandais-je agacé.

« Elle s’est suicidée dans les jardins du palais royal ».

Je ricanai, c’était bien stupide de penser que cette fille si brillante puisse se suicider.

« Elle s’est aspergée d’essence et s’est immolée au milieu des colonnes de Buren » marmonna Tante Elvira. « ça s’est passé à la fin du mois de Juillet ».

« Oui…. » Dis-je courroucé, et nous on était là bas au bout du monde, tu parles d’un truc ….

J’eus du mal à avaler…Les mots se pressaient dans mon esprits mais je ne parvenais à les ordonner de manière à ce qu’il expriment ma pensée de l’instant … car j’avais tant de pensées qui se chahutaient la parole que tout devenait confus. C’était comme toutes ses voitures et ses coups de klaxons et les gens en masse compacte qui couraient sur les trottoirs et les vendeurs de marrons, les clochards et les joueurs de cartes, les restaurants bourrés à craquer et les terrasses de café pleines de formes attablées qui discutaient et discutaient de choses et d’autres. Il y avait une grande place de la bastille qui prenait feu dans ma tête. J’avais beau me donner des coups sur le crâne, rien n’y faisait c’était un de ces bordels, tout le monde parlait en même temps…

« Merdeeeeee !!! » je criais.

Il me fallait du silence, c’était le moment pour le plus parfait des silences. Mais personne ne m’écoutait à l’intérieur de moi, j’avais ma mâchoire qui se crispait et mon ventre durcissait, j’aurais voulu cogner à l’intérieur de moi mais mon corps faisait barrage. Quelque chose à l’intérieur de moi devenait incontrôlable. J’avais envie de m’ouvrir en deux et d’expulser cette bête qui poussait à l’intérieur…. Je vis alors les branchages des platanes qui se balançaient au-dessus de ma tête et le vélo qui basculait, et puis là…. Là ! Le rocher qui venait m’embrasser, mes veines se mirent à gonfler et s’emplir de lave, sous mes pieds j’aperçus les tréfonds du cratère avec un énorme cœur à l’intérieur qui battait la mesure… poum poum…poum poum……..poum poum…poum poum… je songeai à mon sauveur de directeur d’école et priai qu’il ne soit pas loin car j’allais sauter… j’allais me jeter dans ce cœur incandescent puisqu’il brûlait d’amour……. Alors un cri est venu de si loin que je crus que c’était l’heure des rumeurs de la ville. Un cri qui prenait une existence dans le chaos de mon cerveau. Il poussait, poussait si fort qu’il finit par expulser et envahir les terres pentues de mon existence. Il explosa et s’envola si haut que les rumeurs à l’extérieur se turent tout à coup. Il y avait ce gros chien qui fuyait comme un dératé et la petite vieille dans l’océan indien qui égorgeait un poulet. Il y avait des morts partout en cette fraîche matinée, mais aucun d’entre eux n’était aimé comme elle. Elle, que je nommais plus, elle et notre poussière d’enfant, elle et son mystère à jamais enterré….Je fermai les yeux et me laissai enfin tomber dans les creux de ma folie, au-dedans de mon volcan à moi, à l’abris du monde, dans un feu brûlant où personne ne me retrouverait….Je tombai et la lave dans mes veines devint si froide qu’elle fit exploser tout mon corps de cendres….






« As-tu fait manger le petit… Je ne voudrais pas qu’il parte le ventre vide ».

Je soufflai, le petit en question venait de s’avaler une banane, un bol de céréales, du pain beurré d’infâme pâte de dattes et pour couronner le tout, il s’était enfilé trois verres de jus d’orange que j’avais pressé moi-même…Ce gosse était un ventre…Il y a des jours où les gens devraient réfléchir à ce qu’ils disent.

« T’es prêt ! » renchérit-elle « Car ton père ne va pas tarder ».

Mon père tout d’abord n’était jamais à l’heure, et puis le 4X4 c’est moi qui l’avait et si elle s’intéressait d’avantage à ce qui se passait dans cette maison elle aurait su que c’était moi qui devait aller le chercher et pas le contraire… les femmes !

« Chéri, que penses-tu de cette robe ? » me dit-elle surgissant dans la cuisine tout sourire.

J’en pensais qu’elle était évidemment merveilleuse, puisque je l’avais choisie moi-même. Il était par conséquent inimaginable que tout à coup je la trouvai moche…Mais il fallait bien répondre à la question car la dame avait besoin de s’entendre dire :

« Elle est merveilleuse, mais bien moins que toi mon amour».

Coralie sourit en gémissant d’aise comme une grosse chatte.

Dans ces situations-là, où votre femme sollicite votre avis avisé, il faut impérativement ajouter «mon amour» à la fin de votre phrase…Car c’est cela qu’elle veut en fait entendre…ça tombe bien, c’est pas au delà de nos forces et ça leur fait un plaisir sans cesse renouvelé. Croyez-moi, n’essayez pas de trouver quelque chose d’intelligent à dire sur leur tenue dans un sens comme dans un autre, elle s’en moque, elle sait ce qu’elle vaut dans cette robe… Non ce qu’elle veut de vous c’est une attention, les femmes en sont friandes et nous les hommes, on adore ça. Car il n’y a pas plus femme que celle qui vous demande d’être désirée…car elle signifie qu’elle est prête à envisager, dans un avenir proche, d’entamer un processus érotique avec vous !

Je filai dans le salon et ouvrit le piano. Il se mit à jouer du Satie. Coralie apparût dans l’encoignure d’un mur et me dit avec gourmandise…

« J’adore Satie » ;

Je répondis : « Mon père attendra ».

Elle hurla « Mon fils !… Range la cuisine et fais la vaisselle, ton père et moi nous nous absentons quelques instants ».

Et le petit ange de répondre « Ouais… C’est ça, quelques instants… Tu parles ».

Quelques instants plus tard, nous étions nus sur le toit de la maison. Ma femme me prenait les mains dans son visage. Elle me dit :

« Tu te souviens du restaurant dans les jardins du palais royal ?»

« Le grand Vefour ! Oui je m’en souviens mon amour».

Elle sourit.

« Ça été le plus beau jour de ma vie, le plus beau de tous les plus beaux jours de ma vie mon amour » une larme s’écoula le long de sa joue qu’avala son sourire.

« Je me souviens de tout, de tes gestes, de tes mots, des mets succulents qui nous furent servis, et des odeurs de printemps qui flottaient dans l’air ».

« Te souviens-tu de ce que je t’ai dit ?» lança t-elle plein de défiance amusée.

… Je souris…

« Tu as dit… Il nous faut prier comme si tout dépendait de Dieu et agir comme si tout dépendait de nous ».

Elle sourit à son tour.

« Oui, mon amour c’est exactement cela… Tu t’en souviendras »

«Je m’en souviendrai autant que des couchers de soleil, nu sur la terrasse de notre maison du désert avec toi qui me murmure tout bas des mots d’amour».

« Alors tout ira bien…. Tout ira bien mon amour » dit-elle en m’enlaçant.





Cette année-là, je ne passai pas mon baccalauréat, je ne mis plus les pieds dans la ville grise, je ne parlai à personne qui ne fut pas dans ma tête. Cette année-là, je pris un vrai congés d’avec ce que l’on appelle la réalité. Je restai en famille, dans mon désert à moi et n’acceptai que la douceur de ma mère et les histoires de ma tante. Pouvait-on perdre pied à même pas vingt ans…. Sans doute que oui, car moi j’avais littéralement décollé là haut, tout là haut. J’avais frappé à tous les nuages, avais soulevé chaque étoile, cherché derrière chaque planète une trace de ce Dieu, de cette déesse… Qu’importe le flacon….Je m’attendais à ce qu’il se manifeste enfin et réponde à cette simple question… « Pourquoi ? ». Mais, comme à son habitude, le fourbe se cachait et rien de rien, de rien… Peut-être finirait-il par m’envoyer un mangeur de tripes, une mère chasseuse d’enfant que sais-je encore ? Je lui demandais juste de me dire les raisons qui amenaient tant de malheurs sur mes proches. Je voulais qu’il arrive à me faire rire de toutes les horreurs qu’il laissait arriver dans ce monde. Car si ce monde était sa maison alors, il pouvait être honteux. C’était une putain de squat malodorant. Moi, j’étais pour Eve et pour Adam. J’étais prêt à croire en eux et leur tentation était belle, foutrement belle car pleine d’amour. Pourquoi donc les avoir condamnés à la cruauté !
Regarde ton œuvre cher maître. Regarde cette humanité transie de peur. Pourquoi faire tant de mystère de la mort ? La peur de celle-ci fait le lit des barbares, cette peur nous conduit à l’horreur. Pourquoi n’as-tu pas montré ce qu’il y avait après. Nous aurions tous été en paix. Plus de peur, plus de crainte du lendemain, nous aurions tous eu une maison dans un joli désert avec une grande terrasse pour regarder les feus s’éteindre chaque jour.

Tu m’as trahi, tu as trahi les tiens, et je ne tiens pas à attendre d’avantage que mon heure soit celle que tu décideras qu’elle soit. Non, je ne patienterai pas, je ne verrai pas ma mère ni ma tante mourir. Je ne verrai pas mon corps s’affaisser et souffrir. Non… Non… Sacrément non. Je viendrai avant l’heure me présenter à toi. J’exigerai que me soient rendus mon amour et mon père. Si tu n’accèdes pas à cette demande il n’y aura jamais de paix entre nous. Si tu refuses ma requête, je dresserai mes mains et serrerai mes poings, je boxerai l’univers tout entier à faire trembler l’infini. Je te trouverai et te cognerai jusqu’à ne plus avoir de souffle…. Mon Dieu… Mon Dieu, je renoncerai à toi de la plus certaine des façons, en ignorant ton nom. Je renoncerai à toi comme je renonce à ma vie. L’heure est venue de rendre des comptes. Seigneur, tiens-toi prêt.

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LA NUIT DES AUTRES

Julien Toutes ces souffrances me donnent un goût amer, je suis lasse, mon amour se dérobe et se voile et s’envole. Que transporte ce coeur que je ne puisse dompter? Que dissimule t-il qui me fasse si laide aujourd’hui? Je suis à l’intérieur de moi, aussi sèche et tremblante qu’une herbe qui se meure. Il me semble n’y rien comprendre et ton amour n’y peut rien changer. Ce coeur est pourtant ce que j’ai de plus vivace, mais il est comme un mystère, il se dérobe à l’envi, et me poignarde l’âme de ces emportements. J’ai tant de peine à me souvenir de la passion. Lorsque je tente de rassembler mes souvenirs, ton visage m’apparaît et je crains tout à coup de ne plus le revoir. Je vis avec cette peur et pourtant suis certaine de ne plus t’aimer. Car ce coeur dont je te parle, exige des nourritures que nous ne partageons plus. Notre terre est malade, il n’y puis rien pousser. Nous sommes tous deux exsangues, deux corps piqués dans le sol gris que seul le vent de nos effrois agite doucement, deux pantins tristes cherchant d’autres terres de printemps. Mon coeur réclame pitance, il réclame...Le monstre. Aimer!, Julien, c’est vivre en tremblant, c’est cet étrange emportement qui fait affluer le sang comme un torrent fertile, c’est cette délicieuse sensation de mourir dans les bras de l’autre. Qu’avons nous donc aujourd’hui à partager si ce n’est beaucoup de pitié et d’obscurité. Je n’ai de cesse de me sentir si seule. Je suis une femme qui te parle d’amour et qui te trompe. Léa Paris, à la tombée des coeurs Léa rencontra Julien deux ans auparavant, à l’occasion d’une crémaillère que fêtait une amie commune. La première chose qu’elle tentait de comprendre de lui fut une immense photographie en noir et blanc trônant sur un mur du salon et qui de toute évidence, représentait un bord de route dont la lisière herbeuse était étrangement empourprée. Elle ne sut sur l’instant si cela était dut à la lumière du jour où à un de ces filtres ou procédés de tirage. Quoique cela lui parût improbable elle n’en resta pas moins l’oeil rivé sur cette étrangeté. En tout cas, cette photographie allait très bien avec l’intérieur cosy de l’appartement. C’est au moment où elle mettait un terme à sa contemplation, n’ayant toujours pas décidé si cette « oeuvre » eut pût trouver grâce à ses yeux, que Julien l’interpellât en tapotant du bout d’un doigt son épaule droite. - Qu’en pensez-vous ? Dit-il d’une voix grave, linéaire... Enfin, qu’elle trouvât immédiatement charmante. Elle se retourna vers lui, le jaugea et le trouva aussi charmant que la voix qui l’accompagnait - J’aime le pourpre sourit t-elle. - Ce sont les restes d’un hérisson répondit-il. Le sourire évasif de Léa se figea. - J’ai pris cette photo l’été dernier sur une route en Provence, voyez le grain grossier des pierres englués dans le bitume, leurs rudesses, ce côté mortifié et sombre qui flirte avec le velouté de l’herbe grasse. Je l’ai prise à trois heures du matin, j’ai dut exposer un long moment. Si vous regardez bien vous noterez cet étrange halo des phares de voitures qui nimbe de manière tout à fait étrange le sang et les viscères du feu hérisson. La vie et la mort en un seul tableau. Je l’ai appelé « Nature morte ». - Vous buvez quoi répondit-elle -Un Bloody Mary. Elle opina de la tête tout en pensant que ce garçon était amusant, charmeur, un tantinet provocateur et de toute évidence égocentrique. Il lui plut tout de go, quant à la « Nature morte » elle ne put s’empêcher de la trouver affreusement intéressante et toute aussi abjecte que la décoration de l’intérieur cosy de l’appartement. - Je m’appelle Léa dit-elle. -Et vous faites quoi dans la vie... Léa ? - Je suis contrôleuse de gestion. -C’est intéressant... Ce fut à peu près tout ce qu’elle parvint à dire ce soir là, car Comme elle eut put le prévoir, notre homme le passa à parler de lui même et elle de s’en contenter en ingurgitant bon nombre de Bloody Mary. Elle se disait, tout en buvant ses paroles, qu’il ne lui rendrait pas la sienne tant qu’elle n’aurait pas dit ce qu’elle pensait véritablement de « l’œuvre » qui trônait dans le si joli appartement. Alors qu’il pérorait, elle échafaudait un plan pour se débarrasser du jeune Patrick qui l’attendait chez lui en fin de soirée, remettait à plus tard le coup de fil au caviste dont elle s’était promis de découvrir toute la superbe morphologie que lui avait vanté Marion, ( amie de léa et cliente assidue du marchand de vin). Julien parlait et parlait sans paraître se fatiguer et Léa imaginait déjà ce que serait son réveil au petit matin avec ce garçon dans son lit. Ils finirent par danser. Il dansait fort bien, son corps devait en avoir autant à dire que ses paroles. Elle n’aima pas beaucoup sa propension à l’ignorer subitement pour revenir par surprise depuis le coin d’une porte apparaissant « agaçant guignol » pour lui tapoter sur l’épaule et rire de sa forfanterie. Cela s’entend, elle n’aima pas quant à la manière mais sur le fond des choses se régala de cette cour à peine voilée qu’il entreprit toute cette soirée durant. Nathalie, l’amie, propriétaire de ce si charmant appartement cosy fut la seule qui parvint à la distraire de cet inconnu. Comme de bien entendu, Léa fut très polie et loua la merveilleuse circulation des pièces et le goût exquis de ce que cette « bonne amie » avait eu à décorer son nouveau nid. Cette « bonne amie », qu’elle avait rencontré dans un bar parmi d’autres « bons amis », devint vite très envahissante car très amène à commenter tous les petits objets et les inspirations décoratives dont elle se vantait à gorge déployée. Bien qu’elle ne l’aimait guère, elle la trouvait gentille et jolie, du moins jusqu’au moment où elle gratifia Léa d’un éloquent discours concernant la photographie que lui avait offert son ex. Léa, en cet instant précis la trouva pompeuse, maigre et parfaitement idiote. Elle profita de l’aubaine pour se renseigner sur ce garçon qu’elle trouvait alors fort gonflé et fut fort aise d’apprendre que cette « bonne amie », n’avait aucuns regrets et se félicitait de l’amitié qu’ils avaient su entretenir. Léa dut lui mettre la main tout entière autour de son maigre cou en proférant le plus sérieusement du monde qu’il fallait mieux avoir un « bon ami », qu’un « mauvais amant ». Ce que, à cette époque elle n’approuvait en aucune façon; mais la chasse était ouverte et derrière les paroles humanistes de ces deux femmes, se cachait deux « bonnes amies » dont l’une disait à l’autre « sois gentille; il est à moi » et l’autre de lui répondre « Sois mignonne et fais place ». Léa décida donc de conquérir Julien et d’en découdre avec lui de cet intempestif besoin des hommes de se mettre en valeur à tout prix. C’est ainsi que l’idylle naquit. Ils s’installèrent ensemble un mois plus tard. Ils louèrent un petit appartement en plein centre parisien. Léa avait des idées sur tout et voyait parfaitement la place idéale de chaque objets chinés ici et là. Elle prit soin de choisir les peintures murales ainsi que les tissus pour chaque fauteuil club dont elle s’était éprise. Julien se piqua au jeu des brocantes hebdomadaires et ils emplirent en un temps record ce temple d’amoureux en vieilles lampes de bureau, petites tables basses, vieilles armoires vitrés patinés et verres à l’ancienne etc... Julien finit par vendre une série de photos sur « les dessous de Paris » (catacombes, cathédrales souterraines, égouts, réservoir d’eau etc... Elle, prenait soin à ce que rien ne l’éloignât trop longtemps de sa nouvelle vie. Léa était resplendissante, du moins tout le monde le lui serinait et elle de s’en féliciter plus que de raison. Elle multipliait les déjeuners entre copines passant ainsi les journées à se gausser chacune des joies du concubinage, de ce que leur homme avait de vigueur et d’attentions pour elles, de talents et de projets exaltants. Elle prit soin d’écarter toutes personnes qui eussent pu nuire à son ivresse ( exit Patrick, exit le caviste, Exit la bonne amie cosy). Julien savait la surprendre en tout lieu, à toute heure et lui faisait l’amour aussi ardemment que fréquemment. Il aimait lui offrir des dessous, elle aimait les porter et s’habillait comme à la noce. Il aimait la déshabiller et découvrir son corps souple et tendu, elle aimait le voir nu; le voir bander pour un rien la rendait folle. L’été ainsi s’écoula et leur vie comme leurs draps étaient emplis de rires et de cavalcades. L’automne approchant, Julien perdit pourtant de sa superbe. La froidure, les jours plus courts, tout concourait à déposer une pincée de grisaille sur leur éden. Il errait de longues journées dans la ville sac photo en bandoulière à la recherche de son nouveau projet qui disons le, ne se concrétisait pas. Léa entreprit donc de voyager. Elle acheta des revues, rêva de soleil, de vastes plages, du corps nu de son homme et de nombreux dîners à la lueur de bougies. Julien se félicita de cette initiative et entérina l’affaire. Paris devenait triste et bien qu’il ne l’avoua jamais, ses projets ne l’enthousiasmait guère. Il rêvait d’une exposition, de grandes oeuvres dont il voulait entretenir Léa mais ne parvenait à trouver l’attention et le temps du labeur nécessaire pour concrétiser tout ça. Cela le minait et de bonnes vacances en amoureux était là une occasion pour se « ressourcer » se gonfler la tête et le coeur à l’écart de l’hystérie parisienne. Ils passèrent ainsi une semaine au cap Vert, à l’abris des regards dans un petit bungalow qui donnait sur la plage. Léa occupait ses journées à s’occuper de son corps, à se vernir les ongles, à s’enduire de crème et lire des magazines. Julien dormait beaucoup, se lovait contre elle avec des soupirs d’aise et elle de l’enserrer avec les gestes d’une mère. Elle le regardait comme un enfant et bien que cela ne fut pour lui déplaire, elle ressentait comme une gêne, un sentiment incongru qui la mettait mal à l’aise. C’était la première fois que Léa découvrait la sérénité, le calme, le temps qui se fige et étrangement elle se mit à réveiller en elle une curieuse angoisse. Elle caressait d’une main lascive la chevelure de Julien et tout en faisant cela, songeait à l’ennui. Elle n’avait pas de projet pour la soirée et ne savait ce que le lendemain serait. Une plage sans doute, cette plage et puis le soleil, et le vent en brises chaudes, et la crème sur son corps et son homme assoupi, lové comme un jeune chiot quelque part à l’abris de lui même, dissimulé dans des rêves doux et lumineux. Léa songea au plaisir de la quiétude et de l’arrêt, Ce plaisir lui apparût soudainement étranger à ses désirs. Elle prit peur et réveilla Julien, l’entraîna à l’ombre d’un grand arbre et lui fit l’amour à même le sable sans un mot avec une ferveur qui l’enflamma et dont il s’abandonna avec l’innocence du chiot à qui l’on offre les mamelles d’une mère. Léa le posséda dans un étrange silence, les yeux clos avec le bruit des vagues au loin qui ne lui inspirèrent aucunes images, aucun frémissement. Tout était doux, les caresses, les odeurs, tout était d’une incomparable perfection mais rien qui ne puisse l’amener à la jouissance. Elle était bien, il était dur, et ses baisers était pleins d’amour mais rien ne se déclenchait dans son corps. Elle pensa alors à lui, à sa manière qu’il avait de la saisir, de la baiser, de lui dire des choses qui déclenchait d’habitude une tempête à l’intérieur de son ventre, mais cet amant n’était pas en elle; à cet instant il n’y avait que le plaisir serein et l’arrêt. Léa s’assit sur lui, le regarda concentré sur ses émotions; quand, soudainement, Elle prit son sexe au plus profond de son corps et tout en le prenant, le « labourant » comme un homme elle finit par se construire enfin une image, un sentiment mauvais, un homme noir et sans visage qui sentait le graillon et soufflait comme un porc et la jouissance vive comme l’acier d’une épée s’enfonçant dans la chair, la fit vaciller et crier plus fortement que le brouhaha de la houle. Ce fut pour elle une émotion nouvelle que de côtoyer l’amour d’aussi près, cette intimité fusionnée, ce plaisir de donner et découvrit avec effroi qu’elle n’y prenait que peu de plaisir. Son désir de femme n’était pas de cette nature. Elle se sentit à dix mille lieues de Julien, à dix mille lieux de sa vie. Elle trembla et se mit à pleurer. Julien l’enlaça et sourit. il l’a prit dans ses bras et la serra avec une tendresse qui lui parût affreuse. Ses larmes affluèrent. « Mon désir naît dans la laideur » se répétait-elle, « Mon désir naît dans la laideur ». Julien la cajola, puis la retourna sur le dos et décida, l’inconscient! qu’il était temps pour lui de jouir à son tour. La gorge nouée, le visage dans le sable elle le laissa faire. Il la posséda parfaitement, comme elle aimait, comme un soudard, et pleura de plus belle à mesure qu’il venait. Julien, incapable de comprendre qu’elle avait déjà jouit d’un autre et pensant que chacune de ses larmes étaient un plaisir pour elle chaque fois plus intense, décupla de vigueur. Elle en fut convaincue, il lui parlerait longtemps de cette plage, de cette île et de cet orgasme. Lorsqu’ils rentrèrent à Paris, chacun fut heureux de retrouver son nid. la surprise vint de ce que « Nature morte » jonchait sur le parquet comme une pauvre bête qu’on eût abattu là, de sang froid. La bonne amie avait fait don de ce souvenir de guerre et l’avait déposé là comme on dépose les armes. Marion, (dont la tâche avait été d’entretenir les plantes et de relever le courrier pendant leur absence), avait pris soin de transporter l’objet de reddition qui provoqua chez Léa, un haut le cœur. La sanction tomba promptement, il n’était point question de garder cette relique d’ancienne campagne dans le sacro-saint siège du couple. Julien ne cacha pas sa peine et tenta comme il le put de trouver quelque retraite honorable à sa bonne amie « Nature morte », mais la décision était prise et il se plia aux injonctions et aux cris de sa compagne qui mit en balance sa présence et celle de ce périlleux chef-d’œuvre. Julien se chargea donc lui même de déposer l’objet soigneusement emmailloté dans du papier bulle dans les tréfonds de leur cave. Peiné, il s’enferma dans son laboratoire afin de développer les photos en noir et blanc qu’il avaient faite au cap vert. (Des sables, des rochers, des effets lumineux sur de vieux murs de pierres) tout un fatras d’icônes contemplatives sur des détails naturels. Léa demeura circonspecte, elle aimait beaucoup les photo macros des pierres abîmées, mais ne put s’empêcher de penser qu’il n’y en avait aucune d’elle ou de lui, de ces photographies de vacances que l’on épingle dans des albums et que l’on ressort de temps en temps pour s’émouvoir d’un souvenir heureux. Rien de tout cela. Elle fit part de ses réflexions à Julien qui vertement répondit avec emphase qu’il faisait de la photographie et pas du tourisme. Argument certes un peut court mais qui signifiait à Léa son amertume quant à la destinée tragique de « Nature Morte ». Léa décida de se mettre en colère. Leur première dispute se déclencha donc deux heures après avoir atterrit en France, c’était un samedi après-midi. Elle harangua Julien de ce que photographier ses proches, une soirée entre amis, un dîner en famille pour le simple plaisir, n’avait rien de déshonorant. Elle lui somma de descendre de son piédestal, car rien de cela n’entachait l’honneur de son travail. Elle n’en comprenait pas les raisons sinon qu’elle soupçonnât un orgueil et une prétention démesurée de celui qu’elle pensât bien connaître. Elle lui ordonna de parler avec une telle impudence qu’il lui fut tout à fait impossible de répondre autre chose que « Je ne suis pas à l’école, arrête de me parler comme à un enfant ». Et l’orgueil de l’un de répliquer à l’autre, la conversation fort mal entamée s’acheva dans des cris plein de fiel. Julien claqua la porte et partit en courant alors qu’elle se jeta sur un vieux paquet de cigarette et mit fin à quatre mois d’abstinence. Le silence et l’absence de Julien qui s’en suivit furent des plus effroyables. Elle resta là, tirant sur sa cigarette avec cette envie de pleurer, cette colère qui la tenaillait et ce doute d’avoir fait plus de mal qu’elle ne le croyait en lançant un cri dont elle en attendait l’écho avec appréhension. Elle regardait les valises qui traînaient, le répondeur qui affichait douze messages et fondit en larmes. Deux heures plus tard, Julien n’était toujours pas rentré. Elle savait avoir entaillé leur amour idyllique, tout du moins s’en rendait coupable. Elle regarda le reflet de son visage dans le miroir du salon et se trouva fatiguée, seule et exclue du monde. Elle eut envie de parler à ses amies, de travailler, de remuer et oublier qu’elle était fautive. Être active la dispensait de trop réfléchir, la ronde des soucis quotidiens faisait disparaître son anxiété et il y avait du bon dans cela, du moins c’est comme cela qu’elle employait sa vie depuis toujours. Elle savait aller de l’avant, tête baissée en s’éloignant des eaux calmes et des vaines introspections. Léa avait jusqu’alors eu chaque fois toutes sortent d’images pour tout ce qui régissait sa vie, des idées, des projets, des envies et rien n’y personne ne l’avait plongée dans un tel embarras. Être seule, c’était ne pas se sentir coupable et redevable au yeux d’un autre. Vivre en couple c’était inéluctablement se remettre en cause, se faire du mal par moment, ne plus choisir pour soi, faire de beaucoup de choses une ruse, louvoyer pour s’imposer. Tout cela lui parût épuisant. Trois heures plus tard, Julien brillait toujours par son absence et Léa ruminait et ruminait encore d’obscures ressentiments qu’elle ne parvenait à maîtriser. Léa n’avait jamais demandé à Julien de la prendre en photo. Elle en avait eu peur sans savoir vraiment pourquoi. Elle aurait cependant adoré qu’il la façonne, la révèle à elle même à travers son regard. Léa n’avait que si peu de foi en elle et ne pouvait imaginer quelle femme elle était, quelle femme elle deviendrait. Cela la terrorisait. Elle sut dès le premier soir avoir aimé l’oeil de Julien et crut qu’elle en profiterait, s’en nourrirait. Elle rêva ainsi d’un visage d’elle, une belle image, une vérité du bonheur que tout deux s’étaient promis. Mais Julien ne partageait pas, il se construisait tout seul, elle n’avait pas accès à son monde. Pire que cela, Elle n’avait à ce jour toujours pas eu sa « Nature Morte ». Elle décrocha le téléphone et appela Marion. De toute évidence, « l’artiste en puissance », comme elle se plaisait à l’appeler avec un brin d’ironie, l’avait tout de suite fascinée. Il pouvait être aussi généreux qu’égocentrique, aussi courageux que Lâche, aussi sur de lui qu’en proie aux plus grands doutes. Julien cultivait le malheur et l’utilisait comme tremplin salutaire à un débordement d’énergie consécutif, et sa vie n’était qu’une sempiternelle succession de phases dépressives et hystériques. Le lendemain à onze heure « l’artiste en puissance » rebondissait. Léa fut réveillée par son coup de téléphone. - Je t’attends, je suis dans les jardins du musée de Rodin. Léa voulut répliquer, manqua de le traiter de tous les noms pour l’avoir laisser choir toute la nuit, mais elle se retint de peur d’attiser les braises encore chaudes. Elle voulut dire un mot, chercha dans les recoins de son esprit une phrase, un je ne sais quoi qui put traduire son désarrois agrémenté d’un soupçon de reproche, juste ce qu’il fallût pour qu’il s’interrogeât sur son attitude, mais la tonalité retentit et la laissa là, désappointée, lasse et furieuse. Elle tourna en rond quelques minutes et finit par penser qu’il ne pût comme elle en dire d’avantage, qu’il dût souffrir de cette nuit comme elle en souffra elle-même et dans cet espoir se persuada d’aller le rejoindre. Son cœur se remit à battre la chamade, et bien qu’elle craignit qu’il la déçoive de nouveau, était espérante d’un mot, d’un geste qui balayerait les destructions de la veille. Elle était de nouveau transportée et tout ce bousculait dans son esprit. L’amour songea t-elle était des plus admirable quant il n’était encore qu’un espoir, et il n’était pire ennemi pour lui que la certitude. Non, il se devait d’être vil, puis charmant. Il ne s’accordait qu’aux courageux, ceux qui savaient que la victoire côtoie l’échec, ceux qui n’avaient crainte de détruire pour mieux reconstruire, ceux qui osaient mentir pour être encore plus vrai, ceux qui n’avaient pas peur des coups et des corps qui saignent. L’amour c’était la mort et la vie à petite goulée. - J’ai passé la mâtinée à regarder ces corps enlacés. Que le marbre est pur et qu’il traduit bien la beauté, la grâce. Ils ne parlent que d’amour Léa. C’est de toi et de moi dont tous ces corps parlent. Et c’est de toi toujours dont je parle lorsque j’évoque l’amour. Elle sourit, il avait gagné. Il empoigna son appareil photo, la plaça de telle manière que la lumière caressa la peau de son visage face à un couple de marbre dont le corps et le coeur semblaient flotter dans un univers dont eux seul avaient le secret. Il prit une photo, puis deux, puis des dizaines d’autres sans un mot, se déplaçant comme un chat et Léa de le regarder surprise, puis satisfaite, contentée, puis abandonnée à ce qu’il y eût de plus doux dans sa vie, à un bonheur que les rayons du soleil façonnaient. Elle sut qu’on ne parlerait jamais plus de cette plage, de cette île et de cet orgasme. Léa marchait de nouveau sur la pointe de ses pieds et ne se ressentait plus d’amertume. Julien venait d’avoir une idée qui l’enthousiasmait et dont le thème serait « la chair et la pierre ». Il passèrent la journée entière à discuter de cela et elle de lui presser les mains, d’éclater d’un rire clair, de frémir de ce que son amour à vif l’étourdissait. Plus il parlait, plus elle disparaissait en elle même et plus elle se pressait contre lui. (Que celui qui dans ces états d’humeur n’a pas baisé sous un porche, à l’abris d’un couloir étroit suintant l’humidité devrait pleurer de ce que ce bonheur lui est inconnu). Ils se prirent en râlant, expirant, fusionnant à l’égal leur sentiment d’amour et la sauvagerie animale avec laquelle ils s’employaient à contorsionner leurs corps, à les éprouver afin d’en mieux sentir leurs plaisirs. Personne ne sut vraiment qui de l’un ou de l’autre s’enfonçait, s’extirpait, se fourrageait des doigts, des lèvres et des sexes. Ils jouirent ainsi sur les marches sombres en glissant sur un vieux mur crayeux à bout de souffle, à bout de coeur. Julien ne la photographia qu’une fois, à cette occasion. Une belle image un jour de Novembre. Mais comme toute chose dont il était satisfait, il ne pouvait résister à s’en servir à dessein. C’est ce qu’il fit, trois mois plus tard lors de sa première exposition dans une galerie du onzième arrondissement. Le visage de Léa devint l’affiche officielle de l’exposition, ce dont il était très fier. Sentiment que ne partagea pas Léa. Loin d’en avoir été informée, elle découvrit cela, le jour même du vernissage. Le public, affable, venait la saluer tout en la félicitant de ce que cet artiste avait de talent et qu’elle devait en être très fière. Léa regardait ce portrait dans lequel elle ne se reconnaissait plus et voulut le déchirer avec ses mains. Elle se reprit et finit par afficher un sourire de circonstance et se féliciter du très beau travail de son artiste de compagnon. Comment, Bon Dieu!, avait-il put décider d’exposer ainsi leur intimité. Cette image leur appartenait. Comment avait-il osé. Elle était sous le choc et tentait de n’en rien faire paraître mais Marion qui l’accompagnait remarqua la raideur qu’elle imprima soudainement à son corps. - Surprise ! Clama julien en l’embrassant du coin des lèvres. - Alors, qu’en penses-tu ? Il l’observa l’oeil pétillant, salua Marion, puis se pressa contre Léa et réitéra sa question. - Qu’en penses-tu mon amour ? Tout le monde à l’air d’adorer. Elle le regarda et le trouva bien cruel dans son égarement. L’isolement affreux dans lequel elle se trouva lui fit perdre toutes couleurs. Son visage prit un teint de marbre « Rodinnesque ». - Comment as tu put faire ça sans m’en parler... Elle ne parvint à en dire d’avantage tant ses mots se noyèrent dans sa gorge. Julien sentit son émoi et se troubla à son tour. - Je voulais te faire une surprise, rassures toi tout le monde adore et principalement ta photo...J’en suis si fier. - Si tout le monde adore et si tu en es si fier, alors tout est parfait. - Je ne comprends pas les affaires reprennent Léa, un éditeur Allemand m’a contacté.... - Je pensais que cette photo était notre histoire, pas des affaires qui reprennent. Je pensais que c’était une chose précieuse qui nous appartenait, un symbole comme les chansons qu’on certain couples, comme un bijou... Et toi, tu en fait une de tes fichues « Nature Morte ». Tu te sers de nous, tu bafoues ma confiance... Tu - Excuse moi si j’avais su....je pensais que ça te ferait plaisir. - Tu pensais que ça te ferait plaisir et que ça te serait utile, de toute évidence c’est toi qui avait raison. Elle se retourna d’un coup et se précipita d’un pas décidé vers la sortie. - Je ne comprends pas commenta Julien à l’adresse de Marion. - Tu n’écoutes pas les autres Julien, n’as tu pas entendu ce qu’elle ta dit. Son regard désolé prit un aspect glacial. - Que crois tu que je ne sache pas ironisa t-il. Elle le regarda quelque peu heurtée de ce qu’il était cassant et répondit platement. - Tu ne sais rien Julien, tu ne sais rien que tu ne veuilles savoir. Typique des hommes. - Réflexion typique des lesbiennes renchérit-il agacé. - Réflexion typique des hommes qui ne sont pas parvenus à vous mettre dans leur lit. Elle s’en retourna à son tour et prit le même chemin que son amie. Léa s’alluma une cigarette, elle lança, ici et là, quelques grimaces à ceux et celles qui l’observaient maintenant avec curiosité puis décida de quitter les lieux. Marion, qui arrivait en grommelant, l’accompagna d’un pas pressé. - Les hommes sont décevants dit Léa. - J’aurai pu te le dire depuis bien longtemps. - Quand ils évoquent l’amour c’est de pouvoir dont il parle. - Tu l’aimes vraiment, lui asséna t-elle tout à coup. Léa interrompit sa marche et la regarda attristée. - Comment pourrais-je accepter d’aimer comme cela ? Pourquoi faut-il occuper ainsi le temps qui passe? - T’es devenues différente, autrefois... - Autrefois, Marion, je vivais seule, je baisais ici et là, je vivais ma vie quoi. Aujourd’hui je vis avec un traître, j’espère et désespère et plus le temps passe plus le rêve semble s’approcher pour se dérober aussitôt. - Tu veux qu’on en parle ?…. allons boire un thé. - Allons boire un thé s’amusa t-elle en reprenant l’expression de petite souris de son amie. Elle jeta un dernier oeil vers l’entrée de la galerie, les gens s’affairaient autour du buffet et discutaient bruyamment, elle chercha Julien du regard mais ne l’aperçut pas. Tous ces inconnus semblaient parcourus par un frémissement malsain qu’il faisaient circuler à l’intérieur de leur cercle secret. Son image trônait au centre de ce conglomérat puant le raffinement. Elle pensa aux restes de l’hérisson. Julien ne parût pas, il ne la rattraperait pas. C’est alors qu’elle se sentait si désespérée qu’elle aperçut une silhouette large qui contrairement à toutes les autres silhouettes était tournée vers elle. Le soleil l’empêchait de distinguer clairement ce que cette forme humaine guettait immobile, mais elle aurait juré que c’était elle que l’on observait de la sorte. - Ne vois tu pas quelque chose là bas murmura t-elle. - Ton passé, ma belle, je ne vois que ton passé. Léa sourcilla n’appréciant que peu ce trait d’humour. - Je parle de ce que je crois être une femme... Là ! Regarde, une autre vient la rejoindre et se tourne vers nous. Léa fit volte face comme un enfant prit en faute. Marion scruta l’horizon à son tour. - Quoi ! Coassa t’elle. Je distingue bien une grosse femme et une bien plus maigre en comparaison, et il semble qu’elle commente ton départ voila tout....Veux tu que je leur fasse un doigt...pour l’honneur. Léa resta muette. - Mais pourquoi te retournes tu ? - Il y a quelque chose que je n’aime pas. - ... T’as de bons yeux, ça faut le dire... Tu crois qu’elle tient une arme... Et sa copine, il me semble qu’elle tient un sabre... Un énorme sabre... Ou non... Léa se retourna doucement, un sourire prit place. - Attends voir... Non, bien-sûr c’est un énorme braquemart. Aussi gigantesque que celui du caviste dont je t’ai parlé Léa ! Et il est tout pour toi... C’est Julien qui va en faire une tête ! - Tu crois qu’il souffrirait si je le trompait dit-elle froidement. Marion souffla, cette remarque s’écrasa entre elles comme un météorite. - Il t’aime cet imbécile, il en souffrira...certainement. - Il m’a trompé aujourd’hui et je suis en colère. Allons boire un thé. - Voilà, une idée qu’elle est bonne, je pourrais enfin te raconter ma nuit avec super Braquemart. - T’es vraiment une chienne, de vouloir me refiler un ex ! - Je sais, mais c’est pour toi qu’il en a toujours pincé, t’as jamais voulu voir…alors faute de grive... On ne parla plus de cette affaire sinon à mots couverts. Julien décrocha un joli contrat auprès de l’éditeur allemand qui l’embaucha pour illustrer un ouvrage sur l’architecture Romane. Il voyagea en Europe et Léa continua son travail. Julien, comme de bien entendu, s’excusa de tout cela mais ne reçu de Léa qu’un sourire vague et un baiser tendre. La fêlure était là, imperceptible mais palpable et dont on feignait d’ignorer l’existence par un « N’en parlons plus, ce n’est pas si grave ». Léa obtint de Julien le purgatoire pour la photographie, qui de ce fait, s’en alla rejoindre sa consoeur dans les tréfonds de la cave. Julien en fut très peiné, mais ne dit mot. Il accepta en attendant des jours meilleurs. Le ressentiment de Léa fut un exemple d’intelligence féminine et s’appliqua chaque fois que leur couple désormais se donna en public. Elle prit systématiquement la fâcheuse habitude d’arriver en retard à chaque soirée. Elle prétextait qu’il ne s’intéressait pas à ses problèmes de tenues vestimentaires. Elle le culpabilisait sur tout; que l’appartement était un foutoir et qu’elle dut passer la journée entière à le récurer ou qu’il lui fallut faire des courses sans lui, ce qui lui fit perdre beaucoup de temps car les achats étaient lourds et qu’elle n’avait que deux bras et de ce fait ne s’était épilée les jambes ou n’avait repassée ses chemises ou vernit ses ongles de pieds ou de mains ou ne sais-je quoi encore de ces entretiens quotidiens incontournables qui ne ferait pas d’une femme une femme. Enfin, c’est ce que pensa Julien. A bout d’argument et ne sachant plus par quel moyen se faire pardonner où s’il elle ne finissait plus par ne point le mériter, se mit à se faire plaindre auprès de ses amis (hommes) de ce que le caractère de Léa avait de terrifiant... De « terrifiament » érotique oui ! Léa jouait ainsi sur tout les clichés, leur appartement était le terrain de bataille et son corps son arme. Julien tentait de masquer son agacement en faisant de Léa un personnage de roman, une Élisabeth Taylor dont les affres et les rebuffades étaient à la hauteur de leurs ébats, d’un érotisme explosif. En somme, elle était la bombe et il était celui qui la détenait. Le mythe était édifiant, il plaisait à chacun et faisait parler la cour. L’artiste et sa muse rebelle quoi de plus gratifiant. Ils réinventèrent ainsi leur amour dans de faux semblants, une hystérie quotidienne qui épousait leur carrière professionnelle et les faisaient avancer côte à côte de projets en projets, de soirées en soirées, sans trop vouloir y voir trop loin, à l’aveuglette en somme... En attendant des jours meilleurs. Elle l’appelait son « mec », son « truc », son « sbire », et lui « la folle », ou « l’autre » ou « la petite ». Chacun se satisfaisait de la punition de l’autre et trouvait dans ce jeu de tranchée un amour digne de l’idée dont il s’en faisait; un amour de tension, de désir, de surface. Chacun portait son costume et il fallait l’avouer, il leurs allait comme un gant. Parfois quand le ton montait de trop, ou que la petite manie devenait trop insupportable et que les mots tonnaient trop haut, ils s’enlaçaient, se jetaient l’un dans l’autre comme au bon vieux temps de l’innocence et se pardonnaient, se promettaient, se juraient même et tout ça sans rêve, sans abandon, sans simplicité, dans l’abnégation de l’intimité, de la douleur, de la confiance. Un amour de confort. Léa retrouvait des envies d’exister, pour elle même. Elle souffrait de ne plus s’appartenir. Elle se mit à détester cette « femme de Julien ». Elle revendiquait une place à part entière et Julien ne le sentit pas, car dans le même temps tout allait de travers pour lui. Il devint taciturne et s’inquiéta de ce qu’il voulait réellement faire de sa vie. Il voulait explorer d’autre univers mais ne savait comment s’y prendre. Léa y vit la crise typique du trentenaire et n’y accorda au début que peu d’importance. Mais son état perdura. Il se renfermait peu à peu, n’avait de cesse de tourner en rond, ruminant des rancoeurs dont jamais il ne parvenait à lui parler. Plus personne n’osait s’aventurer sur le terrain de la confidence. Il ne se disputait que de plus en plus rarement. Il se retranchait du ring, du couple guerrier. Le calme éloigna l’érotisme, la fièvre des empoignades et le silence vint peu à peu, tranquillement. Léa fut la première à réagir en tentant de renouer un dialogue qui eut été plus instructif que la journée de travail, les soucis ou les coups de téléphone etc... mais il était ailleurs et toutes ses tentatives furent vaines. Léa finit par découvrir l’ennui. Ce petit jeu amoureux s’emmaillotait dans d’invisibles filets, dans le papier bulle, dans les tréfonds de la cave. Tout avait été policé sans mot dire, dans un silence feutré et partagé. Ainsi naquit le renoncement, petit à petit. Et puis un jour, « l’artiste en puissance » rebondit comme à son habitude, et lui fit cette déclaration explosive à brûle-pourpoint comme les hommes savent en faire dans le pire des moments comme pour s’absoudre de tous leurs problèmes, en les faisant disparaître d’un coup de baguette, comme au spectacle. Il voulait un enfant. Julien déclara que leur amour ne pouvait que déboucher sur la naissance d’un enfant. (La perspective d’être père de famille devrait sans aucun doute déclencher des solutions). Mais elle, dans tout ça n’y prophétisa qu’un piège de plus. Julien parlait d’un couple installé, d’un projet commun nécessaire voire inéluctable. Il s’emportait, s’empourprait d’une passion nouvelle. Léa l’écoutait sans un geste, sans un mot, sans un frémissement. Elle songeait aux « Natures Mortes », aux sculptures de Rodin, à cette après-midi passionnée, à ce vernissage pitoyable, à ce qu’elle n’avait jamais le bénéfice de la surprise, à ce que cet homme faisait pitié à voir a déclamer comme un coq. Elle songeait aux brumes du matin qui naissent à la lisière des rivières et se sentait aussi glacée et fantomatique que les grands peupliers qu’avale le brouillard. Julien était de ces rivières souveraines qui débordent et engloutissent le monde un jour, une nuit, sans prévenir, pour se retirer aussi vite et retrouver ce cours tranquille que l’on aime tant à contempler, laissant autour de lui que misère et désolation. Cet homme était son propre mensonge et il lui déplut de le voir quémander un enfant comme on réclame un bonbon. Il la jetait face contre mur, face à ce que toute femme à de plus précieux d’en sa vie. Le pouvoir d’enfanter, le pouvoir d’y songer, d’y préparer sa vie entière. Elle aimait Julien, mais pas au point d’enfanter une troisième « Nature Morte » qui finirait dans la cave. Il n’était pas prêt. Elle le sentait dans son coeur de femme. Le désir de Julien (qui devint rapidement un leitmotiv inquisiteur maladroitement dissimulé derrière des sourires entendus), fut la pire de toutes ses agressions. Elle avait tout de suite su qu’elle ne mettrait pas un enfant en jeu comme le plus exaltant étendard du bonheur achevé. Julien voulait qu’elle lui donne un enfant et elle craignait par dessus tout de lui avouer ses doutes concernant « leur amour de couple installé ». Elle ne désirait pas autant que lui et pour cette simple raison du coeur elle fut prête à renoncer à ce rêve qu’elle caressait depuis toujours. En conséquence de quoi, elle commença à douter du bonheur qu’elle avait à être dans sa vie. Le vernissage avait insidieusement engagé le compte à rebours. L’enfant fut le couperet qui avait tranché net tout espoir et les avait menés en cette nuit hivernale dans le ventre bétonné de cet aéroport. Roissy, à la tombée des masques Deux ans plus tard, Léa marchait d’un pas rapide dans un des halls de l’aéroport de Roissy, et plus elle mettait de la distance entre elle et la porte du satellite, plus elle imprimait à sa marche une accélération croissante. Elle avait bien conscience de la gêne qu’occasionnait une masse ronde et ferme entre le cuir de sa chaussure et le plus petit orteil de ses pieds, mais elle refusait d’y prêter une trop grande importance. Elle supportait la lancinante douleur comme elle supportait le départ de Julien. Elle déambulait hagarde, l'heure était tardive, les guichets désertés, il y avait encore quelques hommes au teint gris qui discutaient autour d'un café, d'autres nettoyaient le sol carrelé, empilaient des chaises. Elle pensa s’arrêter afin d’extirper ce « truc » qui lui piquait la chair. Mais elle ne le fit pas. Elle se concentrait sur cette infime douleur comme pour sentir d’avantage chacun de ses pas qu’il était nécessaire de faire. Elle ne se retournait pas, de peur de renoncer et de fondre une fois de plus dans ses bras. Pourquoi donc se disait-elle et pour combien de temps ? Quel serait donc le temps nécessaire qu’il lui faudrait pour réveiller à nouveau ses angoisses et l’ennui qu’elle ressentait désormais ? Il était nécessaire à Léa de souffrir dans sa chair et dans son âme pour se sentir exister. Des réponses voilà ce qu’exigeait Léa. Des réponses à tout ce mal être qu’elle trimbalait avec elle comme la douleur qu’elle ne se décidait toujours pas à faire cesser dans sa chaussure. Léa avait tout juste trente trois ans, et se sentait aussi morne que ces maigres hommes qui s’échinaient à frotter les sols tristes des grands halls. Elle était une femme qui souffrait d’amour comme on souffre d’une vieille blessure. Elle savait les chagrins intenses. Julien n’en avait aucune idée. Elle n’écoutait que son instinct et cet instinct lui dictait de partir. Mais elle était lucide et savait que derrière tout cela se cachait quelque chose de bien plus pernicieux, une part d’elle-même qu’elle n’avait à ce jour livrée à personne et dont elle était, pour l’heure inconsciente. Elle fuyait Julien, Fuyait toutes les natures mortes du monde et les jolis pourpres d’hérisson. Elle était dans le désarroi à se sentir coupable d’être ainsi à la lisière des choses. Son cadavre gisait à cheval entre la route droite et plane et l’herbe désordonnée et touffue; à la lisière de deux mondes, à la lisière de deux hommes avec en prime la mère qui en elle venait de se réveiller. Léa s’était éprise d’un autre garçon. Elle en souffrait, se jugeait mauvaise, mais ne parvenait à le repousser comme à retenir Julien. A ces yeux, Il n’y avait rien de plus terrible que de ne pas se sentir relié à quelque chose d’essentiel. Aujourd’hui Julien avait des relents d’incertitudes. Il doutait plus qu’il ne voulait l’avouer. Il paraissait nourrir une confiance absolue envers Léa, ce qui pour elle était la pire des choses. Elle avait surtout besoin d’être épaulée, et comprise avant de devenir une mère. Il ne voulait pas connaître ses failles, ne prenait plus le temps de plonger dans son coeur, il ne vivait que pour lui et pour l’image qu’il avait façonnée toutes ses années durant. Elle s’était sentie seule et de ce fait avait ouvert ses bras à l’émotion nouvelle, celle qui la débarrasserait un temps des brumes et des images, celle qui la vêtirait de nouveaux oriflammes, de vents qui claquent et de rythmes de danses. Laurent arriva comme il devait arriver, à point nommé. Il était très joyeux. Il l’entraîna peu à peu dans l’histoire de sa vie et ce qu’elle y découvrit la fit chavirer aussi certainement qu’une chaloupe par grand vent. La dernière image de Julien la hantait désormais. Debout, de dos, immobile sur le tapis roulant qui l'emportait presque malgré lui. Il s'éloignait, son visage disparu, puis son corps tout entier, jusqu'à ne distinguer que ses pieds...Et elle de se pencher pour saisir un ultime regard. Cet homme amoureux la bouleversait toujours, mais son désir, avait migré. Elle le regardait s'effacer avec cette affection pleine de reconnaissance. Il n'y avait jamais eu homme qui ne l'ait si bien entourée de ses bras. Il avait été un soutien précieux, un bon miroir. Qu'avait-elle donc perdu, sinon la foi en elle. Elle ne se sentait pas la force de s'engager, ni celle d'être immobile. De l’un où de l’autre elle était tout à fait incapable de prédire qui l’emporterait sur elle. Son coeur criait à l'intérieur, elle avait juste besoin d'arrêter le temps, de déposer sa tête sur la douceur d'une nuit, de s'absorber toute entière dans ces lumières de ville, de ne pas choisir, être absente ne serait ce qu'un instant, un petit instant, pour soi-même. Elle était dehors depuis quelques minutes, face au trottoir. Un taxi stationnait, la porte du chauffeur entrouverte, vide. Le froid cinglait. Le regard de Julien s'imposa de nouveau à elle, il était encore là, dans ces murs, cependant il n'était plus. Elle se disait qu'il n'y avait rien de plus beau qu'un regard d'homme triste, lorsqu'on lui tapota sur l'épaule. La grosse femme lui faisait face et la dévisageait avec une sorte d'indifférence polie, puis lui demanda si elle attendait un taxi. Elle opina de la tête passablement énervée de la façon qu’avait les gens de lui tapoter ainsi sur l’épaule. Cette femme était toute voûtée, elle portait un châle échancré à grosses mailles qui retombaient misérablement sur ses épaules larges. Elle se réfugia à l'arrière du véhicule, ferma la porte et regarda le ciel. Le taxi roulait vers Paris, la grosse femme au volant venait de mettre les nouvelles à la radio, à l’arrière Léa était assise, le regard à l’abandon, à l'extérieur les lumières défilaient. - Vous avez un souci, demanda la grosse femme. Léa tressauta, la regarda par dessus son épaule, puis lui répondit sans mot dire d'un sourire évasif et poli. - Il reviendra, rassurez-vous, poursuivit t-elle d'un ton malin. Au sol, un objet brillant vint rouler contre son pied, il s'éloigna, puis, vint de nouveau s'y frotter. Elle le regarda du coin de l'oeil, sa tête s'inclina sur le côté, son souffle embuait la vitre qui la séparait du monde, et pour la première fois de sa vie, elle laissait faire... Léa avait pris une semaine de congé, ce qui lui donnait un peu de temps pour se sentir enfin plus profondément en elle. Elle songeait à cette brillance d'antan aujourd'hui ternie, et finit par poser son regard sur l'objet qui roulait contre ses pieds. Elle le ramassa. C'était un très curieux bracelet fait de perles nacrées enfilées dans des épingles à nourrices toutes d'or patinées. Ce bijou était étrange, un léger parfum d'ambre s'en dégageait. - Le dernier vol, c'était celui de Lisbonne lança la chauffeuse de taxi ? Léa s'agaça de ce qu'elle persistait à vouloir faire cesser le doux silence dans lequel elle se plaisait à songer secrètement. Elle se contenta donc d'opiner une nouvelle fois de la tête. Ce qui, à son grand désespoir, suscita chez son interlocutrice un engouement déplaisant. - Je connais tous les horaires de tous les vols réguliers... Depuis le temps... Elle marqua une pause, jeta un oeil depuis son rétroviseur et reprit tout de go. - Vous connaissez Lisbonne ? C'est une ville fascinante, j'y ai de bons amis là-bas. - Je ne connais pas cette ville, se décida-t-elle à rétorquer... Mais je ne l'aime pas beaucoup. - Ah bon ! répondit la femme quelque peu décontenancée. Le silence régna de nouveau et Léa qui faisait rouler le bracelet entre ses doigts se régala de la petite victoire qu'elle venait d'obtenir. Paris se dessinait à l’horizon des routes, elle s'apaisait au fur et à mesure que le véhicule la rapprochait de son appartement. Elle observa le bracelet, le soupesa puis le tendit à la grosse femme qui s'en saisit prestement. Elle ne dit rien, le regarda avec une intensité, une tristesse effrayante. Léa l'observa un peu gênée, comme une voleuse. Cette grosse chauffeuse de taxi, elle se demanda si elle sentait son attention... Ses doigts boudinés palpaient l'objet, le retournaient sans cesse, la route défilait devant elles, les absorbait. Dans cet espace clos il n'y avait plus de temps, plus de mouvement, il n'y avait qu'un bracelet énigmatique que chacune d'entre elles interrogeait du regard. Léa ne songeait ni à l'un ni à l'autre, elle ne se sentait bizarrement plus seule. La grosse femme la remercia alors, regard furtif dans le rétroviseur, sourires esquissés. Elle le cherchait depuis longtemps lui dit-elle, avec dans la voix un tremblement discret qu'elle perçut immédiatement, une émotion ne lui appartenant pas et qui, contre toute attente, sembla la lier soudainement à elle, et puis le silence de nouveau. Elle le posa sur le siège passager et changea de vitesse. La voiture ronfla alors bruyamment. En la déposant devant son immeuble, la grosse femme lui dit, très enjouée, qu'elle habitait à deux rues d'ici, qu'elle aimait bien ce quartier car il était plein de vie, puis elle démarra. Léa regarda le taxi s'éloigner, il fallait qu'elle appelle Laurent... Léa, Le souvenir d’un vieil homme m’est revenu à l’esprit. Il habitait la maison qui jouxtait celle de ma grand-mère. Ce vieil homme était célèbre dans tout le village car le malheur qui l’avait frappé à la guerre l’avait soustré de ses deux jambes. Une infirmière à domicile le sortait tous les jours sur le perron. Il restait ainsi, dans son fauteuil, à regarder les gens en riant Car il riait le vieux, il riait sans arrêt, dans sa barbe éparse et grise. Pendant de nombreuses années je me suis demandé; mais pourquoi donc riait-il de la sorte ce vieux fou ? (dont je me moquai avec mes camarades de jeu avec la cruauté d’un enfant). Il me fascinait, et me faisait pitié aussi, mais il était là comme un objet familier dans une maison, et tous, dans le village étions habitué à lui. Un jour, que je faisais une démonstration de glissade sur mon vélo devant un parterre de copains enthousiastes, je perdis l’équilibre et chutai devant son perron. Je restai ainsi, les bras en croix, le corps meurtri contre la terre avec un goût de sang dans ma bouche... Quand je le vis au dessus de moi, dans le coin de mon oeil, sa tête décatie et ses dents jaunies qu’entouraient de gros nuages tout boursouflés. Il riait, me regardait et riait. Blessé par mon infortune, je me redressai dans un sursaut d’orgueil et vint vers lui d’un pas chaotique, je m’approchai de son misérable visage et lui demandai pourquoi donc riait-il de la sorte. Alors il plongea ses yeux dans les miens et me dit en s’esclaffant, « Parce que je n’ai plus rien à perdre que je suis si content ». Je n’ai su trop quoi dire, je n’ai pas bien compris au juste ce qu’il entendait par là, mais je m’en suis retourné vers mes camarades avec cet air satisfait que j’apprit là, à maîtriser, et tout mes camarades de penser que je lui avait rabaissé son caquet. Ils n’osèrent ainsi se gausser à leur tour de ce que ma chute fût drolatique et s’enquirent respectueusement de mon état, puis de me féliciter du courage et de la hardiesse que j’eus à risquer cette figure. L’honneur était sauf et pourtant depuis ce jour sa phrase me revient parfois comme un refrain ancré dans ma mémoire. « Parce que je n’ai plus rien à perdre que je suis si content ». Aujourd’hui Léa, je crois en comprendre le sens et c’est Parce que j’ai tout à perdre, que je me sens mourant. Parce que j’ai tout à perdre de toi que je me sens perdu. Comment ai-je pu me contenter de si peu alors que tu réclamais tant ? Tu es la première et l’unique à avoir su investir mon coeur. Je ne puis chasser la douleur de ta trahison et ne puis me pardonner de t’avoir laissé si seule. Je ne sais si c’est de toi dont je dois craindre le pire ou de moi même qui m’émeut et m’égare. C’est une si grande douleur de m’être arraché de la terre, je vole, je m’éloigne de toi, de moi et des vives espérances que nous eûmes tous deux. Un avion fonçant dans la nuit, ne suffit plus a éloigner ma torpeur. Je t’écris dans le silence et l’obscurité et suis plus misérable que la mort. Je n’ai plus soif de rien. Tu ne m’aimes plus, et moi je t’aime là, maintenant, de cet amour dont tu me parlais tant et qui m’était étranger. Seras tu là à mon retour? Julien Lisbonne, à la tombée du ciel Julien avait fini par s’endormir, en suspension dans l'air. L'avion se posa aux alentours de deux heures du matin, dernier vol de la nuit. Il était heureux d'être à Lisbonne, ne connaissait pas cette ville, mais Alex, un bon ami, installé depuis plus d’un an, l'avait persuadé qu'il n'y avait pas de ville au monde plus passionnante pour un photographe. En pénétrant dans le hall de débarquement, Julien reconnut immédiatement la silhouette massive d'Alex, ses cheveux courts et bruns et son regard clair envahissant tout son visage. Il avait bonne mine, portait une chemise à carreaux et un jean serré. Ils se regardèrent tous deux presque surpris de se retrouver là. Julien ironisa sur le fait qu'il ne portait avec lui qu'un petit portefeuille de cuir, aucun sac ou accessoires dont il se plaisait d'habitude à embarrasser ses mains. Alex n'eut pour réponse qu'un rire franc qui envahit le hall tout entier. - Tout ça c'est de l'histoire ancienne, finit t-il par dire tout en reprenant son souffle. Ils se regardèrent ainsi, comme deux idiots que la certitude de se savoir heureux ensemble clouaient sur place. Tout deux ricanaient tour à tour. - Comment ça va ? demandait l'un. - Ca va, répondait l'autre, et toi comment ça va ? Et l'un de dire à l'autre qu'il le trouvait fatigué, un peu gris. Rires. L'amitié était patiente, elle reprenait là où on l'avait laissée. Ils comprirent à l'instant qu'ils avaient beaucoup de choses à se dire, beaucoup de choses à partager. Mais pour l'heure, ils voulaient juste éprouver cette joie des retrouvailles, s'aliter dans les creux douillets de leur affection. Par politesse, ils sortirent en discutant du temps. La nuit était douce comparée à la froidure parisienne, cela apaisa Julien. Le taxi qui les emporta roulait à vive allure, il n'y avait pratiquement pas de voitures à cette heure-là. Ici, tout semblait être à échelle humaine. Alex vivait dans une petite pension dont les murs semblaient se desquamer. En attendant de louer un appartement, c'était ce que l'on trouvait de meilleur marché. La pension donnait sur une petite place où dormaient quelques clochards abrités sous des amoncellements de cartons. A côté, il y avait un commissariat de police et en face une caserne de pompiers, et puis il y avait des bars aux portes étroites qui ne laissaient rien voir de l'intérieur, avec des filles accoudées aux murs dont il aurait été, au contraire, tout à fait aisé, moyennant monnaie sonnante et trébuchante, d’en apprécier l'intérieur. Ils escaladèrent quatre volées de larges marches, qui les menèrent à une petite porte dont le battant se découpait en son milieu, il leur fallut se courber. Ici, rien n'était très haut. La chambre était composée d’un grand lit et d'un mobilier vieillot qui rappela à Julien celui de sa grand-mère, c'était chaleureux, vieillot, mais chaleureux. Il était éreinté. Décidé à prendre une bonne douche, capable de laver ses chagrins du jour, Julien sortit de la chambre, parcourut le couloir étroit et tortueux tout de plancher et d'ampoules grillées. Des bruits de lits grinçant parvenaient des chambres voisines, il marchait lentement prenant soin de ne pas se heurter aux petits fauteuils de velours rouges posés un peu partout et parvint à la salle d'eau. En face, Un rai de lumière filtrait sous la porte d’une chambre dont ne s’échappait aucun bruit. La personne devait être couchée, elle lisait peut-être, pourtant pas un bruit de pages tournées, rien... Elle devait songer, où dormir toutes lumières allumées. Julien se glissa contre la porte et tendit l’oreille. Rien, sinon le murmure de la rue. Il resta ainsi de longues minutes comme un insecte que la lumière attire. Il songea à Léa, à l’inconnue qu’elle était tout à coup devenue. Il écoutait à cette porte comme il avait épié souvent, c’était plus fort que lui. Il lui fallait savoir, car il craignait les choses qui lui échappait. Il détestait les surprises, il détestait être pris en faute et jouait ainsi les trublions de peur qu’on le démasque. Qu’était-il aujourd’hui ? Un photographe dont on parlait depuis peu dans des cercles restreints. Sa « réussite » n’était qu’un moyen de flatter son orgueil. Elle était l’arme qui l’avait perdue aux yeux de Léa. Tout cela, aujourd’hui ne contribuait qu’à le rendre malheureux. Le bonheur était quelque part dans sa sincérité à aimer Léa. C’est dire le gâchis qu’il ressentait dans son coeur. Pourquoi donc avoir tu cela, avoir joué ce personnage détaché, cet artiste chien fou, ce clown triste. Il en souffrait d'autant plus que c'est ce même détachement, ce même silence qui avait entrouvert la porte et avait fait rentrer l'étranger dans leur maison, il y a quelques semaines de cela. Il rentrait tard ce soir-là. La journée avait été harassante, il avait dû batailler pour ne pas céder aux maquignonnages de l’éditeur allemand qui le sommait d’avancer son travail pour un salaire dérisoire. Un travail dont il était très fier et qu'il n'entendait pas brader à l'envi. Il était las. Dès qu'il pénétra dans l’appartement, Il remarqua la lumière diffuse des lampes de chevet de la chambre. Il perçut quelques mots de Léa, un ton dans la voix qu'il ne lui connaissait pas. Son regard de surprise, sa façon de raccrocher le téléphone et il sut immédiatement qu'ils n'étaient plus seuls au monde... Il fit un pas en arrière, et observa son ombre qu’une lueur crépusculaire déjetait sur les murs. Il était misérable, si craint de lui même, en proie à des curiosités si vils qu’il eût l’impérieuse nécessité de laver ce corps fourbe et menteur, ce corps d’apitoiement crasse. La douche était chaude, son esprit s'apaisait enfin, l'eau glissait sur sa peau, pénétrait sa bouche, son chuintement lui faisait oublier... Dans le miroir embué il remarqua que la lumière de la chambre d'en face s'était éteinte. La nuit de Julien fut agitée. Alex dormait à ses côtés, il respirait bruyamment. Alex se retournait et grognait. Julien se réfugia contre les rebords du lit, le matelas faisait un creux en son centre et Alex s'y laissait glisser mollement, saucissonné comme un jambon dans son torchon. Julien le regarda, cet ami comprendrait. Il sentit en lui ce nouvel élan qui suppliait sans plus attendre d'ouvrir la plus importante des portes closes. La sienne. Le lendemain, ils se réveillèrent à l'aube, Alex amena Julien dans une de ces excellentes pâtisseries portugaises qui donnait sur la place de Figuera, dans le quartier de Baixa. Ici tout était rectiligne, Alex lui raconta qu'autrefois, ce quartier était aussi désordonné que celui d'Afalma, avant le tremblement de terre en tout cas. Julien était passionné par ses histoires. Alex sentait son intérêt naissant pour Lisbonne et se délectait d'avance des joies que lui-même avait découvert et que son ami se préparait à vivre. Ce matin-là, Julien tomba fou amoureux du riz au lait à la cannelle, de l'atmosphère joyeuse des terrasses de café qui commençaient à faire le plein. Il finit par sortir son appareil photographique. Paris lui semblait un peu plus loin qu'hier. Ils marchèrent longuement, passèrent sous une somptueuse galerie à arcades. Julien découvrit, émerveillé, la place du Commerce reconstruite sur les décombres de l'ancien palais royal. Sur trois côtés, des bâtiments du XVIIIème siècle d'un très joli jaune de Naples s'ouvraient pleinement sur le fleuve. Tout ici était pavé de petits cubes de pierres blanches qui reflétaient la lumière. Tout était d’une étrange clarté. Il prit plusieurs clichés de fines colonnes, de trottoirs. La pierre était abîmée, elle lui racontait déjà tant d'histoires. Les banlieusards débarquaient en bateaux depuis l'autre côté du Tage, la ville était maintenant belle et bien éveillée. Ils subirent l'assaut répété de gitans. Il y avait foule de petits vendeurs à la sauvette. Ils s'enfoncèrent dans le vieux quartier d'Afalma. Ses pieds commençaient à souffrir, mais l'ivresse de la découverte le soulageait. Les rues serpentaient, il se perdit avec plaisir, admira la couleur des murs délabrés, des bâtisses aux odeurs d'humidité, des portes colorées et vermoulues qui cachaient un commerce, une maison, un petit jardin d'orangers, des escaliers raides comme des I. Fort heureusement il y eut toujours une charmante taverne pour se reposer près d'une petite place ombragée. Combien fut sa joie de dénicher, au détour d'un passage dérobé, un mur tout orné de faïences d'azulejos travaillées par le temps, d'un bleu scintillant. Il finit son troisième rouleau lorsqu'ils parvinrent au Château San Jorge, la journée avait filée, s'était comme dérobée, ses pieds échauffés imposaient une nouvelle halte, son regard se perdait dans cette océan tuilé qui, en contrebas, reflétait la lumière mordorée du soleil déclinant. Le Fleuve était lisse comme du papier de soie, au loin le pont suspendu, encore plus loin le fleuve s'ouvrait à l'océan, les eaux se mêlaient, s'emmêlaient au son des cris de mouettes... Il pensa à Léa restée là-bas, il aurait aimé qu'elle vive ce qu'il vivait là. Une ombre mit fin à cette incroyable journée. Il ne se doutait pourtant pas de sa réelle nature, elle lui était pour l'heure inconnue. Lorsqu'ils rentrèrent à la pension, l'homme derrière son guichet avait l'air soucieux. Alex lui parla en portugais, et apprit à Julien qu'une de ses clientes avait filé sans payer la note. Un policier descendit l'escalier, les salua puis sortit dans la rue. Alex le regarda s’éloigner puis se retourna vers le jeune homme au guichet et lui sourit toutes dents dehors. Ils gravirent les marches et rejoignirent leur chambre. - Quelle belle journée ! S’époumona Alex tout en se déshabillant. Julien se contenta d’un rire discret. Alex mit bas son pantalon, puis son slip qu’il fit tournoyer du bout d’un pied avant de l’envoyer valdinguer de l’autre côté de la pièce. - Quelle putain de bonne journée renchérit-il en s’admirant dans le miroir de l’armoire ancienne. - L’homme dans toute sa splendeur ! Un homme sans le sou mais si riche dans son coeur...et si bien monté ! S’exclama t-il en se tournant vers Julien. - Tu pues la transpiration commenta narquoisement Julien. Alex baissa les bras, dépité et répondit: - Comme je viens de te le dire, mes bourses sont vides et je n’ai pas les moyens d’investir dans d’autre chose que du savon. Mais si tu le souhaite, je profiterais bien de ton déodorant. - De quoi vis tu alors ? questionna Julien. - De petits boulots et de chèques que ma tendre mère contrite de culpabilité me fais parvenir de temps à autre. Mais je n’ai besoin que de peu de choses, tu sais. Je ne suis pas de ces consommateurs effrénés. - Un minimum... - Je connais ton discours mon ami, le coupa t-il: - Je connais ton avis et ta propension à vouloir posséder, posséder à tout prix. Ton trône est fait d’un épouvantable capharnaüm high-tech qui te coûte très cher et qui ne t’ai d’aucune utilité. - Pas du tout, il n’y a pas de honte à profiter d’un certain confort. - Regarde toi, t’es là tout courbé, t’as pas dit un mot de la journée. T’as déjà la nostalgie de la vie que tu viens de quitter comme de la journée que tu viens de vivre? Tout te coûte, tout se paye, rien ne te profite mieux que tes angoisses existentielles. - Tu pourrais te couvrir râla t-il. - Mais je suis plus couvert que toi. C’est toi qui paraît être nu et malheureux. - Pourquoi me dis tu tout ça. - Parce qu’un bon coup de pied dans le cul me semble nécessaire. T’as passé ta journée dans ta bulle, t’as photographié je ne sais quelles caillasses et n’a prêté à aucun moment l’attention aux gens autour de toi. Te souviens-tu du barman à qui tu n’as pas dit bonjour, ni au revoir, de cette fille que tu as fuie alors qu’elle... - Elle vendait de la drogue ! - Et alors ! Ce n’est pas une raison pour l’avoir si dédaigneusement ignorée. Et moi, te souviens-tu de moi qui t’es suivi comme une ombre dans ton enthousiasme artistique. Tu m’as tout simplement laissé en carafe. T’as pris ton appareil photo et puis tchao tout le monde. - Pardonne moi, mais je n’ai pas eu l’impression de... Julien vint s’asseoir sur le rebord du lit et fit un large geste avec son bras. - Pardonne moi, je m’emballe, t’arrive, t’es tout déboussolé et moi je te saute dessus comme un goujat. C’est que ça fait si longtemps et je me demandais ce que tu devenais, pourquoi je n’avais plus de nouvelles... - Je vais bien, rassures toi, et tu vois je suis là. - J’ai reçu une lettre de Léa. - Comment ça ? quand l’as tu reçu ? s’étrangla Julien. - Il y a trois mois. - Que disait-elle ? - Elle s’inquiétait pour toi, elle voulait savoir si on s’était parlé, des trucs comme ça. - Mais elle ne m’a rien dit. - Réveille toi l’artiste, le monde bouge autour de toi. - Alors tu sais tout. - Je sais tout, je sais tout... Je sais juste que ça ne tourne pas rond, mais à quoi bon s’appesantir, la nuit sera longue et je t’invite à dîner. Nous aurons le temps de parler de tout ça. Je voudrais juste te voir sourire et apprécier ce que tu vis là, maintenant, présentement. Apprécier les bonnes choses quoi, laisser tout ça un instant de côté. Julien ricana. - Et bien voilà, on est en progrès. - Et toi, t’es entrain de bander mon cochon !. - Oh ! Sainte nature, elle me trahie sans cesse. Je vais de ce pas me rafraîchir le gourdin en pensant à ce si joli garçon de la réception. - Comment ça?... Et tu penses peut-être le séduire et t’épargner la note. Il attrapa une serviette, et le dévisagea moqueur. - Et comment crois-tu que je puisse me loger depuis tout ce temps dans cette pension. Il faut savoir consommer à bon escient, mon ami et en ce qui concerne les plaisirs de la chair, je te les conseille sans aucune modération. Il ouvrit la porte de façon théâtrale et le planta là. Julien dégoulinait d’impudence et se mit à songer qu’Alex n’avait pas tout à fait tort. Il fourragea dans sa trousse de toilette, en retira un flacon de shampoing-douche, fit tomber ses vêtements, s’enroula dans une serviette et se précipita vers les douches la mine gourmande. Il parcourut le couloir à la hâte, se sentait léger et curieusement satisfait. Au loin, il l’entendait le gredin chantonner sous les flots lorsque son regard se posa sur la porte de la veille. Elle était close. La clef était dans le verrou, toute brillante, la rondeur de l’anneau doré était façonnée à l’ancienne, policée par les années. Il eut envie de sentir cette clef entre ses doigt, en palper le métal. Sa main se dirigea irrésistiblement vers l’objet de sa convoitise, la fit doucement tourner et la porte s'entrouvrit. Il poussa du bout des doigts. A l'intérieur flottait une légère odeur âcre, le lit était exempt de draps, une lampe de chevet en cartons fleuri était posée sur un napperon blanchâtre. Face au lit, le mur il était truffé de petits trous. Sur une commode, une boite était remplie d'épingles. Il caressa le mur glacial. La fenêtre entrouverte laissait passer un vent qui soulevait les voilages salis. Il ne résista pas à cette inexplicable envie de se saisir du pot de fleurs qui trônait sur le rebord de fenêtre, il lui sembla reconnaître du basilic, mais les feuilles toutes racornies étaient aussi sèches que l'intérieur de sa bouche, à cet instant précis. Alex pénétra alors dans la chambre. Il s'étonna de le voir ici tout en inspectant d'un oeil rapide l'ensemble de la pièce. Puis, il se mit à glousser. - Julien, tu te casses sans prévenir, je te cherche partout et te trouve à poil dans la chambre de la resquilleuse !? Il répondit par l'affirmative en un mouvement incertain de la tête. Alex le regarda, amusement dépité, puis lui dit: - Je ne la connaissais pas tu sais. Et puis d'ajouter: - Tu devrais poser tes fleurs et aller prendre ta douche, car tu pues encore plus que cette chambre. Julien ne comprenait pas son trouble, il resta là, un instant sur le rebord du lit. De nouveau l'image de Léa s'imposa à lui, qu'avait-elle fait de cette journée ? Pensait-elle à lui ? Il posa le petit pot de fleur, sa main se laissa glisser sur le couvre-lit, lorsqu'il remarqua soigneusement coincé entre le matelas et le sommier un petit livre noir. Il ne comprit pas vraiment, mais son corps réveilla une lancinante douleur dans les creux de son ventre. Il fit comme si de rien n'était et resta impavide. Étant d'une complexion nerveuse, il savait ressentir les plus infimes changements d'humeurs, les premiers frémissements du doute. Il n’aimait pas cette sensation, elle lui faisait peur, il n'avait jamais eu aucun courage à s'aventurer en lui-même. Il préférait l’observation passive et distanciée. Léa lui martelait bien souvent qu'il était aussi froid et sourd que ses photographies. Julien eut pour cette chambre une sorte de reconnaissance souterraine, sa vie avec Léa avait ses mêmes couleurs mystérieuses. Il avait ouvert la porte, était rentré dans cette pièce, avait goûté aux senteurs étranges... Il ne pouvait résister et irait chercher ce petit livre noir. Ce soir-là, Alex et Julien dînèrent dans le quartier de Barrio Alto, dans un petit restaurant familial. Une télévision diffusait un match de football et un petit groupe d'hommes s'enthousiasmait les yeux rivés à l'écran. Alex, penché au-dessus de son assiette ne disait mot, il savait son ami malheureux. Il attendit, s’hasarda à lancer quelques boutades, s'appliqua à l'apaiser d'un geste et de quelques regards aimables. Lui, n'avait de cesse de compter les carreaux de la toile cirée sur laquelle était déposée son assiette. Les minutes s'égrenaient, de temps en temps les spectateurs s'écriaient. On leur apporta des bières tièdes, chacun emplit son verre. Julien restait lové dans lui-même. Il se sentait comme un animal que l'on venait de tirer à vue. Son amour pour Léa n'avait plus lieu d'être, il était souillé, et les souvenirs de son époque glorieuse le rendaient plus malade encore. Le mal s'immisçait en lui. Il voulait tant faire cesser cette insidieuse souffrance qui tranquillement travaillait dans l'ombre. Il ne savait plus, il se sentait nu, et ne ressentait pas plus profond effroi lorsqu'il imaginait perdre Léa. Rester seul face à lui même, lui donnait presque le goût de la mort. Il n'y avait pas de réponse. Julien avait voulu ne voir que l’avenir qu’il avait décidé pour lui, il avait tout simplement estompé son passé, ignorer le monde. Parfois même, il ne parvenait à se remémorer le visage de ses propres parents. Julien avait oublié qui il était. Pourquoi faisions nous du mal aux gens que l’on aimait ? Pourquoi aimions nous avoir mal ? Quel était donc cet insupportable espoir qui le poussait à croire que cet ami pourrait lui apporter des réponses ? - Léa a rencontré un garçon, dit-il en plongeant son regard dans celui d'Alex. - Eh bien ! ça s'arrose ! rétorqua Alex. Il s'empara de la bouteille de vin et remplit les verres. Julien eut presque un sourire, Il trinqua avec une assurance qui cachait mal son affliction. Il lui importait de feindre la bonne humeur. Il ne faisait que répondre à l'invitation de son ami, à ce réconfort qu'il lui apportait sur l'instant, et il savait que c'était là, la meilleure des réactions. - Je me souviens juste de l’époque où nous allions jouer dans les collines... Bredouilla-t-il. Alex lui caressa le bras gentiment et lui sourit. Julien cherchait dans sa mémoire, ses yeux allaient et venaient avec hésitations comme s’ils tentaient de regarder vers l’intérieur du champ de ruines de son esprit. - C’étaient des collines de chênes verts... - Et vous jouiez à quoi ? - Je ne sais plus... Je ne vois que moi dans mes souvenirs, je ne me rappelle plus de mes amis. Une onde chaleureuse prit possession de lui. Il n'avait pas pensé à eux depuis des années. Puis vint un terrifiant sentiment de perdition qui s’étrangla dans le fond de sa gorge. Il était triste de songer que ses amis, sa famille devaient avoir grande peine en pensant à lui. Il avait tant besoin de mettre dans son coeur un peu de cette vérité qui lui manquait beaucoup. Il se mit à rire et commanda une deuxième bouteille. - La première fille qui m'embrassa me quitta dans les minutes qui suivirent, déclama Alex. Julien s'esclaffa et avala d'un trait le vin qui pleurait dans son verre. Alex, tout de go, fit jaillir à grand flots le précieux breuvage et remplit la coupe jusqu'à la lie. - Cette fille était intelligente, il ne lui fallut pas plus de temps pour comprendre que mes faveurs allaient vers son grand frère, et que je n'avais trouvé d'autre moyen pour l'approcher que de sortir avec elle. Les rires qui les secouèrent alors firent se retourner les aficionados du football qui ne s'entendaient plus crier. Tous d'eux s'affalèrent sur la table, leurs visages se touchaient presque. Leurs postures eurent pu paraître inconvenantes, mais elles étaient nécessaires afin de ne pas troubler la paix de la clientèle. - J'étais dans les petites classes et lui dans les grandes, comment aurais-je pu prétendre attirer son attention en minaudant avec sa petite soeur, je te le demande. - Et alors ! reprit Julien. - Alors, ça a été ma plus grande histoire d'amour ! Alex s'alluma une cigarette et en inspirant profondément une première bouffée. Julien sut qu'il était parti un petit instant dans ses souvenirs. Il conçut dans l'observation silencieuse de ce précieux ami, l'éternité de l'amour. Il enviait Alex d'avoir vécu, ce qu'il pressentait être, un sentiment d'absolu, que ni le temps, ni l'absence n'avait entaché. Les regrets étaient si peu de choses. En lui vivait toujours le petit garçon épris par ce grand frère. Il sut que chaque jour de sa vie, ce souvenir l’accompagnait. Il avait su aimer et être aimé. Alex ne reniait rien. Julien songeait qu'il n'y avait sans doute pas de plus belle certitude au monde. Ses souvenirs étaient comme des racines profondément enfoncées dans la terre, et qui le maintenaient droit, la tête au vent, toujours aussi prompt à s'exposer à la vie, à la boulotter, à foncer plus en avant. Tout ce dont lui était exempt. - Il a suffit de quelques semaines pour que tout le monde soit au courant. J'ai dû subir toutes les moqueries, mais elles ne m'affectèrent pas vraiment, je savais qui j'étais. Pour lui, ce fut le début des renoncements et de la trahison. Ses parents le placèrent dans une école privée et je ne le revis que bien des années plus tard. Aujourd'hui, il est marié, a deux enfants... Moi, je vis à Lisbonne, mes parents ont définitivement renoncé à vouloir me guérir, et je leur manque chaque jour davantage. Alex vida son verre d'un trait - Tavernier, lança-t-il à l'attention de Julien. Du vin je vous prie, j'ai la gorge sèche et je doute que mes mots étanchent ma soif. Ils firent apporter une troisième bouteille, alors que les supporters commençaient à s'éparpiller dans les rues étroites. Alex dodelinait de la tête, le visage au-dessus de son verre, et Julien se régalait de le voir ainsi suivre une musique entraînante qu'il s'inventait lui même. Alex finit par se redresser, lentement, comme s'il finissait de digérer ses pensées. Son regard croisa celui de Julien, il eut comme une surprise qui traversa ses yeux, et puis le soulagement de le reconnaître lui donna un air bête et sympathique. Sa main droite qui reposait lourdement sur la nappe avinée formait un poing. Il se mit à frapper des petits coups secs comme s'il prenait son temps pour rassembler ses pensées. Il y avait de la détermination en lui et tous ses gestes, même en proie à la plus infâme des piquettes, révélaient en lui un être solide que la vie chaotique ne parvenait à ébranler. Julien aimait Alex parce qu'il avait toujours su être lui-même et que c'était bien de ce manque dont il souffrait. - Léa t'a aimé, tu ne peux en douter. Je ne la connais pas bien cette fille, mais tu l'as vraiment touchée au coeur. Il se pencha plus en avant, Julien eut peur qu'il s'affale sur la table, mais il n'en fut rien. Il maintint un équilibre qu'il n'avait de cesse de tenir de ses poings fermement appuyés, l'une sur une tranche de pain et l'autre sur un bout de serviette en papier déchiré. A moitié assis, à moitié debout, on n'aurait su vraiment dire. - Quand on aime, on oublie pas, rien n'est perdu. Il te faut cesser d'avoir peur Julien. Il te faut savoir ce que tu veux. Aie confiance en toi. Il faut vous mériter. Voilà ! s'écria-t-il. Son poing droit frappa la tranche de pain qui glissa avec lui et emporta tout son corps sur la table encombrée. Bris de vaisselles, giclées de vin, cris de la patronne. Ils leur fallu payer la casse, s'excuser queue basse et prendre le large rapidement. Ils déambulèrent bras dessus, bras dessous, l'air les soulagea. Ils s'abandonnèrent au vertige du parcours aléatoire, dans des rues mal éclairées. Il y avait une foultitude de petits cafés, les gens se déversaient sur les trottoirs. Ils passèrent devant des restaurants de Fado aux accents touristiques, on percevait ici et là les sons des télénovelas brésiliennes s'ébruitant derrière les murs. Ils s'enfoncèrent dans une obscurité toujours plus tenace dans d'innombrables ruelles de maisons blanchies, aux seuils fleuris et embaumés de jasmin et de basilic, un chien était assoupi sous la lune, il y avait des lavoirs contre les murs et puis un escalier escarpé les ramena sur une place où une jeunesse palabrait joyeusement en buvant de la bière. Un peu plus loin, de jeunes garçons recherchaient l'autre soi-même, certain n'hésitèrent pas à leur proposer leurs faveurs en échange d'un peu d'argent pour payer leur ticket de bus, ou acheter le cadeau d'anniversaire de leur petite soeur. Alex sembla se réveiller à la vie. Il lorgnait un coup à droite, un coup à gauche en commentant les attraits des jeunes garçons et de ce qu'ils étaient très bien faits. Et plus il s'enorgueillissait des plaisirs de sa vie, plus il s'affalait sur l'épaule de Julien. - Regarde Julien, vociférait-il, nous sommes ce soir leur cerise sur le gâteau. Il ne nous coûterait pas cher d'en saisir un morceau pour mettre un peu de fête dans nos têtes. - Comment peux-tu prétendre que je puisse vouloir te partager avec un autre ? Railla Julien. A ces mots, Alex s'arrêta et le regarda désolé. - Ah, les hétéros ! vous ne saurez jamais ce que vous manquez. Et il se mit à rire d'un rire gras de fond de gorge. Ils repartirent ainsi de guingois, s'enserrant fiévreusement en ahanant toutes sortes de vérités, et de déclarations d'amour. Que dire des sensations que Lisbonne procura cette nuit-là à Julien. Il était un voyageur ballotté par la marée humaine, emporté par une étrange joie de vivre qui le fauchait au moment même où tout en lui était désolation. Il ne savait où cette ivresse le conduisait et s'en fichait d'ailleurs. Lisbonne opérait déjà sur lui une étrange fascination, elle semblait le rendre plus léger, plus réceptif et plus confiant. Ses mains effleuraient les murs sombres et abîmés, il y avait de la nostalgie dans ces pierres, une musique lancinante qui lui susurrait à l'oreille de douces incantations. Il songea au lit vide de l'inconnue, à ce carnet dissimulé dans les creux de son lit, à cette femme qu'il ne connaissait pas, qu'il ne connaîtrait jamais. Il se surprit à regarder des jeunes filles en pensant qu'elles puissent être cette inconnue. Elles virevoltaient dans la douceur de la nuit. Léa lui sembla informelle. Vingt-quatre heures s'étaient écoulées et il se sentait absorbé par le lointain. - Regarde ! railla Alex qui montrait du doigt une vieille femme rabougrie. - Cette femme a été torturée. - Julien, confondu, aperçut ses paupières closes, cousues l'une à l'autre par un épais fil noir. - On lui a arraché les yeux dit-il avec ostentation. - C'est horrible, reprit Julien - La révolution des oeillets, mon ami. Une véritable horreur. La petite vieille marqua un arrêt puis se retourna vers eux. - On dirait qu'elle nous regarde. Alex eut un léger ricanement. - Va savoir dit-il... va savoir. Ici rien n'est impossible. Ils la dépassèrent en silence, Julien s'efforça de se concentrer sur ses pieds qui avançaient dans la descente lorsque, n'y tenant plus il plongea de nouveau son regard dans celui de cette créature. Il sut, qu'elle l'étudiait de son non regard, et toute l'attention qu'elle consacrait à cette observation minutieuse lui glaça le sang. Une heure plus tard, Alex cuvait son vin en ronflant bruyamment. Julien, arrimé au rebord du même lit, ne trouvait pas le sommeil. La tristesse et la colère se donnaient la chasse dans son esprit. Il n'aimait pas la nuit, Il avait pour habitude de s'écrouler de fatigue dès qu'il s’alitait, mais depuis un certain temps, chaque nuit lui était plus pénible que la précédente, comme si son esprit s'éveillait à la vie au moment même où on lui ordonnait le contraire. Alex s'était solidifié dans l'entrelacs des draps dont il s'était momifié avec circonspection. Julien s'agaçait de le voir aussi confortablement installé dans son inconscient. - Alex...Alex, j'ai peur de la mort. Je suis terrorisé à l'idée de me retrouver avec moi même, de penser qu'il y ait un avenir, un mouvement qui m'entraîne vers le vieillissement. J'ai peur d'aimer Léa, j'ai peur de t'aimer, car un jour vous mourrez et je ne le supporterai pas. Je n'arrive pas à m'attacher de peur de perdre ce qui m'est cher. Je voudrais vivre chaque jour sans penser au lendemain, me figer dans le temps comme une pierre, ne plus respirer. Par la fenêtre, les lueurs opaques de la pleine lune striaient la chambre d’ombres mystérieuses. On entendait les cliquetis des talons des femmes sur les trottoirs qui allaient et venaient sur un rythme régulier. Julien transpirait, il songea à prendre une douche froide qui puisse le rasséréner et de fait le rapprocher de ce qu'il se refusait d’admettre. De ce petit livre noir dont il n'avait de cesse d'être obsédé. Il avançait secrètement dans les méandres du couloir étroit et parvint jusqu'à la porte de la resquilleuse. Il n'y avait pas un bruit, les clients sommeillaient profondément et il se sentit mal d'être là, en maraude poursuivant une femme dont il ne savait si le mystère était à la hauteur de ses espérances et de ses craintes. Comment pourrait-il justifier sa présence dans cette chambre ? Et que trouverait-il dans ce carnet ? Sinon quelques annotations sommaires d'impressions de vacances, où pire, quelques listes de courses où des comptes savamment tenus. Ceci n'avait aucun sens. On conclurait à la fragilité de son caractère, on se raillerait gentiment de sa naïveté naturel et arguerait, à raison, du trouble affectif dans lequel il se trouvait. Mais en regard de tout ce chapitrage bien fondé, sa main se porta sur la poignée qui, ne résista pas, ni ne se heurta à un quelconque verrou. Non, la porte céda et s'entrouvrit dans le plus grand des silences, et les odeurs douces qui lui emplirent les poumons firent disparaître d'un coup de vent tous les raisonnements précédents. Après tout, pensa t-il, on ne dissimule pas un carnet sous un lit s'il ne contient pas quelques secrets. Le voleur qu'il était, n'avait plus de scrupules à rentrer par effraction dans la vie de cette inconnue, car c'est de vie dont il avait besoin. Il ne pouvait lutter contre sa nature la plus profonde, un être en manque de vie qui en cette nuit se sacrifiait tout entier à sa pulsion. Il se trouvait enfin être lui même. Mardi Je m'appelle Hélène, enfin je crois me souvenir de cela, c'est d'ailleurs tout ce qui me reste en mémoire. Parfois, je doute de ce que je fus. Combien de jours, combien de semaines, suis-je dans ce labyrinthe chaotique, cet entassement désordonné de maisons lépreuses et délabrées. Lisbonne... Ce nom-là, je m'en souviens très bien, il coule dans ma bouche comme le fleuve qui le borde. Ce matin, j'ai arpenté le vieux quartier d'Alfama, je suis allée m'asseoir dans les jardins du château San Jorge surplombant la ville, pour regarder le fleuve se jeter dans la mer. Sous un cyprès, j’entendais, remontant en écho, les voix des vendeurs à l'étalage, les musiques des orchestres itinérants, les chants des vieilles femmes qui étendaient leurs linges aux fenêtres, les cris des gamins qui jouaient dans les ruelles étroites. Lisbonne n'en finit pas d'être rafistolée, des chantiers poussent un peu partout, comme si l'on refusait d'en avoir fini. J'aime savoir ce monde en perpétuel construction, car ce qui n'est pas fini ne connaît pas la fin. les mains de Julien se mirent à trembler. Il s'installa sur le lit, s'appuya contre le mur et plongea de nouveau dans cette cursive intriguante. Jeudi Cela fait plusieurs semaines que je suis ici, peut-être bien deux mois, je ne sais plus. D'ailleurs, quel jour sommes nous ? Jeudi ?... Disons Que ce jour est un Jeudi. Qu'importe ! le temps ici n'a plus de prise. Je cherche en vain quelque chose dont je ne connais la nature, mais que je ressens chaque seconde plus fortement autour de moi. J'ai laissé un homme et une famille dont je ne me rappelle plus bien les visages. Je veux croire qu'un jour, j'effacerai la noirceur des souvenirs d'autrefois. Je savais qu'un jour je viendrais à Lisbonne avec cette mystérieuse sensation, que le hasard n'y est pour rien. Non, quelque chose en moi sait qu'ici je trouverai ce qui depuis toujours me manque, m’a été volé et que je garde en moi comme une blessure béante. De temps à autre, lorsque le soleil couchant enflamme les eaux du Tage d'une couleur de paille, j'aperçois les caravelles du temps glorieux glisser lentement vers l'océan, les femmes se presser le long des quais, d'autres, depuis leur fenêtre, scrutant l'horizon des eaux. Je me sens proche de ces femmes-là. Chaque maison, chaque fenêtre, chaque porte, chaque pierre est marquée par les traces du passé. Ici, on sait admettre le plaisir de l'absence et la tristesse de l'éloignement. Un autre jour Ce matin, j’ai déambulé dans les rues étroites, attentives aux fenêtres que les femmes occupent de longues heures durant en regardant la journée s'étirer. Elles étaient voilées toutes entières de linges humides, étaient parées d'oeillets et géraniums, exhalaient des senteurs de jasmin, de cannelle et gingembre, de sardine, et de morue salée. Je m'emplissais de ces odeurs et de ces bruits, (cela m'apaise chaque jour davantage). J'aime me perdre dans les sourires aimables des hommes que je croise au hasard d'une ruelle, plaisanter avec le vendeur de ticket de loterie qui me promet fortune et gloire, tomber éperdument amoureuse des petits vieux rêvant assis sur des tabourets de pierres sous la frondaison des arbres. Ici, les gens sont simples, je m'y sens bien. Je ne sais plus vraiment quand cela s'est passé, j'errais comme chaque jour dans le quartier de Bairro Alto, découvrant mille jardins secrets et impasses suspendues entre toit et ciel quand j'ai rencontré la vieille femme aveugle postée en plein milieu de la route et qui semblait attendre une chose que personne, sinon elle, semblait apercevoir. Elle avait les paupières cousues... Julien se raidit, il sentit un courant d'air chaud qui jouait avec les vieux rideaux de couleurs. Il se félicita de l'exacte impression qu'il eût croisant cette vieille femme quelques heures auparavant et ne douta en aucun cas qu'il pût s’agir d'une toute autre vieille femme. Il continua la lecture avec une incoercible avidité . ... Ce n'était pas la première fois que je voyais pareilles personnes ainsi mutilées. Pourtant, je ne résistai pas à contempler cette aveugle. La vieille femme s'était placée sur mon passage. Elle m'attendait, j'en suis convaincue. Lorsque je suis passée à sa hauteur, elle m'a saisi le bras avec fermeté. Je n'ai pas eu la force de lui résister. J'avais peur et pitié d'elle. Elle m'a amené vers les escaliers de pierre qui menaient à sa maison. Nous sommes rentrées dans une petite salle à manger sombre, elle m'a invité à m'asseoir puis m'a fait du café. Je crois bien qu'elle n'avait dit mot jusque-là. Non, en fait j'ai la certitude qu'elle ne m'avait pas adressé la parole. Des canaris chantonnaient dans leurs cages en osier. La femme ne disait toujours rien, elle me tendit une tasse bouillante et s'assit face à moi. Je buvais lentement, la femme me souriait. La pièce était minuscule et embarrassée d'une multitude de bibelots soigneusement déposés sur de la dentelle blanche, le tic tac d'une pendulette donnait un tempo au silence. Je me demandais ce que nous faisions là. Ce fut la première fois que je ressentis la solitude... La vraie, l’ultime. Ce sentiment de n’être nulle part, désespérément éloignée de tout ce qui, dans un autre temps, était si proche, si intime. Étonnement j'ai pensé à lui. Je me suis souvenu de son visage. Je suis convaincue qu'il est bien qu'il ne sache jamais que je ne pourrai avoir d'enfant. Il oubliera, il reprendra sa vie avec une femme qui le comblera. Nous sommes restées ainsi une longue heure durant puis elle se leva sur ses maigres jambes et me donna un petit pot de basilic qu'elle me tendit solennellement. je l'ai remerciée et elle m'a dit que cette modeste plante se contentait de peu d'eau et de clair de lune, qu'elle était plus fragile que l'amour, en respirer le parfum pouvait suffire à la flétrir, puis elle s'est assise et s'est tue. Je suis rentrée, la plante dans son pot de terre serrée contre mon corps, les mots énigmatiques de la vieille dame résonnaient encore en moi. La lune était pleine et ronde et jetait des ombres sur Lisbonne assoupie, comme autant de bras l'effleurant discrètement. J'ai placé le pot de basilic sur le rebord de la fenêtre de ma chambre et j'ai respiré son odeur délicieuse des heures durant. Ses feuilles sont grasses et brillantes et s’enlacent gracieusement au grès du vent du large. Je peux les voir là, au moment même où j'écris ces quelques mots. Julien laissa choir le carnet. Sur le rebord de la fenêtre il pouvait observer à loisir le pot de basilic dont les feuilles étaient toutes racornies et sèches. Une tristesse languide s'empara de lui. Il inspira une longue bouffée d'air, puis souffla d'un coup sec. Cela l'apaisa. Il reprit la lecture. Un jour de plus Ce matin, je me suis jetée sur ce carnet. J'ai besoin de confier à je ne sais trop qui ce qui me trouble en cet instant. Vous, qui que vous soyez, comprendrez-vous cela ? Je me suis réveillée avec le sentiment d'un terrible malaise, d'avoir rêvé de choses mauvaises dont je ne me souviens pas. La pluie est tombée dans la nuit et les trottoirs sont humides. C'est comme si, d'un seul coup, les odeurs avaient explosé et que quelque chose avait pénétré mon esprit. Une chose étrangère et familière. Un jour, je ne sais plus J'ai enfin trouvé ce que j'étais venue chercher. La nuit où j'eus de mauvais rêves, ma vie fut transformée. Plusieurs semaines se sont écoulées. Je suis enfin décidée à le retrouver. Ce soir, je quitte cette pension, je quitte la ville, je quitte le pays et je laisse à qui voudra bien comprendre ma vérité, la véritable histoire de ma vie... à ces mots, Julien se rendit compte que le soir de son arrivée, lorsqu'il aperçut la lueur dans sa chambre se demandant ce que pouvait bien faire cette personne à une si heure tardive de la nuit; elle écrivait tout simplement, à l'endroit même où il se trouvait présentement. Elle couchait ces mots qui, ligne après ligne, le plongeait dans un trouble grandissant. ... Je suis heureuse, enfin heureuse. Pourrais-je décrire avec des mots ce qui me rend si heureuse ? J'en doute, car cette révélation est au-delà des mots. Je vais tout de même tenter d’en rapporter les faits. Car je nourris l'espoir qu'un jour quelqu'un connaisse ce bonheur. Qu'il puisse le concevoir, comme je le conçois moi-même aujourd'hui, bien que j'imagine déjà la difficulté pour autrui d'apprécier pleinement ma vérité et d'en comprendre toute son essence. Je m'appelle Hélène et je ne me souviens plus de mon nom car il remonte en fait à plusieurs siècles. Je suis née en 1735. Aujourd'hui, je m'en souviens fort bien et j'ai tenté durant toute cette vie d'Hélène à retrouver ce souvenir. A vivre avec ce manque dans les creux de mon corps qui me rendit malheureuse et solitaire. Ma vie ne fut pas de ce siècle, elle fut bien plus ancienne et elle commença et se termina à Lisbonne. Chacun d'entre nous cherche sa vérité, souffre parfois à son insu d'un mal-être existentiel qui nous rend chaque jour plus amère. Je ne suis pas de ces femmes qui se contentent du silence et qui sommeillent et qui vieillissent sans que jamais elles n'osassent se hasarder à l'intérieur d'elles-mêmes. J'ai fui Paris, j'ai renoncé à mon fiancé, mes parents le jour où l'on tentait de me convaincre que jamais je ne pourrais mettre au monde un enfant. Qui ou quoi m'a donc amenée ici ? Je ne saurais le dire, sinon peut-être moi-même, dans le plus grand secret de mon monde intérieur à qui j'ai laissé les rênes de ma vie. Il m'a fallu bien des jours pour oublier, pour m'oublier, pour qu'enfin je puisse regarder de face ce qui en moi était plus véritable que la réalité même. j'ai appris une chose ici, c'est que chacun détient sa vérité. Chacun voit notre monde à sa façon et il n'est pas plus vrai ou plus faux qu’un autre. Il est comme on veut bien le voir et le croire. J'accepte que ma vie telle que je la conçois ne soit qu'une chimère pour vous tous. C'est pour cette raison que je ne l'impose à personne. Je voudrais juste ici tenter de la faire partager. Je sais que je ne pourrais vivre dans ce monde à l'aube d'un siècle nouveau, car je n'y suis pas heureuse et que le mien, je l'ai déjà vécu et qu'il me manque comme me manque l'homme que j'ai aimé jadis et qui m’est apparu aujourd'hui. Je n'ai donc plus peur de mourir. Je sais désormais pourquoi je ne puis mettre au monde un enfant, je sais désormais pourquoi Lisbonne s'ouvre à moi de cette si étrange façon. Je sais désormais pourquoi je n'ai jamais su aimer qu'un homme. Si l’on ne comprend pas tout ce que j'essaie de dire ici, on comprendra sûrement l'évidence de mon acte. Je suis pleine de moi même, pour vous sans doute une simple folle. Qu'importe ! Puissiez-vous ressentir l'émotion et l'amour qui m'étreignent à travers ce récit, car je m'apprête à mourir et j'ai le coeur en fête. Julien referma le carnet noir. Il se dirigea vers la fenêtre et huma l'air qui venait à lui manquer. Certaines prostituées en contrebas lui firent des petits signes de la main, mais Julien ne les voyait pas. Il ne percevait que les "tics" métalliques de leur talons sur l'asphalte, et les rumeurs des véhicules. Le ciel était étoilé et les quelques nuages qui traînaient ici et là se dissolvaient en violine d'anneaux vaporeux. Il fut saisit d'un irrésistible désir pour Léa. à travers les mots d'Hélène, il semblait saisir l'importance de ses sentiments envers Léa. Il se demandait s'il saurait affronter la vieillesse de cette femme et son attachement pour elle. Après plusieurs minutes, il revint vers le lit, s'assit confortablement et poursuivit sa lecture. Ce matin-là, la pluie de la veille avait rendue la ville humide. Comme chaque jour, j'allais acheter des cigarettes et parce qu'il m'était pénible de marcher sans glisser, je m'enfonçais sous un porche débouchant dans un long corridor mal éclairé tapissé d'azulejos bleutées. C'est en arrivant dans une galerie commerçante que je vis le vieux photomaton, et pour la première fois j'eus envie de figer mon image. J'eus le désir d'envoyer mon visage à l'homme que j'avais laissé à Paris. J'eus envie de le rassurer, de lui dire que j'allais bien, qu'il ne fallait pas s'inquiéter, qu'un jour il comprendrait et que cela ne lui ferait plus peur. Je pénétrai à l'intérieur de l'habitacle m'assit sur un tabouret étroit et branlant et mit une pièce dans la machine. Je découvris mon visage dans le reflet du miroir piqué, il m'apparut comme étranger, j'eus du mal à le reconnaître. Le malaise de la nuit vint de nouveau plus fortement. Il y avait cet objectif que je trouvai inquiétant et puis le premier flash me fit sursauter et le deuxième... Il y en eut quatre et ma vie bascula..... Les cinq minutes qui me séparèrent de l'extraordinaire furent les plus longues de ma vie. Un rêve vint à mon esprit avec une effrayante exactitude. Je vis un défilement de rues dans lequel j'évoluai en flottant, les rues biscornues, les brusques goulots d'étranglements, les jeux d'ombres et de clarté, la blancheur environnante avec les cris d'enfants et les chants d'oiseaux, les froissements et claquements de linges ballottés par les vents, le visage flétri de cet homme qui se recroquevillait sur lui même, perdant peu à peu de sa couleur rosé, se craquelant comme un vieux parchemin, jaunissant, puis brunissant sans que rien n'affectât son expression d'immobilité. Je vis deux corbeaux virevolter au-dessus des toits, je les suivis en volant jusqu'à la mer, remontai plus haut vers le nord jusqu'aux falaises escarpées où les vagues se fracassaient bruyamment pour exploser sur les rochers en de gigantesques voiles d'eau assourdissants. La peur me saisit au ventre, me noua de l'intérieur, les larmes jaillirent se faufilant jusque dans mon cou. J'avais la pâleur de Lisbonne inscrite sur tout mon corps. Je me vis assise sur ce lit, écrivant à ce fiancé des mots qui saignaient sur la feuille immaculée. Pareils à une horde de corbeaux désarticulés, mes mots croassaient le désespoir. Non, je n’eus plus à dire, ni à entendre, je n'eus que les sensations dont les portes soudainement grandes ouvertes m'exposèrent à ma terrible réalité. Hélène venait de se perdre, Hélène s'était cependant retrouvée. Je n'eus que cette dernière phrase qui envahit tout mon être et que je lançai une ultime fois à l'attention de cet homme. "Lisbonne est un lieu où les contraires ne s'opposent jamais... Et cette phrase roula en moi, se fragmentant en d'innombrables échos qui donnèrent enfin un sens à ma vie. Je sus tout de mon destin lorsque les quatre photographies tombèrent dans le réceptacle, et ce que j'y trouvai me submergea, avec autant de violence que les vagues se fracassant sur les côtes. Je ne reconnus pas mon visage, je reconnus celui d'un jeune homme au cheveux noirs, au visage anguleux et dont les yeux d'un bleu de mer étaient emplis d'une insondable tristesse. Je saisis avec fébrilité cette image figée et sus que je l'avais toujours aimé, toujours eu en moi. Le temps s'arrêta ce jour-là, et je n'en n'eus plus peur. Il ne me vint pas à l'esprit que cette apparition put être trop extraordinaire, trop inexplicable. Ce déferlement d'amour m'aveugla, je fus comme mise à distance de la réalité, désormais, ce n'était plus la mienne, elle m'était étrangère. Je venais de découvrir ma vérité, sans culpabilité, sans manque, sans trous d'air. Un vertige ascendant qui me hissait vers des hauteurs jamais atteintes. Je pensai aux ombres de la veille, aux douces ombres des rues chuchotant des fragments d'histoires secrètes et heureuses, mais je n'en compris pas les propos. Je les ressentis simplement, comme une affection que je fus la seule à entendre. Chaque jour durant, je vins ainsi à la même heure. Je m'asseyais sur le petit tabouret de bois et souriais à la vitre qui reflétait mon visage blanc. Chaque flash lumineux inscrivait sur mon visage un changement imperceptible. Une ride discrète, une sinuosité parcheminant le contour de mes yeux. La lumière pénétrait à l'intérieur de moi, irradiant mystérieusement mon corps tout entier. Je restais alors à compter dans ma tête les cinq minutes qui me séparaient de mon amour, mon doux amour. Ces instant d'attente me procurèrent les plus grandes joies de ma vie. J'étais de ses femmes d'antan, qui secrètement depuis leurs fenêtres priaient le ciel de leur rendre leur amant partit en mer. Lisbonne m'apparut désormais comme un jardin d'espoir, un jardin à chaque fenêtre, un jardin dans chaque recoin de rue, sur chaque petite place, un jardin dans les coeurs sans cesse arrosé, sans cesse choyé, un jardin qui put m'apaiser, me faire aimer. Je passai ainsi mes journées à me perdre dans ce visage, qui immuablement s'imprima pour moi. Je regardai désormais les gens avec cette joie secrète dans le regard. Je ne songeai plus à Paris. Il n'y eut plus à craindre du chaos il me suffisait de me plonger dans ce visage et connaître l'émerveillement. La notion même d’avenir ou de passé n'eut plus lieu d'être. Le vieux cireur de chaussures qui, tous les matins m'observait perdue en moi même, me glissait un sourire du coin des lèvre, cachant ses yeux derrière de sombres lunettes rafistolées. J'aimais lui rendre son sourire et continuais mon chemin. Il n'était étrangement plus nécessaire de le saluer du regard où avec quelques mots aimables. Non, seul le frôlement de nos corps suffisaient à ressentir l'autre. Je songeais à la petite vieille dame dont les yeux étaient clos à jamais, comme elle, il me semblait évident que je voyais plus loin, plus loin, plus proche.... Un contraire qui ne s'oppose jamais... Il y avait cette fraternité souterraine tout autour qui me liait enfin à la vie. Pourtant j'avais l'air si absente, si mal habillée, si malade, aussi blanche que les pavés des rues. Qui aurait pu comprendre que j'irradiais de bonheur ? Le soir, je m'endormais, épinglant aux murs ma mosaïque de visages, je regardais cet inconnu unique dans sa multiplicité, s'inscrivant chaque jour d'avantage en moi. Je souriais enfin et m'assoupissais sans bruits ni agitations retrouvant des rêves qui me faisaient chaque nuit plus vivante. Les moissons de la nuit étaient des plus exquises. Désormais, je l'avais en moi, mon corps en connaissait l'odeur et mes mains n'avaient de cesse de parcourir mon ventre à la recherche de sa chaleur. Je ne m'habillais plus, ne me déshabillais plus, ne connaissais plus la faim, j'étais toute d'apesanteur. Le matin suivant, le soleil envahissait les rues. C'était déjà un jour merveilleux, il me pressait de le retrouver, je souhaitais partir me balader dans les jardins du château de San Jorge, pour admirer la ville et écouter ses bruits, j'étais fébrile, trop de temps me séparait de mon amant. Je me mis à courir, enjambant deux lapins nains d'un clochard, qui trottinaient allègrement sur le trottoir alors que celui-ci jouait sur une petite guitare d'enfant quelques airs entraînants. Il y avait déjà les vendeurs de billets de loterie qui clamaient dans les rues, les vendeurs de marrons qui attisaient avec du gros sel les braises de leurs braseros. Je traversais légère les fumées épaisses, m'emplissais des senteurs et des rumeurs matinales. J'arrivais toute essoufflée dans le vieux couloir ornementé d'Azulejos, des hommes nettoyaient le sol, d'autres avaient entrepris de faire ici et là de drôles de petits trous d'où ils extrayaient du sable. Je me sentais si vivante, cette ville n'en finissait pas d'être inachevée, cela m’emplissait d’extase. Mon plaisir ne fut pourtant que de courte durée, car Lisbonne se remit à trembler, me secouant toute entière. Puis ce fut comme un incendie qui dévora ma chair. La douleur fut effroyable, mon coeur se carbonisa, mes poumons se flétrirent, se déchirant de toute part, mon estomac, mes entrailles, tout se colmata en un fatras immonde, mon sang se noircit et se figea, il n'y eut plus que ruine à l'intérieur de moi, le raz-de-marée qui s'en suivit submergea le tout, je finis par me vider, là, debout au milieu des ouvriers qui, effarés tentèrent de me soutenir. Ce jour-là, je fus projetée dans mon propre passé, l'horreur que m'inspira la disparition du photomaton me fit sombrer dans l'obscurité. Tout mon corps pleura de l'intérieur. Le passé s'entrouvrit et je vis le quartier de Baixa en ruine, les corps écrasés, déchiquetés dans les décombres, les maisons mansardées dégageant d'épaisses fumées puantes qui jetèrent un voile noire sur la ville. Ici et là, des feux finissaient d'achever les hommes et les femmes qui hurlaient, et tout Lisbonne s'emplit d'un long cri d'horreur. Le Fleuve, furieux se souleva alors, en un grand voile d'eau nauséabond, puis engloutit, vorace, l'humanité toute entière. Je m'appelais Hélène, enfin je croyais me souvenir de ça, c'était d'ailleurs tout ce qui me restait en mémoire. A quoi bon, je n'avais plus de mots, juste mes sensations. Je me rappelle avoir regardé les ouvriers autour de moi, avec ce gouffre qui me séparait désormais de toute raison. L'homme de ma nuit s'était envolé, on me l'avait enlevé et je pleurai de toute mon âme. J'entendis les sirènes des pompiers, je me vis me relever brusquement, échapper à l'emprise des hommes, courir avec cette chaleur humide le long de mes jambes qui me collait à la peau et le froid qui me faisait souffrir. Le vieux cireur de chaussures qui me guettait au coin de la rue, Il n'avait plus ses lunettes, ses yeux étaient cousus d'un mince fil noir, je remarquai sa chevelure de suie et son visage anguleux, je criai. Il lui ressemblait tant, mais rien ne sortit de ma bouche. Alors, je repris ma course, traversai la place Rossio, bousculant les gens. Les pigeons s'envolèrent en groupes serrés devant moi, je courus, je courus à perdre haleine, escaladai les ruelles pentues du quartier d'Afalma, les gens me regardèrent depuis l'intérieur d'un vieux tramway qui escaladait péniblement le labyrinthe chaotique. Je courus avec cette souffrance qui me tordait de toutes parts, je ne perçus que les couleurs, le vert, le rose des murs de vieilles maisons, les couleurs bigarrées des plantes et fleurs, les couleurs des briques abîmées. Je fuyai l'intérieur de la ville. Je tentai de me réfugier sur les hauteurs. Autour de moi, les femmes et les enfants portés par des hommes s'enfuyaient en s'encourageant. En bas, c’était l'horreur, les chevaux hennissaient, glissaient dans les rues. Une odeur âcre de mort s'éleva, sembla vouloir dévorer les survivants. J'étais à Lisbonne, et nous étions en 1755. Lorsque j’aperçus l'homme de la photographie, je reconnus mon bien aimé Victor. Il portait à bout de bras le corps inanimé de notre garçon. Ses lèvres articulaient des mots pour moi, j'aurais voulu me jeter dans ses bras mais déjà, il se courbait sous l'emprise des flammes. Je saisis mon enfant, ses petites jambes brûlaient, je l'enveloppai dans ma robe, et m'éloignai du brasier. Lorsque je me retournai, je vis Victor recroquevillé sur lui même, ses yeux me lancèrent un dernier sourire, puis il disparut dans le feu. Les maisons alentours s'écroulèrent en un fatras insupportable. Je me mis à courir de nouveau, je courus, saignant dans mon corps. Mon bébé, que je serrais sur mon coeur avait les yeux exsangues, il me fixait de son regard mort et ses bras se tordaient en tout sens. Je courus, je courus, aperçus la vieille femme aveugle pleurant son canari dont la cage s'était écrasée au sol. Les fleurs de Lisbonne se flétrirent à tout jamais et chaque fenêtre pleura ses enfants de lune. Je n'eus plus que de la rage dans mon âme. Je me souviens avoir vu l'ombre de mon enfant se détacher de son corps, glisser sur les pavés blanchis en louvoyant, se figeant dans les petits carrés de pierre, en d'harmonieuses lignes noires. Alors Lisbonne, maternelle, s'ouvrit à tous ses enfants, avala les ombres des hommes, femmes, enfants, vieillards qu’abandonnait la vie. Lorsque je parvins dans les jardins du château, mon enfant inanimé dans les bras, Je me joignis d'un pas résigné à la foule effondrée, regardant sans mot dire la mort à l'oeuvre. Je pleurai silencieusement mes amours disparus, ma maison emplie de rires et de fleurs. Une blessure s'ouvrit en moi et des siècles et des siècles ne suffiraient à la refermer. Je me suis réveillée à l’hôpital. Ce matin est un matin comme les autres, pourtant, je ne suis pas à ma place. Je m'apprête à repartir là bas. Je vais me donner à Lisbonne en me jetant du haut des remparts du château. Je suis heureuse, si heureuse. Julien referma le petit carnet noir qu’il maintenait fermement dans le creux de ses mains. Il s’approcha du vieux mur humide qui faisait face au lit et caressa les petits trous espacés entre eux avec une parfaite régularité. Sur la pulpe de ses doigts il pouvait lire, sentir cette femme. Ses pensées prirent un visage, celui de la vieille dame qu’il rencontrât en soirée. Un vent de nord-ouest se leva lorsqu’il emprunta la grande place vide de monde et de bruits. Il aperçut, haut perché sur un rocher en saillie, les remparts illuminés du château de San Jorge. Les murs, élancés vers le ciel, étaient somptueusement vêtus de lumières dispersées. Julien força sa marche lorsqu’il commença à arpenter les vieilles ruelles du quartier d’Afalma. Il ne lui fallut que peu de temps pour se trouver face à l’imposante porte principale qui donnait sur les jardins surplombant la ville. A cette heure tardive de la nuit, il trouva porte close et aucuns moyens d’en escalader les murs attenants. Dépité, il finit par s’accroupir sur le sol, le carnet serré contre son coeur et sombra dans un profond sommeil. Le lendemain, un homme rond le réveilla alors qu’il ouvrait toutes grandes les portes. Il lui sourit aimablement, puis l’invita d’un geste à visiter les jardins. Julien le remercia, puis passa devant lui, un peu gêné de ne comprendre aucuns mots que ce dernier lui adressait de façon enjouée. Il se dirigea tout droit vers les créneaux du rempart lorsqu’un homme sec et noir s’interposa. - Il vous demande si vous venez voir les corbeaux, lui décrocha t-il dans un français parfait. - Les corbeaux !? dit Julien qui recula d’un pas. Je ne sais pas de quoi vous parlez. L’homme, ses yeux plongés dans les siens, parût étonné. - Je croyais que vous étiez un de ces journalistes. Il ricana, haussa les épaules, puis s’éloigna sous la frondaison des arbres. Julien se retourna et vit l’homme rondouillard faire de même. Julien reprit sa marche en s’enfonçant sous d’élégantes branches épaisses de dizaines d’arbres dont ils ne connaissait ni les origines, ni les noms... Quand il les aperçut dans l’échancrure d’un créneaux qui volaient un peu plus bas, en cercles concentriques, au dessus d’un petit jardin d’orangers. Ces corbeaux ne croassaient pas, ils n’émettaient aucun son, aucun bruit d’ailes, rien de tout cela. Julien ne comprenait pas et plus il les observait, plus il s’interrogeait sur le fait que ce spectacle ne semblait pas vivant. - ça fait plus de vingt-quatre heures qu’ils tournent ainsi. Julien eut un terrible sursaut. Alex s’alluma une cigarette puis s’assit sur le parapet. - Alex ! gémit Julien. - Aleeexx! beugla ce dernier. - Mais... Comment as tu su ?.... - ... Elle s’est balancée d’ici. Exactement à l’endroit même où je me trouve. Il se pencha en avant puis laissa couler, un filet blanc de salive qui fondit sous le groupe d’orangers. - J’ai raté les corbacs, râla Alex. Il se redressa puis balança le journal contre le poitrail de son copain. - Hier, le mec de la réception t’as vu sortir en ahanant « San Jorge.... San Jorge ». T’imagines sa tête à Cinq heure du mat. Un touriste fou ! Encore un qui part sans payer ! Il marqua une pause, puis ajouta: - T’imagines s’il avait lu le journal, il aurait appelé les flics ! Il emplit ses poumons avec emphase puis finit par déclarer tout en s’éloignant d’un pas allègre: - J’tinvite prendre un p’tit déj’ sur la place Rossio. ça te dit ?... Allez grouille, Parce qu’après j’ai deux rendez-vous d’appart ! Julien restait plongé dans la lecture de l’article. - Alors, qu’en penses tu ? décrocha Alex en lui arrachant le journal des mains. - La fille de la pension, j’aurai pu... - Écoute, je sais pas ce qui tourne pas rond, mais bien que la mort de cette pauvre fille soit malheureuse, cette histoire ne te regarde pas. - J’ai appris des choses sur elle, j’ai lu... - Qu’est ce que tu cherches, Bon Dieu ! s’exclama Alex. Occupe-toi donc de tes affaires. C’est triste, je sais. Mais qu’y pouvons-nous ? -Et ces corbeaux qui tournent en rond... - ça, je te l’accorde c’est foutrement flippant... Mais c’est Lisbonne ! Alex s’envoya une large rasade de café, alors que Julien regardait la place en épousant d’un seul regard l’agitation grandissante. - Il va faire chaud aujourd’hui. Je ne sais pas si c’est une bonne idée de te laisser seul dans ton état. Je vais te retrouver où ce soir, au milieu du Tage, en haut du clocher de la cathédrale, dans les catacombes...Non, mais dis moi ! Julien eut un sourire. Alex finit par ajouter, un rien goguenard, qu'il lui accorderait de nouveau l’opportunité de s'en aller flâner seul s’il lui promettait d’être un petit garçon sage. Julien, trouva l'autorisation bienveillante. Il se régalait déjà de la solitude qui s'offrait à lui. Alex lui tendit son sac à dos. A l’intérieur Julien reconnut son appareil photo, et un bon nombre de rouleaux de pellicules. - Cette ville, déclama Alex... Cette ville mérite une certaine solitude et il me semble que tu en as grand besoin. Ils se séparèrent en milieu de matinée, après avoir profité d'un bon petit déjeuner. Alex lui légua un guide, qu'il consulta un long moment. Il prit soin de régler la note; attention coutumière, qui au delà du simple principe courtois, révélait la digne et haute idée qu'il se faisait de l'amitié. ( Et par la même lui assurait une pensée émue de l'objet de cette amitié ). Lorsque Julien découvrit la forfaiture, il eut un sourire de printemps. Alex avait cette science du ménagement, et toutes ses petites ruses de circonstances trouvaient toujours échos favorables. Il était une personne qui savait toujours être dans le coeur des gens qu'il tenait en estime. Qu'il soit avec eux ou bien à mille lieux, il se devait d'occuper l'esprit de ses proches. On pouvait affirmer sans peine qu'il avait beaucoup d'amis et qu'il savait pour chacun d'entre eux, trouver le mots et les gestes justes pour être digne, lui , comme l'autre, de cette affirmation solennelle qu'il se plaisait souvent à commenter, comme quoi rien ne valait un bon copain. Il y avait dans l'amitié une véritable idée d'éternité, se défiant même de la mort, lui survivant plus certainement que le plus profond amour. Il aimait à penser que l'amour avait son temps et l'amitié du temps, comme il aimait en faire des gorges chaudes. Julien allait d'un pas tranquille et laissa enfin son regard s'arrêter sur tous les fourmillements des rues. Il admira les démarches des gens, les vitrines des commerces, les immeubles collés les uns aux autres qui semblaient se soutenir, ne laissant que des espaces étranglés aux ruelles empierrées. Même en plein jour, ils gardaient comme le soupçon d'une secrète obscurité. Lisbonne était comme une petite musique qui peu à peu se faisait plus présente et dont pourtant on ne pouvait en définir la source. Il y eut quelque chose qui l'angoissa. Cette fille morte, son étrange histoire. Il ne se sentait pas à sa place. Une fois de plus, il éprouvait cette amère sensation. Il se souvint de cette même angoisse qui l'étreignit le jour où son père l'amena avec lui à la chasse. Il y avait son chien pipeau qu'il aimait tant. Il partait toujours de l’avant, truffe au vent en disparaissant dans les hautes herbes dont il se remémorait avec exactitude les senteurs fraîches que les rosées du matin faisaient éclater. Le chien cherchait en zigzagant frénétiquement, et on ne le savait de retour que lorsque la prairie chavirait en décrivant des cercles mouvants. Julien voyait son père, fusil cassé en main qui marchait à ses côtés, à l'écoute, le regard tout imprimé de nature. Il se remémorait parfaitement le temps en suspension. Julien se souvint du faisan qui, à moins de cinq mètres de lui, décolla d'un coup d'aile alors que le chien revenait vers eux. Son père referma le canon sur la culasse, épaula le fusil et tira à deux reprises. Tout alla très vite, il y eut ces horribles détonations qui fracassèrent le silence. Le faisan échappa aux plombs et s'enfuit au loin en battant furieusement des ailes. Son père jeta un oeil sur son fils et eut un soupir. Il éjecta les deux cartouches, rappela Pipeau et décida de rentrer. Julien se souvenait de la souffrance qu'il eût à subir le regard de son père. Il n'y eut pour lui pas plus affreux soupir. Il était bouleversé d'avoir lu dans son regard que ce fils ne serait jamais un bon chasseur. Voilà, ce jour de chasse fut bel et bien le premier où il ne se sentit pas à sa place. Julien songeait à cette impression d'antan. Aujourd’hui, il avait une impérieuse envie de se jeter en avant. Il ne voulait plus craindre les déchirements de la déflagration, ne voulait plus peiner ses proches. Il était sur un plongeoir dont il devinait le bord et le vide qui le séparait des eaux. Il ne voulait plus renoncer au plaisir même qu'ils étaient sûrs de connaître enfin. Il le voulait, appelait ce courage de toutes ses forces. Il respirerait profondément, les yeux clos, se sentirait partir, sentirait le plaisir indicible de la chute, ouvrirait alors les yeux et laisserait les émotions l'envahir. Il traversa la large route qui le séparait des quais bordant le Tage, la tour de Belém, magique le regardait au loin. Combien d'hommes se demandait-il, firent le guet, combien d'entre eux craignirent de voir l'armada ennemie jaillir de l'horizon, et combien d'entre eux espérèrent apercevoir les drapeaux portugais perchés en haut des mâts des fières caravelles rapportant des trésors de mondes inconnus ? Il devint triste, il n'était qu'un pauvre soldat qui rêvait d'océan. Un petit homme accroché à sa terre qui ne trouvait en lui les forces nécessaires pour rêver sa vie. Il épousa des yeux les nuages épars qui filaient droit dans le ciel. Il s’empara de son appareil photographique. - Je m’envole, je m’envole et t’interroge toi, le ciel, toi, le nuage, toi qui me contemple et dont je ne puis saisir le visage. Te montreras-tu ? Je voudrais avoir de toi une image, une preuve de ce que je suis vivant. Montre-moi, révèle-moi au monde. Il crut se souvenir que c'est ici qu'il saisit dans son objectif ses premiers corbeaux. Ils vinrent depuis le centre de la ville en un petit groupe compact qui se posa sur la toiture grise d’une chapelle habillée de lierre épais. Ils se tinrent immobiles un long moment, il prit plusieurs photos. Le soleil venait de gagner définitivement sa lutte contre les nuages, il s'assit un peu plus loin, les pieds au-dessus du Tage, la tête renversée vers le ciel. Il eut cette intense sensation de se sentir enfin exister. Dans le ciel immaculé, le vent se fit plus présent. La nuée de corbeaux était en rangs serrés. Il se redressa et prit une photo qu'il sut sur l'instant réussie,( La toiture argentée de lumière de la petite chapelle, noyée dans une atmosphère de fin de jour avec cette nuée de corbeaux sombres parfaitement alignée ). Autour de lui, l'agitation s'était interrompue. - Vous êtes l’ami d’Alex Tomin ? Julien se retourna en sursautant. - Je suis inspecteur de police. Je vous ai suivi. Julien recula de quelques pas, tentant vainement de masquer la peur qui avait envahit tout son visage. - Je ne voulais pas vous effrayer, mais vous possédez un carnet noir que je souhaiterai récupérer. - Un carnet ? balbutiat-il d’une voix incertaine. - La femme de chambre a remarqué un carnet dans la chambre de la jeune fille qui s’est jeté des remparts. Il se trouve qu’il a mystérieusement disparu. Je pense qu’il peut nous éclairer sur cette affaire. - Pourquoi, croyez-vous.... Julien tentait de distinguer le visage de l’inspecteur mais il s’était placé dans l’axe du soleil, portait de larges lunettes sombres et un très long manteau de cuir. Derrière l’homme, une voiture noire et longue était stationnée. Il ne put identifier la marque. - Je sais que vous le possédez. C’est une pièce à conviction, je vous somme donc de me le remettre dit-il d’un ton soudainement glacial. Julien hésita, il reprenait un peu d’assurance et une foule de questions lui martelait l’esprit. - Je ne comprends pas ce que vous me demandez, et d’ailleurs je voudrais bien voir votre insigne s’il vous plaît. L’homme se raidit, la commissure de ses lèvres se mit à frémir comme par agacement. Julien le remarqua. - Connaissez-vous l’histoire de Saint-Vincent jeune homme. - Non... Je - Il y a de cela bien longtemps un souverain portugais décida de ramener à Lisbonne, la sainte dépouille de Saint Vincent qui fut martyrisé par les romains. Hors, pendant le long périple on dit avoir observé deux corbeaux noirs qui guidèrent la caravelle jusqu'à la ville. La dépouille du saint homme fut enterré dans la cathédrale et depuis ce jour, ces mêmes corbeaux gardèrent le temple contre tout ennemi. Depuis, la caravelle et les corbeaux sont les armes de la ville. On en trouve un peu partout la représentation, sur les trottoirs en pavés noirs et blancs, en fer forgé sur des lampadaires, en pierre sur des immeubles où encore sur des fontaines. -Pourquoi me racontez-vous ça reprit Julien qu’un silence trop long poussa à réagir. - Croyez-moi, ce carnet nous appartient. -De qui voulez-vous parler ? - L’homme se mit à sourire, il brandit le carnet qu’il tenait fermement dans ses mains puis le dissimula dans son large manteau sombre. - Vous ne pouvez faire ça, rendez-moi ce carnet hurla-t-il en se réveillant en sursaut. Les quais étaient déserts et le frémissement soudain de l'ensemble des corbeaux perchés sur la chapelle suscita, de façon soudaine, une terreur glaciale. Un sentiment comme irrationnel, irraisonné. Cette image, face à lui avait soudainement des contours irréels. Ce n'était plus de simples oiseaux posés sur un bâtiment. Il se leva, fit quelques pas en avant, il lui apparut comme une évidence qu'il se nouait un dialogue, une pensée, comme si une autre dimension le scrutait d'un oeil vorace. Il s'interrogea, et se demanda s'il venait de basculer du plongeoir. Cette idée le tarauda et quoique incongrue, n'eut de cesse de sourdre. Il lutta contre cette incompréhensible déraison. La journée avait été éprouvante, il tentait de raisonner et se convainquît presque d'être victime de ses lectures, de son mal être. Léa, il dut se ranger à l'évidence, lui manquait, il se sentit méprisable, d'être là, si loin de celle que tout son corps réclamait. Le besoin d'elle le saisit à la gorge et les larmes affluèrent, se déversèrent dans le Tage. Il lui fallait quitter ces lieux, retrouver des repères. Ses jambes se mirent à courir en proie à un affolement tenace. Il ne sentait que le vent fouettant son visage, le manque de souffle, la douleur dans ses muscles. Il n'eut pas souvenir d'avoir déjà bousculé son corps ainsi. Il courait le long des trottoirs, sous les regards à peine troublés des lisboètes. Et plus il éprouvait son corps, plus il ressentait un certain réconfort. Tout le monde, songea t-il, finissait un jour par courir de la sorte. La vie était peut-être pleine de recoins, de circonvolutions d'oiseaux, d'yeux aveugles, de tremplins, de vides et de pleins. Il ne sut comment il atterrit dans le hall de la gare centrale, il s'assit un instant, la nuit était tombée. Il était vidé, comme un somnambule. Lorsqu’il s'aperçut avoir égaré son sac à dos contenant son appareil photo et le carnet noir, il en fut abattu. Il lui était impossible de retourner sur les lieux, il n'en n'avait ni la force, ni le courage. C'est à ce moment précis qu'il aperçu le vieux photomaton que l'on avait placé sous l'escalier central. Julien n’eut aucun doute. Il le reconnu. Là, face à lui. Le petit sarcophage vertical lui faisait comme des oeillades. Les gens fourmillaient autour de lui et personne, sinon Julien, ne semblait lui prêter une quelconque attention. - Je suis là... Semblait-il chuchoter. Je t’attendais, viens à moi, n’aie pas peur. La peur n’est pas de mon monde. Julien s'approcha à pas lent, Ses narines s’emplirent d’une douce odeur de vieux bois. Il en caressa les contours, puis il écarta le rideau cramoisi. A l’intérieur il y avait un petit tabouret vermoulu qui grinça lorsqu’il le fit tourner. Il s’immisça dans l’habitacle. La vitre qui lui faisait face était toute nervurée sur les côtés. Il l’effleura du bout des doigts. Son reflet avait des lueurs de crépuscule, et dans ses yeux la promesse d’une vérité toute proche les enflammait comme le soleil se couchant sur le Tage. Julien était bouleversé. La vieille machine engloutissait son visage, il lui fallait mettre fin à l'être infâme qui sommeillait en lui, il devait figer cette misérable image que renvoyait la vitre opaque, la ramener à Léa et qu’importe s’il ne s’y reconnaîtrait pas. Elle comprendrait tout ce qui en lui s'était irrémédiablement transformé et inséra les pièces ... Premier Flash, ses yeux s'aveuglèrent, ce fut le trou noir, des images s'affrontèrent au-dessus de nulle part, des colonnes Manuléennes, des vieilles rues désertes et enserrées, des enfants dans un jardin d'orangers, des ondulations noires sur les pavés, la vieille dame aux yeux cousus, la chambre face à la salle d'eau, le Tage s'élevant au dessus de la ville, un trou noir qui s'enroulait en ronds concentriques, un visage blanc d'une jeune femme, aux traits immobiles, émergeant du néant... Quatrième flash, le temps se remit alors en marche. Il s'extirpa de la cabine, dans le réceptacle, quatre photos d'une jeune femme aux cheveux sombres comme les ailes d'un corbeau, au regard bleu de mer, et au visage aussi blanc que de la craie attendaient, patientes. Il l'a reconnue. La ressemblance était troublante, quoiqu'elle ait les cheveux plus courts; le contour du visage, l'expression dans les yeux, tout lui rappelait Léa, et pourtant ce n'était pas elle. Il plaça la photo dans son agenda, puis quitta la gare centrale. Il sut désormais qu'il y avait de l'inconnu tout autour de lui, une frontière ténue qui s'ouvrait à ceux qui n'avaient crainte de fermer les yeux, partout dans la ville, il y avait des corbeaux, un soleil aux lueurs blanches vous invitant au rêve. Lisbonne était une ville en creux où les absences prenaient des formes. - C’est désormais certain, la folie s’empare de moi, je deviens fou... Je deviens fou, cria t-il à lui-même. - Que fais tu ? pérora Alex, alors que Julien, sans mot, finissait de ranger son sac de voyage. Que fais tu ? Bon Dieu Julien réponds moi ! Il le saisit par le col et l’empoigna avec force. - Parle moi nom de Dieu ! Julien finit par plonger ses yeux dans ceux de son ami. Ils restèrent ainsi quelques secondes qui parurent une éternité. - Tu me fais mal, finit par dire Julien. Alex relâcha son étreinte et s’assit sur le rebord du lit. - Julien ! souffla Alex. Je sais que tu es malheureux, mais tu n’es pas le seul à souffrir. Tu n’es pas unique en ce monde. Laisse pour une fois faire le temps... Julien se mordit la lèvre, son regard partant en tous sens. - Tu veux rentrer à Paris ? - Oui, je pars ce soir. Alex s’empara d’une cigarette. - C’est trop tôt Julien. Léa ne comprendra pas. Laisse la vivre sans toi. Elle a besoin de temps, tout comme toi. - Tu ne peux pas comprendre Alex posa sa cigarette. - Bien, dit-il. Si je ne peux pas comprendre alors tu as raison, tu n’as plus rien à faire ici. Je me demande même pourquoi tu es venu à Lisbonne? Julien marqua une pause. - Excuse moi Alex, mais il m’est arrivé quelque chose de très étrange qui a.... Changé les choses. Alex eut un léger sourire. - Je vis à Lisbonne depuis bientôt un an et crois-tu vraiment que je ne puisse pas comprendre qu’ici la vie est différente ?... Julien, tu es mon ami, si tu ne veux rien me dire ne me dis rien, mais sache que tu n’es pas prêt. Tu vas devoir affronter bien des douleurs. Crois-moi Alex. - Que veux-tu dire s’intrigua t’il. Alex resta sans réponse. La colère gagna Julien. - Que veux tu dire Alex ! Pourquoi ai-je l’impression d’entendre des menaces, de ta part... Bon Dieu Alex, dis moi que tu ne me cache rien. Alex mordait maintenant le filtre de sa cigarette. - Tu sais Pour Léa, tu sais pour cette fille et sans doute devrais-je te demander pourquoi m’est apparu cet homme, ce flic ou je ne sais quel mec sortit de nulle part et qui semblait te connaître. - Tu as vu des choses que je ne peux pas voir Julien. Je ne puis t’en dire d’avantage. Julien partit d’un rire dément. - Je dois rêver, je suis dans un mauvais rêve, un complot, un truc dément. Puis il se mit à pleurer, d’un coup, avec violence. - Qu’est-ce qui se passe Alex, ne me laisse pas comme ça. Il y a pleins de choses bizarres. Qui est cette fille ? Alex, dis moi, si tu sais quelque chose... Alex écrasa sa cigarette et l’enlaça. - Je ne sais pas de quoi tu parles, cette fille, je l’ai juste croisée dans les couloirs. Tu sais je les regarde si peu... Et puis son histoire n’était pas la mienne. Si tu l’as rencontrée, c’est qu’il devait en être ainsi. - Julien se sépara de son étreinte. - Foutaise... Tout ça c’est de la foutaise. Je suis pas bien, c’est tout. Je découvre que j’ai mal et ça me rend dingue... -... Oui, Julien ! Tu souffres et découvres la douleur. Mais tu n’es pas fou. Tu as juste commencé à regarder de l’intérieur. C’est douloureux, mais c’est déjà une victoire. Maintenant Julien, maintenant tu dois te méfier de cela. - Et la force est avec toi...ironisa t-il. - Julien, il te faut apprendre à ne plus avoir peur. Accepte de ne pas tout comprendre. Reste là, tu verras, il y a du bonheur à gagner. - A quoi joues-tu ? - Lorsque je suis arrivé à Lisbonne, j’étais seul dans ma vie, un garçon auquel je tenais énormément m’a laissé tomber. Un matin, il a disparut, comme ça, sans aucunes explications. Nous devions partir à Lisbonne en vacances... Et je me suis retrouvé seul. Je suis arrivé ici, je n’avais pas de travail, pas d’argent, pas d’amis et pas de famille. J’ai erré longtemps, Je me suis perdu dans tous les plaisirs, je me suis oublié au risque de me perdre, mais cette ville ne l’a pas entendu ainsi. Je suis tombé en amour de Lisbonne. Je me suis mis à respirer à son rythme, je l’ai appréhendée puis observée et désirée, et puis je me suis donné à elle, à ces gens, à ce nouveau monde et je suis peu à peu revenu à moi-même. Aujourd’hui, j’ai des amis, des amours, du travail, un appartement depuis quelques heures. je m’appartiens de nouveau, je me sens calme, heureux des souvenirs que j’ai et plus encore de ceux que je créer chaque jour. Cette fille est morte car elle l’a voulue, elle l’a décidée. Mais toi, tu n’es pas là pour suivre ce chemin. - Tu me fais peur, il s’empara de son sac de voyage. - Il y a un homme qui te cherche Alex, je n’ai pas cru qu’il soit de la police, mais il était étrange, il m’a parlé et puis... Il a disparu. - Ce n’est pas moi qu’il cherche, c’est toi, Julien. Et c’est toi qui la fait naître, c’est toi et personne d’autre... -Ok....Ok. je vais prendre mon sac, je pars à l’aéroport et je quitte ce pays de fou... - Tu ne les quittes pas reprit tout doucement Alex. Tu l’emportes avec toi. Julien, crois-moi, ne pars pas retrouver Léa. C’est trop tôt et vous risquez... - J’ai... Bredouilla Julien, j’ai attendu toute ma vie, ne me reproche pas de vouloir rattraper les choses aujourd’hui... Arrête le shit et.... je t’appellerai. Il l’embrassa sur les deux joues puis quitta la chambre à la hâte. En prenant le soir même l'avion pour Paris, il ne put s’empêcher d’avoir des regrets, mais il était, somme toute, satisfait de fuir cette folie, de retrouver les siens, de retrouver Léa . il songea aux corbeaux qui volaient en cercle, à la vieille dame, à l’inconnue... Il fouilla dans ses poches et en extirpa la petite bande de papier photographique. Il se perdit dans la contemplation de ces visages et fut meurtri pas la peine et l’affection qu’il ressentit. Il tenait là une preuve de ce qu’Alex avançait. Il eut un doute, un affreux doute. Et si quelque chose d’autre existait, et s’il y avait une vérité dans tout cela. Il ne sut quoi penser. C’était là son secret. Pour l’heure, il le préserverait. Il se devait d’arriver au plus vite à Paris, il se devait de faire cela. Léa Il m’est arrivé une chose insensée, je suis parcouru d’effroi. Je t’écris de nouveau, une lettre qui étreindra tes yeux, t’insufflera une brume mystérieuse dont je suis moi même affecté. Je quitte Lisbonne à l’instant, je remporte avec moi une image étrange, venue de la façon la plus incroyable qui soit. Une image d’une inconnue, une image de toi surgit du néant de mes sentiments. Te souviens-tu des jardins de Rodin, te souviens tu de la clarté soudaine et de ce moment magique. Je me demande s’il n’y a pas de notre part quelques désirs inconscients si tenaces, si vivaces en deça desquels le hasard serait moins aléatoire que nous le pensons. Et si nous contrôlions les petits miracles de la vie plus que nous ne le pensions! Et si cette notion de hasard n’était pas aussi vaste, aussi éloignée de nous. Et si nous le maîtrisions parfois avec la volonté d’un Dieu ! J’ai connu les richesses du silence, de l’intimité, de l’introspection. Que je n’aime pas ce dernier mot ! Il m’apparaît trop technique, trop froid, trop figé. J’emploierai le mot grâce. L’état de grâce. J’ai peur Léa, j’ai besoin de te montrer l’inmontrable et te narrer ces quelques jours d’obscurité. j’ai peur, si peur que tu me prennes pour un fou, que tu ne me comprennes. Croiras-tu à ce changement d’humeur. Je suis à la croisée d’un chemin, je ne sais où aller, mais je crains d’avantage d’être immobile. Je reviens avec la peur mais j’en devine la paix, au bout du chemin... J’ai une preuve et elle dessine ton visage, ton si joli visage. Julien Paris, à la tombée rêves Elle avait tourné en rond de longues heures durant, la nuit avait fait place à un jour gris de cafard. Il n'avait répondu à son appel qu'en fin de matinée, cette attente lui fut insupportable, elle avait tant besoin de lui confier que pour eux, il se puisse que tout soit vain. Il la comprendrait, il saurait reconnaître l'évidence, les libérerait des tentations délicieuses que leur procurait leur liaison. Cet homme était si chaleureux, à l'écoute, en demande, comment pourrait-elle renoncer à ce véritable coup de coeur qu'elle eut pour lui et qui depuis ne cessait de grandir sans qu'elle n'y puisse rien faire ? Elle se remémorait sa démarche légèrement chaloupée et son sourire, son merveilleux sourire qui ne le quittait jamais. Cette soirée à parler de musique et de peinture, la première nuit à discourir sans cesser, l’enthousiasme des confidences, l’émotion des blessures de chacun, la découverte d’une connivence et la séduction au travail et la douceur dans la tête avec ce vent frais et ces odeurs douces. Elle repassait dans sa mémoire chaque jour qui les séparait de leurs premiers baisers, ces heures et ces heures à se chercher du regard, à courber la tête que la culpabilité faisait trembler, puis à s’observer de nouveau du coin de l’oeil jusqu’à l’évidence que rien ni personne n’y pourrait résister. La douceur de ses baisers devant la porte de la chambre d’hôtel, ses mains hésitantes dans l’obscurité du couloir et ses petits gloussements de plaisirs. La patronne vint déposer un deuxième café, elle la regarda à peine. Paris était si calme, comme un Dimanche. Julien était parti, il l'avait laissée seule. D'aucuns auraient jugé courageux de lui laisser du temps, mais elle, ressentait son absence comme une démission. Leur couple avait un parfum de complicité qui faisait taire le désir et les dévorait l'un et l'autre. Avec Julien, elle se savait projetée vers un avenir qu'elle craignait ne pouvoir assumer. Elle n’aspirait qu’à de nouveau courants d’air chauds, d'instant volés et il n'était plus de ce temps là. Elle n'avait pas réussi à pleurer depuis son départ, elle lui en voulait. Elle lui en voulait d'occuper son esprit, de le cloisonner ainsi, à distance. Elle aurait aimé qu'on l'apaise, maintenant, sur le champ. Au loin, elle aperçu Laurent qui arrivait en trottinant de façon gourmande. Déjà, son regard était posé sur elle, lumineux et certain de son pouvoir et son corps tout entier s'enflamma. Elle aurait voulu basculer la table, crier sa joie en se jetant dans ses bras, faire l'amour là, à même l'asphalte, se perdre dans les recoins de son corps, s'abandonner à l'ivresse, oublier ses pensées, vivre l'instant avec de la musique plein les oreilles, elle aurait aimé jouir et couvrir les bruits de la ville. Laurent s'assit face à elle, il commanda un café, n'arrêtait pas de lui sourire, de la dévorer des yeux, pourtant il ne l'embrassa pas. Ils restèrent là plusieurs heures. Il écoutait sans rien dire, les mots qui se déversaient en cascade. Toute la hardiesse qu'elle employait à se convaincre de l'impossibilité de leur liaison, à chaque seconde, le bouleversait d'avantage. Il aimait ses doutes et ses contradictions qui la rendaient touchante, puérile , si humaine. Il aurait voulu lui répondre que leur histoire n'était plus celle d'un jour, mais une véritable rencontre. Il était ému de tous ses efforts dont elle usait, mais il ne se sentait pas capable de la rassurer, comme il était incapable de dire à sa femme qu'il était tombé amoureux, comme cela, que rien n'y put changer. songeait à leur bébé, à ce que la raison lui ordonnait de faire, mais ne cessait de penser qu'il eût été pire de taire le désir qu'il avait pour Léa et cela lui sembla être plus monstrueux encore. Il avait juste envie de profiter avec elle de cette journée que le destin leur accordait. Léa se demandait s'il fallait croire au romantisme, à l'inconscience des élans d'amour et saisir cette chance sur le champs. Elle s'interrompit brutalement de parler et se demanda, s'il voudrait lui faire un enfant. Laurent commanda une bière. Il parla des brocantes qu'il adorerait aller voir avec elle. Il sut qu'il usait d'une ruse lui épargnant des réponses qui purent les blesser d'avantage. Il voulait juste profiter du temps. Il ne se sentait pas coupable, il pensait juste être bon de remettre cette discussion à plus tard. Il n'eut juste pour elle que des mots d'amants et discourut des souffrances dont il était l'objet quand elle était absente. Pas une seconde ne le laissait en paix, il était comme un fou qui ne voulait retrouver la raison. Léa aimait quand il parlait sans reprendre sa respiration, avec ce secret espoir dans les yeux que l'impossible n'existait pas. La peur pourtant était là, palpable, entre eux. Chacune de ses histoires amoureuses avaient suscitées ces mêmes interrogations. Avait-elle véritablement été amoureuse une fois dans sa vie ? Avait-elle simplement souhaité inlassablement vivre cet état extatique de l'amour naissant, cet aveuglement délicieux de la découverte de l'autre, et rejeter par la même toutes les médiocrités que promettait le quotidien. Ne jamais s'investir de peur de se retrouver seule, ne jamais voler trop longtemps près de la lumière, ne jamais s'y brûler les ailes, ne jamais cesser de voler. Pourquoi donc s'interdirait-elle d'éprouver l'amour ? Il était vrai qu'elle n'eût jamais tant regretté un homme que lorsqu'il la quitta. Elle avait trente trois ans, elle grandissait trop vite et était effrayée par ses atermoiements, ses craintes et ses envies d'amour, ses craintes et ses envies d'enfant. Laurent parlait, parlait sans cesse et elle s'évadait une fois de plus. Elle était la reine des salopes. Elle voulait sans cesse obtenir ce qu'elle n'avait pas, une insatisfaction la tortionnait et la tordait à s'en faire pisser de chagrin. Laurent ressentit tout à coup son éloignement, il ironisa, elle était prise en faute. Elle se leva, l'emporta avec lui et fit l'amour avec cet abandon des premiers jours. - Pardonne-moi, rassures-toi, je ne suis pas avec un autre que toi répétait-elle dans sa tête. Là, maintenant, je suis à toi, je te reçois comme une douce caresse fraternelle, il n'y a plus d'angoisse, plus de fin, plus de début, un instant volé au temps. De tout ça, on parlera plus tard. Pour l'heure il n'y a qu'une femme qui fait l'amour avec un homme et mes larmes qui enfin, s'écoulent sur ton corps me libèrent. Je suis bien et je pleure, enfin... Lorsqu'ils se séparèrent, elle erra dans l'appartement, fouilla dans les cartons de Julien. Elle se perdit dans l'étude attentive de chaque photographie que saisissaient ses mains avec une inquiétante frénésie; des temples grecs, des églises romanes, des bâtisses Vénitiennes, des gros plans de pierres, de la matière granuleuse, des couleurs de rouille... Rien d'humain, du figé. Elle prit le carton à bout de bras et l'envoya à travers la pièce. Fatras assourdissant, éparpillements d'images de tout, de rien. Elle prit son visage dans ses bras et resta prostrée, nue sur le parquet lorsqu'elle aperçut son visage dans le jardin du musée de Rodin. Elle saisit le papier glacé en tremblant. Elle le tint du bout des doigts et ne se reconnut pas, pire, elle crut reconnaître une autre femme. Elle pleura. Le travail lui manquait, elle aurait voulu pouvoir occuper son esprit, ne plus parler, ne plus penser, laisser les choses, attendre, faire confiance aux jours qui passent, se concentrer sur quelque chose, gagner de l'argent, assurer son autonomie. Elle aurait souhaité lui écrire une nouvelle lettre, mais ne parvenait à s’y résoudre. Ses cartons regorgeaient de mots, de courriers envoyés à ses anciens amis et amants et dont elle gardait toujours une copie, des confidences, des mots d'auteurs discourant sur l'amour. Toute une vie dans des cartons comme autant de repères, de traces d'elle qui la maintenaient en vie, témoignait de son cheminement comme si elle eut voulut avoir des preuves de ce qu'elle existait intensément, et qu'elle appelait son jardin secret. Elle se demanda si Julien avait fouillé dans son passé, se demanda s'il n'était pas évident qu'elle souhaita un jour qu'un oeil se pose sur tout cela. Elle décida de sortir à la nuit tombée. Le temps était glacé, elle marcha sans but dans le quartier. il y avait peu de passants, tout juste quelques sexagénaires promenant leurs chiens au bout d'une laisse, leur tirant la gueule à chaque pas, et les bêtes patinaient sur le sol gelé en soufflant bruyamment. Libre, elle se sentait libre d'errer ainsi dans un quartier qui soudainement lui était étranger. Ici, un large porche qu'entrouvrait une femme avec une cour crasseuse à l'intérieur, illuminée par les fenêtres alentours. Là, un square fermé à cette heure et que l'obscurité rendait menaçant. Ici, un arrêt de bus sans vie aucune, tout juste quelques canettes de bières laissées sur le banc. Là, des feux qui passaient au vert, puis au rouge. Pourquoi ? Pour des voitures fantomatiques sans doute. Ses pieds se glaçaient, elle sentait encore le corps de son amant s'étreindre en elle, et Julien si loin, plus absent que les voitures à cette heure de la nuit... Lorsqu'elle pénétra dans un petit café d'angle de rue, quelques vieux hommes discutaient silencieusement en cercle autour d'une table ronde, comme s'ils s'adonnaient à un rite mystérieux, ancestral, en chuchotant leurs vies autour d'un verre de Pastis. Elle demanda un café, s'assit face à la devanture envahie de publicités pour réseaux érotiques, et prit la liberté de profiter de cette oisiveté. Elle aurait tant aimé faire comprendre que cette liberté lui était indispensable, qu'elle avait toujours pensé qu'elle n'altérerait pas l'amour qu'elle avait pour Julien, mais elle s'était trompée. Ses sentiments pour Laurent avaient pénétré son coeur insidieusement, comme un bête malfaisante, en glissant dans les failles de ses incertitudes, en louvoyant salement autour d'elle, s'enroulant, vicieuse, elle empestait la perfidie. Le poison s'était écoulé dans ses veines, il avait bondit de façon désordonné, s'était fait ange le temps d'un instant, puis avait allumé les feux, l'envoyant dans d'insondables tréfonds. Elle tombait, elle tombait et son innocence d'enfant souillé jaillit du tréfond. Un reflet vérolé la disloqua, elle s'éparpilla en morceaux. L'enfant la regardait, il sanglotait, Elle aurait souhaité pouvoir le prendre dans ses bras, le serrer de toute sa tendresse de femme, mais il n'existait pas, où plutôt, n'existait plus. Ce mal dont il souffrait était irrémédiable, elle n'y pouvait rien changer, elle le regardait, impuissante. Lorsqu'on vint lui tapoter sur l'épaule. La grosse femme au taxi lui faisait face et la regardait avec une évidente douceur . - Je vous ai tout de suite reconnue, lui dit elle. Avant même de l'inviter à sa table, elle s'assit, commanda deux cafés puis plongea son regard dans le sien. - Je savais que nous nous rencontrerions lâcha t-elle avec assurance. Dès que je vous ai vue dans le hall de l'aéroport, j'ai su que l'on se verrait de nouveau. Léa ne répondit rien, elle se contenta de la regarder quelque peu interloquée, mais déjà acquit la certitude que sa présence n'était en aucun cas du au hasard. Cette grosse femme insignifiante au milieu de toutes les autres grosses femmes de Paris, pénétrait dans sa vie avec cette détermination, cette évidence qui, sans pouvoir en expliquer le sens, entrouvrit en elle les portes de la confidence. Comme ce groupe de vieillards, elles créaient cette alcôve secrète où elles s'apprêtaient à s'épancher. On leur déposa les deux tasses, la grosse dame régla, porta à ses lèvres l'objet brûlant et souffla dessus à plusieurs reprises sans, en aucune manière, se détacher de ses yeux. - Aujourd'hui, on sent la ville endormie. J'aime les Dimanches car tout est plus calme. Les gens devraient profiter de ce ralentissement pour profiter d'eux même, ne croyez vous pas? Léa approuva d'un hochement de tête. - Je m'appelle Myriam, je suis née ici, je vis ici, et je pense de toute évidence y mourir. Ce disant, elle balaya l'espace de ses bras gras avec emphase. Léa aurait souhaité lui rétorquer quelques pensées pertinentes, mais ses lèvres restèrent collées l'une à l'autre. Il lui était loisible de la contempler sans mot dire, cela ne paraissait la déranger en aucune façon. - J'ai toujours cherché à savoir si j'étais heureuse dans la vie. Je n'ai, à ce jour, trouvé qu'une seule réponse. Le bonheur, il vient, malgré vous, et puis il vous quitte sans prévenir. Il faut souvent du temps pour s'apercevoir de sa présence, quoique parfois il vous étreint si fort qu'il vous illumine et vous vous savez sur l'instant heureuse. Léa sourit à ces mots, s'accouda à la table, s'installa sans en avoir l'air dans le confort de son discours. - Il est cependant inutile de s'en faire un but, un absolu, il nous faut nous contenter de ses apparitions, et travailler dans l'innocence à ce qu'il soit toujours plus présent. Mais il n'est pas plus infidèle amant que ce fichu bonheur. Léa avait toutes les raisons de penser qu'elle avait à faire à une excentrique éminemment sympathique. Cependant, elle ne pouvait relâcher l'attention qu'elle semblait vouloir lui inspirer. La chauffeuse de taxi l'examinait avec avidité, désarmant toute méfiance, puis saisit sa main, qu'elle retourna délicatement, paume vers le haut. - Vous avez les mains d'une grande douceur, d'une extrême finesse de peau, elles sont à peine marquées, vos doigts sont courts. Les hommes doivent aimer vos mains, il y a encore un murmure d'enfance en elles. Il n'y a pas plus cruel que les mains des enfants car ces mains n'ont pas encore les mots pour parler, elles n'ont que leurs sciences de l'instinct. Pour sûr, ça fait dégât. Elles ont fait pleurer, mais ont donné beaucoup de bonheur. Écoutez les parler Léa, elles vous montreront la voie. - Comment connaissez vous mon nom s'écria t-elle soudainement en la retirant de son étreinte, d'un geste sec. Quelques hommes se retournèrent, l’observèrent incrédules puis reprirent leurs discussions discrètes. La grosse dame la regarda, quelque peu surprise de la violence que suscita l'arrivée de son prénom dans leur alcôve. Comme à dessein de ne vouloir la heurter d'avantage, elle s'excusa en déposant la sienne sur son épaule. Léa ressentit un apaisement immédiat, des excuses s'étranglèrent dans sa gorge. - Comme je vous l'ai dit auparavant, je savais que nous nous rencontrerions. Certains se plaisent à appeler cela de la clairvoyance, mais moi je n'y vois qu'une simple disposition naturelle dont je voudrais bien faire profiter le monde. Imaginez un instant Léa, si chacun d'entre nous se donnait la peine de regarder les choses de l'âme avec un peu plus d'attention, le monde pourrait être merveilleux, définitivement généreux, plein d'une tendresse nouvelle... Elle se tut, les prunelles de ses yeux d'un noir profond, reflétaient une telle sérénité qu'elle n'admettait plus aucune résistance. Dans sa tête, un vent aux senteurs de fruits mûrs balaya les aigreurs, Tout devint pailleté de couleurs chaudes. Léa comprit alors ce que "apaisement" signifiait, elle le ressentait enfin. - Lorsque je vous ai vue dans l'aéroport, j'ai cru lire en vous un désarroi profond. - Pourquoi n'avoir rien dit ? - Vous m'auriez trouvé déplacée. - Il est vrai conclut Léa La femme se gaussa. - Vous devez apprendre à donner Léa . Elle se raidit, son dos se redressa, elle réfléchit mais ne sut trop quoi rétorquer. - Certains apportent des choses aux gens qui leur sont précieuses. Conseils, affections, reconnaissances. Ils croient se livrer, s'exposer tout entier, mais ce don de soi est illusoire. - Vous ne me connaissez pas et en cinq petites minutes vous suggérez que je me contente d'apporter, sans réellement donner et que cela, je suppose en affecte gravement ma vie, ironisa t-elle. - Je comprends que vous résistiez, mais vous assure que vous confondez les choses. Vous apportez au monde, mais ne savez pas pour autant donner à ce monde qui réclame. Des sentiments en vous vous dictent le repli, vous appelez cela un sentiment de protection, je crois. Vous pensez qu'en vous épargnant aux autres, vous allez ne pas les décevoir et vous faire aimer d’avantage. Je dis qu'il n'y a pas plus crimes odieux que celui de se mentir à soi-même très chère. Léa fut agacée, les propos de cette grosse dame lui apparurent dès lors tout à fait déplacés. Quelle était donc la raison qu'elle avait de lui laisser le droit de la juger, alors qu'elle lui était inconnue ? Les hommes réclamèrent une nouvelle tournée, son regard se dispersa, elle cherchait en elle la force de lui dire qu'au delà du trouble qu'elle occasionnait, la déception prenait place. Mais c'était sous-estimer la force de son regard qui la transperçait de toute part, un regard qu'elle se faisait fort d'être généreux. Elle reprit la parole, laissée chue sur la table, orpheline. - Je ne voulais pas vous blesser, dit-elle d'un ton plus bas Léa répondit aussi promptement - Ce n'est pas grave. Après tout, pourquoi lui en voudrait-elle ? Elle était, selon toute apparence à l'écoute et il était indéniable que derrière son teint plombé d'obscurité, grandissait, à son contact une idée de repos, de somnolence éveillée. Elle regardait en elle avec une nouvelle compassion circonspecte. Sa mer intérieure n'était pas forcément la voie qui menait invariablement dans les gouffres de Charybde et Scylla. Elle était ce soir là toute d'huile, aussi lisse qu'un vol d'oiseau en dessous des nuages. Elle savait pourtant, qu'au fond des eaux se terrait la peur. Il lui faudrait prendre sa gueule et la tenir ainsi, à force de bras, puis plonger son regard dans le sien. Nommer la bête, la reconnaître, la faire sienne. Elle voulait dompter ce démon qui mettait de la suie sur sa vie. - Je suis convaincue que chaque être vivant est la somme d'âmes antérieures. Voyez... Comme si chacun d'entre nous était nourri d'une histoire révolue, d'un être ayant existé. Les âmes s'entrecroisent parfois, se rejoignent et d'autres fois s'éloignent, comme si par delà le temps chaque chose pouvait inspirer, enseigner au vivant une vérité. - Vous voulez parlez d'une âme soeur se gaussa Léa. - En quelque sorte répondit-elle, sans laisser transparaître le léger agacement que suscita le ton désinvolte et narquois qu'elle avait insufflé à sa remarque. - Parfois, à vivre à la lisière du réel, on frôle cet inconnu. Et nous-mêmes êtres vivants pouvons inspirer d'autres que nous. - C'est en deux mots ce que vous ambitionnez pour moi. Là, c’en fut trop. La grosse femme inspira bruyamment, puis jugea qu'il était prématuré d'en dire davantage, elle décida de mettre un terme à cette discussion. - Vous côtoyez beaucoup de gens dans votre travail, lui lança t-elle. - Je travaille dans la comptabilité. - Vous contrôlez les choses, vous observez. Un large sourire envahit son visage, elle semblait tellement en savoir sur elle. - En fait, mon travail consiste à déterminer la meilleur manière d’optimiser le fonctionnement de certains départements, définir leurs coûts, et chercher à les réduire, imaginer de meilleurs rendements etc.. - C'est un travail prenant. - En apparence seulement conclut-elle morose. - En apparence seulement reprit l'autre amusée. Un instant s'écoula alors, premier silence. Les hommes se saluèrent grassement, à coups de rires tonitruants et brusques accolades. Léa les observa, ils respectaient un rituel bien huilé, fait de gestes larges et de sourires francs, de discussions banales dont le but était d’obtenir les rires de l’assemblée. Elle se demanda comment les hommes prenaient le temps de parler vraiment, de ce qu’ils cachaient dans les profondeur de leurs coeurs. Ils lui parurent étrangers, ils ne parlaient pas la même langue, elle en était intrigué et passablement agacé. ils passaient une grande partie de leur temps à masquer les fissures mouvantes des vieux murs. C'est le moment que choisit la grosse dame pour se lever à son tour, elle la salua en l'empoignant tendrement. Ses deux mains jointes, dans la douceur des siennes, caressèrent l'intérieur moelleux de sa paume, l'extrémité des doigts larges se recourbèrent vers le dedans et l'enserrèrent à leur tour avec affection. Elle devait prendre son service de nuit. Elle lui proposa de se revoir le lendemain, sans s'en expliquer d'avantage. Elle insista sur le fait qu'elle tenait à lui montrer quelque chose. Comment résister au hasard de cette nouvelle rencontre, et puis elle n'avait rien à faire ces jours prochains. Léa accepta et la regarda partir, sa démarche était lourde, on aurait dit un de ces gros bouledogues anglais. Pourtant derrière cette allure pataude, Léa savait que quelque chose éveillait en elle une irrésistible curiosité. Cette fichue curiosité dont souvent elle souffrait. Lorsqu'elle rentra, elle remarqua le clignotement de son téléphone cellulaire. La voix de Laurent pénétra son esprit, elle était toute d'affection contrite. Son absence le bouleversait, ses mots étaient pleins de remerciements, il glorifiait son aide si précieuse. Il avait parlé à sa femme, lui avait livré ses angoisses concernant leur enfant, l'amour exclusif de cette mère qu'il découvrait, son corps et son esprit qui changeaient, et lui, effaré, car incapable de la reconnaître. "Je ne suis pas prêt" répétait-il, "je me sens investi et étranger, spectateur de mon couple". Il savait que Léa le comprenait. Elle lui en voulut sur l'instant de lui renvoyer une affreuse image, et de la placer ainsi à distance respectable. Cet homme n'avait connu que la mère de son enfant. Elle était son deuxième amour, et avait apprécié cette virginité du coeur dont elle avait tout loisir de modeler à sa façon. Elle savait être attirée par Laurent, car elle n’était pas une de plus, mais une personne unique, que la providence avait mis sur son chemin. Une femme qui s’assurait ainsi un amour des plus exaltant, d’une pureté de roman. Et puis elle s’attrista de nouveau. Elle craint de pervertir le coeur de ce garçon, elle craint de se jouer de lui et de le décevoir. Elle craint de ne pas vouloir d’un amour si fort, si brillant, si généreux qu’il puisse ramener le désir à de moindres proportions. Elle conspuait son innocence comme sa perversité et ne pouvait admettre que les deux puissent aller de paire. Pourquoi, devrait-elle choisir ? Julien lui revint à l’esprit avec violence. Elle se sentit misérable et son visage tout entier se déforma de douleur. Elle haïssait son incapacité à faire des choix, si seulement eut-elle put en comprendre les raisons. Léa, était toute porte ouverte, comme une maison vide. Julien, Laurent, elle était en attente de celui qui gagnerait sur elle. Elle se sentait belle en pure perte, nue du coeur. S'il venait trop tard, elle se couvrirait de rides, de plis et de pâles couleurs, on l'aurait mise en terre. Elle ne rappela pas Laurent, elle était trop épuisée, le sommeil la gagna rapidement, elle s'y abandonna au plus profond d'un silence agité. Cette nuit, emmêlée dans l'amas tempêté des draps, elle plongea dans l'eau noire de la mer. Une marée fulgurante la brassa, la roula, puis l'aspira. La surface s'éleva à perte de vue, elle entrevit une dernière fois son halo blanc comme un ultime et minuscule point, puis le néant, l'obscurité, le point zéro. Une excroissance naquit dans les tréfonds de son corps. Elle poussa inexorablement. Submergeante de nausée, elle haleta comme un chiot, se tordit, se souleva, s'agrippa à elle même. La bête la regardait, un sourire carnassier dessiné sur un visage décharné et malade. Ses yeux exorbités exercèrent sur elle une violence souveraine. La bête connaissait ses terreurs, et se délectait de son dépérissement intérieur. Juchée sur de longues jambes effilées dont les contours décharnés suppuraient d'une mauvaise graisse noire, elle la défia, enorgueillie par la victoire qu'elle savait déjà acquise. Léa resta là, statufiée, se figea comme autant de pierres tombées en ruines, immobiles dans l'oubli, abandonnées aux racines, aux pluies acides, aux plantes vivaces, aux mousses luxuriantes, aux insectes et petits animaux qui la pénétraient, la dévoraient s'enfouissaient en elle, la grignotaient peu à peu, la fragmentaient. Elle n'était plus que matière sableuse, se confondait dans un tout terreux où chaque corps défunt s'emmêlait l'un dans l'autre pour disparaître à jamais. Elle flottait, roulait sur elle-même, un astronaute glissant dans le vide. Les bras de la bête se déployèrent autour d'elle, l'enlacèrent, l'étreignirent avec une douceur perverse. La tenture cramoisie de ses souvenirs s'entrouvrit et la bête de sourire de la montrer ainsi. Un rai de lumière surgit de derrière les voilages et la ramena à la vie. Elle était toute en sueur, agrippée à l'oreiller comme à une bouée de sauvetage, perdue dans un océan de draps salis. Les images de son cauchemar étaient là, remontées à la surface. Elle les tenait fermement, ne voulait plus les lâcher. Elle avait peiné pour les ramener à la vie, il lui fallait les détruire, la tâche était ardue, elle avait peur. Elle aurait voulu pouvoir se blottir dans les bras de l'homme qui saurait comprendre et toujours l'aimer. En ce matin ensoleillé d'hiver, elle se sentait bouleversée, elle réclamait de l'aide... La grosse dame était devant la porte de son immeuble lorsqu'elle sortit dans la rue. Emmaillotée dans un large manteau de laine épaisse, une écharpe bleue étranglait son cou, ce qui lui donnait un drôle d'aspect, comme si l'on avait posé sa tête sur un socle. Son visage s'illumina à sa vue. La grosse dame la prit dans ses bras et déposa un baiser mouillé sur sa joue, puis l'emporta avec elle, ricanante et secrète, elle ressemblait à un petit animal espiègle qui riait déjà dans ses moustaches de la farce qu'il s'était promis de faire. - Connaissez vous le cimetière du Père Lachaise très chère ? Dit-elle d'un ton goguenard. Curieusement, Léa n'avait jusqu'à ce jour jamais mis les pieds dans ce cimetière alors qu'elle habitait à proximité. L'idée même d'aller flâner cernée par des cadavres ne l'enchantait guère, mais ce jour là, il est vrai, l'idée ne la dérangea pas. Elles déambulèrent ainsi une bonne demie heure, la grosse dame commenta l'attrait de certains tombeaux en pyramides recelant de belles histoires, l'interpella lorsqu'elles croisèrent certaines célébrités, écrivains, poètes, artistes et politiciens qui marquèrent l'histoire. Léa, était fascinée par les grands arbres dont les racines s'insinuaient dans la terre et les pierres remuées. Il régnait dans cette ordonnance d'allées impeccables un calme surprenant, on entendait même les chants des oiseaux. - Ici, c'est plein de vie, lui dit-elle enjouée. Vous ne trouvez pas cela curieux ? - Reposant plutôt. Elle sourit à sa réflexion. - Quand je doute, je viens souvent ici. Il y a comme dirait-on de l'éternité dans l'air. Elle s'assit sur un petit muret de pierres moussues, ramena son écharpe autour de son cou et regarda distraitement autour d'elle en inspirant profondément. - Ici, c'est comme si l'inévitable devenait supportable. On se sent, comment dire... Immuable. Elle s'esclaffa alors. Léa vint s'asseoir à ses côtés respira le vent, exposa son visage aux rayons du soleil. Ses yeux se fermèrent. Au loin, elle percevait les rumeurs de la ville. Elle se souvint de la maison familiale en bord de Sarthe, du bruissement des feuilles des grands peupliers, des poules d'eau qui accouraient depuis la berge d'en face en agitant les ailes, s'éclaboussant mutuellement à la vue des quignons de pain qu'elle jetaient vers eux. Elle se souvint de son premier amour, de la maladresse de leurs gestes, de l'odeur de l'herbe des bords de rivière, de la file indienne des petites fourmis noires qui prenaient soin de contourner leurs corps enlacés, indifférentes à ces étreintes pachydermiques, de sa bouche respirant l'odeur de ses cheveux, de l'accélération de son souffle, de ce membre doux qu'elle enfournait en elle avec appréhension. Aucun souvenir d'avoir eu mal, aucune appréhension, sinon de n'avoir pas, un tant soit peu, saigné. Tout juste quelques coulées de sèves entre ses cuisses, rien d'autre. - Vous voyez cette pierre tombale, dit-elle en l'extirpant de sa torpeur. Léa suivit du regard son doigt qui se pointa en direction d'une petite sépulture de granit rose sans fioritures aucunes et dont la simplicité n'invitait pas à la contemplation. - C'est une concession pour l'éternité. Elle s'amusait de l'interrogation inscrite sur son visage, puis reprit plein d'éloquence dans la voix - Ici repose mon défunt mari. Léa était loin de se douter que ce fût-là, sa surprise. Que de se recueillir devant la dépouille de son mari était bien la raison qu'elle avait eu de la convier à se revoir aujourd'hui. - Il tenait une menuiserie rue Rollin, c'était un acharné du travail. Remarquez, il n'était pas dénué de talent. Il fabriquait des meubles et toutes sortes d'animaux en bois qu'il sculptait le week-end à ses heures perdues... Ces fichus animaux de bois.... Elle posa une main sur une des cuisses de Léa, la tapota gentiment, comme si elle l'invitait à patienter, à l'écouter avec attention. Que ce qu'elle voulait lui dire pouvait la concerner aussi. Léa était intriguée. - Quand j'étais plus jeune, je vous assure, j'avais de l'allure. Je n'étais pas d'une transcendante beauté, mais je savais émouvoir les hommes. Mon mari était un être merveilleux, un très bon amant aussi... Remarquez, si je l'ai épousé c'est qu’il savait y faire. Et puis, le temps, ça a tout rouillé. Les affaires, les soucis, le dialogue qui fout le camp. Moi, j'avais mon corps, mes pensées secrètes. Les hommes devraient savoir qu'un des premiers talents d'une femme c'est son corps. Elle lui lança un regard complice. - Il ne me regardait plus, je veux dire plus comme avant, Et certains en ont profité. Elle se tourna alors vers elle, lui saisit les mains et s'illumina tout entière. - Une femme ne résiste pas devant un homme qu'elle bouleverse.... J'ai ainsi aimé bien des hommes. De ces hommes sensibles, fragiles qui n’ont de cesse de vous harceler avec cette sempiternelle question. « Avec toi, suis-je un homme ? ». Je n’ai jamais su résisté à ces gars là. Prenez la peine d’écouter leur crainte, confortez les et ils deviennent les meilleurs amants du monde. Mais il est tout aussi vrai qu’on s’en lasse. Nous les femmes, à l’essentiel, nous cherchons des hommes forts, indépendants créatifs, courageux et protecteurs. Mais ces types finissent par nous agacer tout autant, de cet aveuglement qu’ils ont à vouloir ne se consacrer qu’à cette maudite construction d’eux-même. Quand ils sont fait de ce bois là, ils finissent toujours par s’ennuyer de nous. Ils nous oublient en cours de route. Tu les mets en selle et les voilà à conquérir les plaines. Qui pouvons-nous ? et peux t-on les blâmer pour autant ? Après tout, ne dis t-on pas toujours à un garçon « Sois un homme mon fils ». Alors qu’à nos filles, nous n’éprouvons en aucune façon la nécessité de leur dire « Sois une femme, ma fille ». Non, elle sont des femmes de par nature. Un homme ne naît pas homme, il le devient. Voilà bien une preuve de notre supériorité, s’il est besoin de le rappeler. Ils n’arrivent pas à gérer leurs désirs de paraître, et refusent d’exister pour ceux qu’ils sont. On devrait interdire de dire à nos enfants « Sois un homme ». On devrait leur dire « Tu es un homme, cela suffit ». Dans cette interrogation, Ils cherchent et cherchent des réponses et nous trouvent chaque fois sur leur route. Ils sont fait d’artifices, et ne se contentent que rarement de ce que la vie leur offre. Nous, ne sommes pas tout à fait de la même religion. Nous, les femmes sommes de plein pied dans ce monde, nous le créons, nous enfantons. Voilà le grand drame de la masculinité. Ils nous en ont fait payer le prix, les bougres ! Ils ont peur de nous. Ils nous prennent pour leur pute, puis se lasse et s’effraient de ce que nous sommes toutes des mères. L’homme, très chère, ne supporte pas cette domination et il faudra encore un bon paquet d’années pour qu’ils l’acceptent sans crainte. Car les femmes n’ont pas ce même goût du pouvoir, elles ont surtout le goût d’exister à travers le pouvoir. Pourquoi donc croyez-vous que pendant des siècles nous avons été absente de la vie sociale ? Nous sommes pourtant depuis toujours le fondement même de l’humanité, son pivot, son point d’encrage. Les couilles, c’est nous qui les avons très chères. Mais peut-être, sommes nous fautives de ne créer que des hommes-enfants. Il n’y a pas plus grand plaisir que de leur répondre dans le fond d’un plumard, alors qu’il vous étreignent « Viens mon homme, tu es mon homme ». A coup-sûr, il deviennent des lions. Un homme n’est un roi que s’il porte une couronne. Et ce sont les femmes qui la détiennent. Il nous faudrait savoir faire taire parfois la mère qui est en nous. Après tout, pour la plupart qui nous regarde, nous restons avant tout cette mère et une mère on ne la baise pas, on ne l’aime pas comme un homme, mais comme un enfant, un éternel enfant et de cela nous sommes naturellement responsables. La nature humaine est ainsi faite. Le froissement d’une aile de pie, se fit entendre au loin. Elles restèrent ainsi suspendues à leurs pensées, puis Myriam reprit. - Mon mari amoncelait son bestiaire de bois, alors que moi je jouais de la prunelle et des hanches. De temps à autre, je me donnais à lui, il se croyait assermenté, ne se posait pas de questions, et moi je continuais à mentir, je jouais l'enfant gâté. Je lui ai toujours reproché de ne pas avoir voulu voir mes larcins. J'aurai parfois souhaité qu'il me maltraite, me retienne, des choses comme ça. Mais non, il y avait entre nous, sa menuiserie et ses fichues bestioles. Enfin, il a toujours été généreux avec moi. Il n'a pas tenté de me retenir à la menuiserie. Le jour où je lui ai avoué que je faisais des stages pour être chauffeur de taxi. Il a été étonné, c'est vrai. Il a rouspété un temps et puis s'est rangé à l'évidence que rien ne pourrait faire changer ma décision. Il me savait de caractère, il acceptait. Paix à son âme, c'était un brave homme. Elle retint son souffle, un instant, puis continua. - Heureusement, nous avons eu Thomas. Un homme que sa mère à fait à l’image de ses désirs. Un garçon adorable, comme toute mère en rêve. Tout en gentillesse, et tout en blessures secrètes... Que je n’aie vue à temps... J'aurai pu à plusieurs occasions quitter son père, mais je n'étais pas malheureuse, il me laissait libre, et m'apportait un foyer. J'étais mère, femme et éternelle amante. Je voulais être tout d’une femme. Je ne sais toujours pas si mon fils me l'a pardonné...Un jour... Un jour il a ouvert une porte qu'il n'aurait jamais dû ouvrir. Elle la lorgna, amusée d'avoir surprise Léa et lui tapota de nouveau les cuisses de ses grosses mains chaudes. Elles restèrent un long moment sans parler, Léa songea à Julien. Elle aurait souhaité poser sa tête sur son épaule, rester ainsi un long moment. la paix que lui inspirait cette discussion, la ramenait immanquablement vers lui. Un chat efflanqué surgit de derrière une petite crypte toute défoncée, il s'arrêta brusquement, de toute évidence étonné de leur présence, les observa un court instant, puis se déroba sans bruit. Myriam avait retiré ses mains de sa cuisse et faisait tourner dans ses doigts le bracelet trouvé dans le taxi. Elle paraissait subitement ailleurs, inquiète. Léa aurait voulu l'aider, mais ne sut comment s'y prendre. - Je voulais vous parler du bracelet, car il est lié à toute ma vie. Toute petite, comme je vous l’ai déjà raconté, je devinais les choses avant même qu'on me les dise. J’ai su, bien avant l’heure quand décèderait mon père. Je me souviens de la violence de la réaction de ma mère quand je me confiai à elle. Mon père mourut comme je l’avais prédit et Je me rappelle de la peur qu'elle eût alors chaque fois qu'elle posât son regard sur moi. Depuis ce jour, je me suis promis de taire à jamais les choses que je voyais. Pire que cela, j'ai dissimulé au plus profond de moi ce terrible pouvoir. Je suis devenue une autre femme, superficielle, menteuse, dangereuse. J'ai tué mes rêves très chère. J'en souffre chaque jour. Elle sanglota, puis d'un revers de main essuya les quelques larmes qui apparaissaient à la lisière de ses yeux. -Ce bracelet, m'a été offert par ma mère qui l'avait reçu de sa mère. Je voulais qu'elle l'emporte avec elle. Le jour de son décès, je suis venu la voir sur son lit d'hôpital. Je lui ai donné, elle la fait tourner dans ses vieilles mains puis elle m'a dit. » Je te plains, cela doit être effrayant « Elle m'a rendu le bracelet et puis elle est morte comme ça, d'un coup. Léa s'approcha d'elle et lui caressa doucement l'avant de son bras, sa peau était douce, tachetée de petits grains de beauté. - Il y a deux semaines, reprit-elle d'une voix grave et solennelle, Thomas est rentrée chez moi, ses yeux étaient emplis de larmes, il s'est jeté dans mes bras et a pleuré comme un enfant. J'ai été bouleversé, jamais un homme ne m'avait ému à ce point. Je me disais, que connaissant mon fils, il devait lui en coûter pour pleurer ainsi. J'ai tout de suite compris que son amie, venait de rompre avec lui. Il ne comprenait pas, n'avait rien fait de mal, l'aimait passionnément... Très vite, je l'ai contactée. Elle m'a donné rendez-vous en bas d'un hôtel où elle avait trouvé refuge. Nous nous sommes retrouvées dans mon taxi. Elle avait avec elle deux valises, un billet d'avion, une destination qu'elle gardait secrète. Elle me dit juste qu'elle ne pouvait plus continuer à mentir à Thomas, et qu'elle savait qu'il n'accepterait jamais de vivre avec la certitude que jamais elle n'aurait d'enfant de lui, pour la cruelle et simple raison que son corps ne lui permettait pas. Sa douleur a transpercé mon coeur de femme, je ne pouvais rien dire. Je savais, j'avais toujours su... J'aimais profondément cette fille, elle avait ces mêmes ombres que vous. Mais, je n'ai jamais tenté de faire quelque chose pour elle, je n'ai pu, je le regrette tellement . Nous avons pleuré toutes les deux en roulant vers Roissy, et puis elle a voulu me rendre ce bracelet. Elle s'appelait Hélène, et le jour où je l'ai rencontrée, j'ai su que ce bracelet était pour elle. Je pensais qu'il l'aiderait, j'étais stupide. Mon mari l’a toujours trouvé hideux. Il porte en lui l'espoir, ma lumière intérieure, dont vous prenez conscience. Hélène l'adorait et le portait tous les jours. Elle m'appelait régulièrement enthousiaste, et me racontait qu'elle se sentait pleine de vie, elle semblait parfois trouver des choses dans ses rêves qui la rendaient plus forte, elle s'apprenait, se comprenait d’avantage et cela, elle en était convaincue, lui venait de ce bracelet. Il l'inspirait. Elle était infirmière dans une clinique et affirmait sentir une reconnaissance nouvelle dans les yeux de ses patients. Son comportement changeait, elle, comme le monde qui l'entourait, le percevait. J'étais heureuse, pour la première fois je me suis sentie utile à quelqu'un: Elle marqua une pause à son récit, au-dessus de leur tête, le feuillage d'un grand arbre bruissait. - Nous sommes restées toute deux sans voix. En arrivant à l'aéroport, nous sommes tombées dans les bras l'une de l'autre. Nous nous manquions déjà énormément... Elle a fini par se dégager puis et partit sans se retourner, d'un pas rapide et moi j'entendais son coeur saigner à l'intérieur... Quelle a été ma surprise d'apercevoir Thomas qui courait dans l'aéroport cherchant désespérément Hélène. Il m'a vu, s'est précipité sur moi. J'ai bredouillé, tenté d'expliquer, il ne comprenait pas. Je ne pouvais lui dire sur l'instant les raisons qui la poussaient à s'en aller. Je pleurai, tentai de calmer sa panique, mais rien n'y fit. Il finit par s'en prendre à moi, me reprocha de lui cacher la vérité, de l'abandonner, comme j'avais abandonné son père. Il me cracha à la figure combien j’étais ignoble à ses yeux. Il me parla du jour où il me surprit avec un autre homme... Il me fusilla avec des mots terribles, dans ce même hall où nous nous sommes rencontrées. Je découvrais cette nuit-là ce que la peur engendrait comme haine. Je restai là, muette... Je l'avais trahi et il ne me le pardonnerait jamais. Il était de ces personnes si timide, si sensible, si aimable, qu’il était d'autant plus effrayant. Il n'y a pas de colère plus à craindre que celle de ces gens-là. Toute ma vie, je me suis protégée de ce que je craignais être. J'aurai dû imposer, être plus forte, j'aurai dû aider les êtres qui m'étaient chers. J'aurai dû aider Thomas. Toute ma vie, j'ai tu ma vérité, j'ai joué, j'ai parié sur l'insouciance alors que mon mari et mon enfant auraient sans doute mérité mes lumières. J'ai commis l'impardonnable erreur de me mentir à moi-même. Avec un peu plus de courage, j'aurai pu déceler les blessures, entrevoir les issues et trouver les mots, les gestes pour faire de ma vie, de nos vies quelque chose de meilleur... Je suis morte cette nuit-là dans ce hall.... Sa voix s'étrangla, elle se mit à pleurer bruyamment: - Je n'ai plus jamais revu mon bébé. Je sais qu'il est parti en Irlande. Je suppose qu'il pense la retrouver. C'est un pays qu'elle aimait beaucoup, elle y a fait ses études. Mais je sais qu'il s'est trompé. Elle n'est pas là-bas, je le sais, je le sens. Il m'a appelé une seule fois. Je lui ai envoyé de l'argent, l'ai supplié de rentrer, puis j'ai voulu le rejoindre et il me l'a interdit. Il m'a fait jurer de ne jamais tenter de le retrouver. Et moi j'ai promis, comme une mère promet à un fils... Depuis, je n'ai plus jamais eu de ses nouvelles. Chaque jour, je me rends dans ce même hall avec cet espoir de les revoir tous deux, bras dessus, bras dessous, rigolant comme deux idiots. Je ne sais ce qu'il est advenu d'eux, Je ne vois plus rien. Elle s'interrompit un court instant. - Lorsque je vous ai aperçue, j'ai su, sans pour autant me l'expliquer, que vous étiez l'espoir que j'attendais. J'ai lu dans vos yeux, votre malheur, tout en moi est revenu à la surface, j'ai lu toute votre vie comme dans un livre... Elle la saisit de toutes ses forces, Léa fut pétrifiée, tout à coup la peur la prit, elle ne bougea pourtant pas. Myriam sentit son trouble, la rassura du regard. - Je n'ai jamais ressenti un tel pouvoir chez quelqu'un, mais ce pouvoir à juste besoin d'une lumière. La brûlure du bracelet dans ma main, s'est ravivée à l'instant même où mes yeux se posaient sur vous. Je n'ai aucune explication Léa, j'ai juste une conviction qu'il nous faut croire toute deux à l'espoir. Souvenez-vous, ce bracelet... Elle le tendit vers Léa qui le regardait, hypnotisée. - Souvenez-vous, vous l'avez trouvé , je vous conjure, vous supplie de l'accepter, car il est notre salut. Croyez-moi, Léa, regardez en vous. Je suis peut-être une grosse femme avec des faux airs de Bouledogue anglais, mais je crois en vous. Elle plaça, le bracelet dans le creux de sa main, comme les caresses de la veille, un incroyable apaisement l'envahit toute entière, elle lui déposa son numéro de téléphone sur un petit bout de papier fripé puis elle s'éloigna d'un pas tranquille. Léa vit la jeune femme dans le hall, elle ne se retournait pas, prenait un avion, le ciel autour d'elle et la mer sous ses pieds. Une mer lisse comme un vol d'oiseau sous les nuages, avec dans ses abysses, toute la haine et la corruption. La grosse dame au bijou se retourna, elle la regarda. - Vous saurez où me trouver, quand me trouver, si vous avez besoin de moi, dit-elle gravement. Elle disparut alors, comme le chat efflanqué, elle disparut, la laissant seule au milieu des morts. Elle resta ainsi, le bracelet dans ses mains, à l'abris des bruits, une heure, deux, elle ne savait plus, elle n'était plus la même. Elle sentit l'odeur de vieux bois de l'école de musique, sa robe trop étroite de la petite fille qu'elle était. Le père Merin assis sur sa chaise qui l'invitait à s'approcher, son haleine mauvaise, ses bras qui l'enserraient, ses doigts qui la fouillaient toujours plus profondément. Une heure, deux, elle ne savait plus, elle n'était plus la même. - Qu’est ce qui t’es encore arrivée ? Interrogea Marion en claquant la porte derrière elle. - Mon Dieu, mais qui t’as mis dans cet état ? Elle la prit dans ses bras, lui essuya ses larmes et la cajola tendrement. - Là... Tout va bien, je suis là maintenant. Calme toi. Léa lova son visage dans le creux de son cou, ses soubresauts s’estompèrent. Ses yeux clos laissèrent filer encore quelques larmes, le temps pour la nuit de s’emparer de Paris. Léa se réveilla une heure plus tard, l’appartement sentait bon la nourriture chaude. Marion s’attelait dans la cuisine avec la précision d’un grand chef. - Saumon en papillote avec pâtes au coriandre. ça te dit, chantonna t-elle. Léa s’accouda au bar américain. - T’as vu ta tête, franchement. Tu devrais prendre un peu plus soin de toi. - Tu as raison finit-elle par dire, tu as raison. - Je n’ai pas osé ranger ton salon, alors je pense que l’on va dîner au bar, lança t-elle en lorgnant vers le fatras de photographies qui envahissait toute la pièce. - Tu as raison. - J’ai essayé de t’appeler, mais tu as débranché ton répondeur. Tu devrais t’acheter un portable, ainsi je pourrai savoir ce qui t’arrive à tout moment... Au cas... - Tu as raison... Elle interrompit ses tâche et lui décrocha un regard plein de reproches. - Tu es en rupture de neurones ou quoi. Je parle à un robot ménager, ou devrais-je dire, au vu de tous ce foutoir, à un robot déménageur... Évidemment que j’ai raison. Sache que j’ai toujours raison. Ceci étant précisé, installe toi et raconte moi. Laurent aperçu la lumière dans l’appartement, il entrevit la silhouette de Léa et celle d’une personne qu’il ne connaissait pas. Il n’osa pas monter, comme de téléphoner. Il resta là, un long moment, puis fit démarrer sa voiture et fila dans les embouteillages. Julien Si je te parlais des chagrins de mon coeur, penserais-tu pouvoir les réconforter. Es-tu celui qui devrait savoir ce qui de moi est brisé. Je crains avoir découvert des choses si immondes que je ne sais plus que faire, plus quoi dire. Je t’écris et t’écris encore comme pour comprendre pourquoi ces derniers jours ont été si bouleversants. J’ai acquis un bracelet bien étrange, il te plairait, toi qui aime tant les vieilles choses. Je l’observe, il est tout près de moi. Il m’apaise. Je voulais de cette sérénité qu’il m’inspire et ne rencontre que des tourments. Je profite ainsi de ce moment de répit pour te parler. Une colère s’est emparée de mon coeur, une affliction d’outre-tombe, d’un autre temps. Je ne regrette rien de ce que nous avons vécu et pense connaître les raisons de notre éloignement. Mais les conséquences me sont inexplicables. Depuis ton départ, je pense si souvent à toi. J’ai besoin du silence et de la solitude mais pas de ton absence. Des ruines de notre amour, émerge l’étrange, et je suis là à contempler cet amas, fascinée, terrifiée. Tu n’as pas tort, il y a de la beauté dans les objets, dans les pierres, une âme impalpable, étrangère à la cruauté des souvenirs. Moi, qui te reproche tant d’être en dehors de la vie, de survoler les gens comme on survole en avion un paysage, suis bien vaine. Cette nuit, j’ai des envies de voyages, de ces voyages que l’on fait pour soi. Je t’envie et te jalouse d’être ainsi parti, loin des affres, loin de ma douleur. Quelle est noire cette douleur et à qui en parler, sinon à toi. Ce soir, Marion est venue me consoler. Je n’ai pu avouer ce qui me torture ainsi. J’ai préféré la préserver. Elle est partie apparemment rassurée, du moins a t-elle eue l’amitié de ne rien faire paraître de son trouble. Je la sais plus inquiète qu’à son arrivée, mais je la sais toute proche de moi, cela me suffit pour l’heure. Que puis-je te reprocher que je ne puisse me reprocher à moi même ? J’ai rencontré une drôle de femme. Elle m’a montrée un visage de moi que je n’avais jamais vu. Elle m’a fait plonger en moi. Je suis épouvanté. Ne m’en veux pas de ce qui risque de m’arriver, des décisions que je m’apprête à prendre. Ne m’en veux pas. Je suis à ma recherche. Léa Paris, à la tombée du coeur Le lendemain, à 10h30 précise, Marion klaxonnait sous les fenêtres de Léa. - Je savais que tu ne résisterai pas à un déjeuner entre filles. Ca va te faire un bien fou. Virginie à hâte de te revoir, son mec travaille et ses deux gosses sont à l’école, quant à Véro, c’est la chkoumoune totale avec son appartement. Tout ça, plus tes histoires de coeur... Le rêve ! On en a pour la journée... Elle s’esclaffa, mit la musique à fond et démarra en trombe. Elles se retrouvèrent dans un petit restaurant turc, quelque part dans le vingtième arrondissement. Ce fut un concert de « Ahhh » et de cris de joie qui ne troublèrent pas la poignée d’hommes à moustaches qui buvaient leur café en regardant la télévision par satellite. Elles commandèrent des brochettes et des assiettes de légumes variés, deux bouteilles de rosé local pour commencer. - Je suis si contente de te revoir fit Virginie. Ca fait un bail - En parlant de bail, je vous dit pas le bordel avec mon proprio enchaîna Véro. - T’avais qu’à pas coucher avec lui, renchérit Marion. - Tu l’as dit... La connerie de ma vie. Mais c’est tellement rare les mecs avec la tablette de chocolat. - Je t’avais prévenue Véro. J’étais sûre que ça allait mal tourner. - Écoute, Virginie, tes leçons tu te les gardes. Ce qu’il en est aujourd’hui, c’est que j’ai un mois pour rendre les clefs. Vive la sous-location ! - On sera toutes là. Tu loueras un garde-meubles et tu crécheras chez moi. dit Marion. - Comment vont tes enfants lâcha très calmement Léa. Les trois copines s’échangèrent un regard. -Ils vont bien fit valoir Virginie... Un silence s’en suivit. Tu veux voir les dernières photos ? s’exclama t’elle. -J’en serai ravi répondit Léa. Chacune d’entre-elle contemplèrent les deux adorables bambins en s’émouvant l’une après l’autre de ce qu’ils étaient si mignons. Et puis Virginie mit les pieds dans le plat que ses consoeurs hésitaient à servir depuis longtemps. - Vous pensez avoir des enfants julien et toi ? Depuis le temps qu’on en parle. Marion eut les yeux qui firent le tour de leurs orbites, Véro se frappa discrètement le front avec sa main. - Il y a pensé, répondit t-elle platement. - Ce serait merveilleux, renchérit Virginie. On pourrait aller au parc ensemble ! - Elle a un amant coupa Marion. Léa la regarda, furieuse. - Tout le monde est au courant continua t-elle, comme pour se défendre. - Moi, j’étais au courant ajouta Véro. - Moi, je l’étais pas s’indigna Virginie... Alors c’est fini avec Julien? demanda t-elle affolée. Marion crut passer sous la table, quant à Véro, elle entama son dernier ongle. - Mon Dieu ! Dis moi Léa, dis moi... - Ce que tu peux être tarte quand tu t’y met aboya Marion. - Je ne sais pas, eut-elle comme seule réponse. - Vous faites un si joli couple et il est si charmant... Je me rappelle encore des soirées à la maison... - C’est fini, invectiva Marion. On les connaît tes soirées à la maison. Imitant la petite voix de virginie. Et que pensez-vous de l’échangisme ? On en a parlé avec Benoît et on s’est dit que ça pourrait être un truc à essayer... Courroucée, Virginie se redressa comme un I. -... Mais pas du tout, je ne t’ai jamais parlé de ça. - Pas à moi, mais à Julien et Léa. Virginie lança un regard à Léa emplit d’un sentiment de trahison plaintive. - C’est un concept qu’il n’ont jamais rejeté. - Et alors vous auriez baisé chacun de votre côté, où alors peut-être que la vision de ton mec se tapant Léa, ça t’aurait enfin excitée ? - Tu es bien placé pour parler de ça toi dit-elle froidement. Son oeil lâchait des éclairs. Vis avec un homme depuis plus de dix ans et tu t’apercevras que les choses t’apparaissent différemment. C’était juste une discussion, je n’ai jamais forcé quiconque de l’approuver. On en parlait c’est tout. Léa eut un petit sourire et tapota gentiment le bras de Virginie. - Hein Léa, on peut quand même parler de ces choses dit-elle en cherchant une approbation. - Et les faire railla Véro. Saviez-vous qu’elle et Benoît s’envoyaient en l’air deux fois par mois dans les clubs échangistes. Marion éclata d’un rire triomphale. Virginie avala son verre d’un trait. - Et bien, sachez que ça n’a fait que renforcer notre couple. Dans ces clubs, les gens sont très gentils, très cultivés et ça pimente notre vie. Après tout, on ne se trompe pas, on le fait ensemble, d’un commun accord, nous. Ce « nous » fit l’effet d’une bombe, mais Virginie ne comptait pas s’arrêter en si bon chemin. - Marion, qui nous la joue plus maline que tout le monde... Elle s’envoie tout les mecs que ses copines ne veulent pas, quant à véro et ses problèmes de chocolaterie, ils sont tout aussi pathétiques que ses problèmes d’orgasmes... - Quoi, mes problèmes d’orgasmes, qu’est-ce qu’elle raconte celle-là ! -Ohhh ! gémit Virginie. Je crois me rappeler de tes coups de fils désespérés. Virginie ! ton mec qui est médecin, il pourrait pas m’aider...Tu sais je ne ressens rien, jamais rien quand on me tringle, alors je me pince les seins et là seulement ça vient. - Salope ! hurla Véro. - Connasse rétorqua Virginie. - Maintenant on se calme, les filles, gronda Léa. Toutes deux s’arrêtèrent. - Vous jouez à quoi ? A savoir laquelle d’entre nous est la plus misérable ? On est tous dans la même galère quand il s’agit d’amour. - Commandons une autre bouteille, lâcha Marion et les deux autres d’approuver. - J’avoue avoir rencontré un garçon formidable, continua Léa. Julien et moi, ne savons plus trop où nous en sommes, mais qu’importe. Avoir besoin de quelqu’un et l’aimer sont des sentiments qui parfois sont contradictoires. Je ne vois pas quoi vous dire d’autre. Une compassion toute féminine s’empara de l’ensemble de la tablée. - Et quand est- ce que tu nous le présente ? - Virginie ! Hurla Marion de plus belle... ... Deux heures plus tard, la confrérie se sépara, se promettant de remettre ça au plus vite. Le temps avait tourné et un vent soufflait fort sur la ville. - Je te ramène ? demanda Marion. - Non, je vais prendre le métro, je préfère être seule... Tu ne m’en veux pas. - Non, bien-sûr, rappelle moi ce soir. - Promis dit elle en l’embrassant tendrement. Marion la regarda s’éloigner. Elle marchait en longues enjambées, Son manteau que le vent éparpillait semblait danser autour de son corps. Elle la trouva belle et sereine. Elle eut un mauvais pressentiment comme si Léa fuyait vers un autre monde qui l’excluait, elle, et toutes les autres. C’est alors qu’elle aperçut la grosse femme qui l’observait à son tour. Elle réalisa l’avoir déjà vue. « j’ai rencontrée une chauffeuse de taxi très étrange ». La phrase de Léa résonna dans sa tête. Elle sut qu’il y avait à craindre de tout ça. Paris, à la tombée du temps Julien atterrit à Orly, se précipita dans le premier taxi qui se jeta sous une pluie terrible, dans l'entrelacs autoroutier de la banlieue parisienne. Son impatience faisait courir dans ses veines un incroyable bouillonnement qui le faisait souffrir de n'être déjà près d'elle, et plus la distance qui les séparait s'amenuisait plus ce sentiment le prenait en étau. Peu à peu à travers le rideau d'eau qui bruissait sur le pare-brise se dessinèrent les contours de la ville qui lui apparurent à la fois fantomatique, oppressant et tout à fait familier. Une familiarité qui lui fit oublier un instant, le visage blanc de cette fille qu'il portait sur son coeur, dans son portefeuille entre le billet d'avion et ses papiers d'identités. Il tentait désespérément de ne pas quitter ce rêve qui renvoyait au lointain les doutes qu'il emportât avec lui le jour de son départ. Il eut tout à coup peur de corrompre avec des mots, avec ce retour à sa vie tout ce qu'il semblait avoir appris là-bas. Lorsqu'il pénétra dans l'immeuble une odeur familière le tint un instant en respect comme si on l'avertissait déjà du courage nécessaire dont il aurait à se draper, et que les salissures du quotidien s'appliquaient, dans ce même instant, à déposer sur lui les premières angoisses qu'il connaissait parfaitement. Il arpenta l'escalier de bois qui menait à l'étage. A chaque pas, il pressentait quelque chose, tapi dans l'ombre et qui s'apprêtait à fondre sur lui. Des bruits lui parvinrent du palier, des pas pressés, volontaires, décidés. Il aperçut un garçon de son âge qu'il ne connaissait pas, mais qu'il crut reconnaître lorsque leurs regards se croisèrent. Ils se frôlèrent, chacun prit soin de laisser un passage à l'autre. Une odeur d'humidité s'infiltra dans son corps, une odeur de chien mouillé. Cet étranger, dont la veste ruisselait avait encore les senteurs et les sonorités de l'essoufflement. Ses lèvres ourlées étaient entrouvertes, elles appelaient l'air à elles. Il venait et partait, quelques minutes de plus et ils ne se seraient pas croisés. Il parvint jusqu'au palier alors que l'inconnu avait freiné sa descente. Sans même y prêter un regard Julien sentit qu'il l'observait. Il entendait ses pas, plus lourds, plus lents. Au fond du couloir, il remarqua le mot épinglé sur la porte et qui portait le nom de Léa inscrit en lettres noires. Il sut et se retourna vers lui qui était à l'arrêt et qui l'observait avec intensité. La pluie martelait le zinc des toitures, il n'y avait que ce bruit infernal qui lui brouillait l'esprit. Ils se regardaient comme deux chiens qui hésitent quant à l'attitude à adopter. Ils se regardaient, cela lui apparut interminable, lui, comme l'autre ne savait trop quoi faire. Julien ne trouvait pas les mots, ni les gestes, non pas qu'il ne puisse agir, mais parce qu'il avait tant à faire, tant à dire qu'il ne sut trop bien par quoi commencer. Tout ses muscles étaient tendus, dans sa tête, dans son coeur, dans son ventre, dans ses jambes. C'était comme si des milliers de petites fourmis venaient de se mettre en marche de façon désordonnée. Il comprit que ce mot accroché à la porte était tous les besoins que lui criait cet amant qu'il avait là, sous la main, et qu'il pouvait en prendre connaissance si cela lui chantait. L'autre le savait bien et c'était ce qui le retenait dans l'escalier. Malgré son effroi, Julien eut pu jubiler de ce pouvoir que le hasard lui octroyait mais il eut cette même peine de savoir Léa absente et que tout deux étaient perdus de la même façon, comme deux corniauds. Il y eut presque comme une sorte de solidarité dans cette épreuve qui, d'une certaine façon les liait l'un à l'autre. Julien se demandait s’il avait peur des coups de fusil. Le chemin qu'il avait parcouru lui donnait des avantages, dont le premier fut sans doute de réagir sans affolement. Mais il n'en fut rien, l'autre eut ce calme dont il pensait avoir la primeur et se retourna, descendit les marches d'un pas tranquille, sans que Julien ne fasse mouvement. Julien en fut terrassé, il eut cette impression de n'être plus un élément de surprise et que Léa s'était habituée à toutes ses attitudes mystérieuses qui lui plurent jadis et qu'elle exécrait aujourd'hui. C'était bien là un pouvoir que possédait l'autre. Cette amertume lui donna droit d'arracher le mot et d'en lire les quelques lignes désespérées. Léa "Ma femme m'a quitté, mon enfant me manque, je n'ai plus que toi, j'ai besoin de toi, ne me laisse pas seul, tu es tout pour moi, je t'aime, je t'en prie, appelle-moi Laurent Julien était au milieu du salon, ses photos éparpillées sur le parquet ciré, comme si lui-même gisait un peu partout, un bras par ci, une jambe par là, disloqué de l'intérieur. Il se tint, immobile, avec ces photographies qui lui brûlaient les yeux, avec ce mot qui lui brûlait les mains. Sur la table du salon, le visage de Léa, déchirée en d'innombrables petits morceaux, semblait se rire de lui. Un brasier le dévora de l'intérieur et il n'eut qu'à laisser crier sa peine, mourir ainsi face à lui-même avec ce secret espoir de renaître au jour nouveau. Léa - Autrefois, je courais dans les collines de châtaigniers et de chênes verts, poursuivi par les troupes du Shérif. J’avais, parmi tous mes amis, la plus belle manière de m'écrouler sous les balles et de laisser tomber mon corps. Je savais crisper mon visage comme nul autre. Pour moi, c'était comme si je pouvais étirer la vie dans un ralenti magique. C’’était magique ! Une sensation extrême de bonheur. Je savais comme personne lancer mes bras vers le haut, et ouvrir mes doigts vers le ciel en implorant le pardon céleste. Mon torse jeté vers l'avant s'offrait aux balles avec la solennité du héros. On ne me blessait jamais, je mourais toujours avec cette certitude de renaître, plus grand. Aujourd'hui, je ne feins plus, ne joue plus cet héro. Je suis Julien, misérable et nu. Je connais la douleur d'implorer le pardon, de jouer perdant. Ce soir, je mesure avec effarement mon égarement. Ce mystère vivant dont j’aimais à me draper, a des relents de terre brûlée, d'odeur de cendre et de petite mort. Je suis plus triste, plus nu, plus seul que le misérable des misérables, plus triste que ton amant. Julien La fille de Lisbonne, il en eut la certitude était bien morte et bien vivante. Il la contemplait assise sur les remparts du château San Jorge à regarder le soleil se retirant comme un danseur, sans bruit, d'un pas chassé, quittant la scène. Il la sentait à ses côtés, il eut cette irrésistible envie de rejoindre l'obscurité des coulisses, s'y précipiter, non comme un héros, les bras en croix, mais avec la discrétion d'un dernier souffle, une réserve d'enfant. Le plancher envahi de photographies était son plafond. Il le dévorait de ses yeux de petit garçon avec cette certitude qu'il finirait par lui tomber sur la tête et que Léa continuerait à fouler sans avoir la moindre idée du poids de sa légèreté. Julien s'était assoupi au milieu de la scène, les lumières étaient depuis longtemps éteintes, seules les faibles lueurs des lampes de secours révélaient les contours de son corps recroquevillé au milieu des photographies. Léa le regardait parcouru de spasmes qui le secouaient à intervalles réguliers. Elle tenait dans sa main le mot de Laurent, elle était toute trempée, avait erré sans but dans le quartier, était passée devant le petit café, avait tenté d'apaiser la tempête qui explosait en elle. Julien respirait bruyamment, elle avait toujours aimé sa façon qu'il avait de dormir en chien de fusil, lové sur lui-même. Elle eut besoin de se coller contre son dos, de l'embrasser de ses bras et de trouver le sommeil au rythme de sa respiration. Cet être à la posture d'enfant, comprendrait-il son besoin d'un homme protecteur et qui n'userait jamais de violence contre elle. Il lui faudrait se confier, elle ne voulait plus rester seule dans le noir. Tout en songeant, sa main caressait le bracelet accroché à son poignet. Elle pensait à leur première nuit, à sa gaucherie, son émotion, ses gestes tendres sur sa peau, ses lèvres douces couvrant tous son corps avec application comme s'il l'apprenait par coeur. Elle se souvenait de la façon qu'il avait de lui parler d'amour tout en la baisant avec application. Vouloir être prise et puis partir pour rester libre. Pourtant, ils avaient su rester ensemble. Elle avait cru avoir trouvé le bonheur, mais se l'était interdit et ainsi avait trompé Julien. Chaque fois que le hasard plaça sur son chemin l'inconnu au visage de bête, elle revêtit son déguisement qui fut toujours le meilleur moyen pour elle de jouir salement. Elle avait choisi de nouveau les remous, les étourdissements de l'âme, de nouveaux miroirs qui le temps d'une nuit, de quelques jours, déformaient sa réalité, éloignant cette crasse qu'elle portait dans son coeur. Elle se salissait de la sorte comme pour exorciser cet effroi qu'elle enfouissait en elle et dont elle ne voulait plus se sentir coupable, comme s’il lui fût nécessaire de se faire plus de mal chaque jour. elle créait des remous dans sa vie pour s'étourdir, comme autant de terre pour dissimuler le cadavre. Le cadavre de cette petit fille à qui on refusait les pantalons. Une jolie petite fille avec de magnifiques robes imprimées. Une petite fille offerte à l’infamie. La vie que lui avait offert Julien avait rendu l'océan lisse, nimbé d'un magnifique soleil, mais les bruits de fête avaient peu à peu cessé, et l'idée d'avoir un enfant avait fait revenir le sien depuis les profondeurs de la mer. Être mère était une si belle espérance. Comprendrait-elle qu'il y a des jours où il faudrait habiller son enfant d'un pantalon ? L'eau était toujours aussi noire, il lui suffisait de se pencher au-dessus des flots pour apercevoir le reflet de son visage tordu par la douleur. Julien Tu es endormi, je me perds dans l’observation de ce bracelet dont je t’ai parlé. Je tenais à te dire ce soir que je pars. J’ai pris cette décision difficile, mais il faut que je parte à la recherche d’une âme perdue. Une âme que l’amour conduit à se perte. Il s’appelle Thomas, tu n’en as jamais entendu parler car il est encore mon secret. A vrai-dire, je ne le connais qu’à travers le témoignage d’une femme, celle qui m’a légué ce si curieux bracelet. Je sais combien tout cela peut paraître absurde. Mais je sens au plus profond de moi qu’il y va de son salut, comme du mien que je me rende là bas. N’aie pas de crainte pour moi. Je sais qu’il me faut partir seule. Crois-moi, toi qui m’aime et me respecte. Crois-moi. Léa Elle pria que Julien comprenne, elle pria pour que Laurent comprenne. Son mot l’avait bouleversé, mais il n’était plus l’heure de se perdre dans le besoin d'un autre qu'elle ne pouvait assumer. Il serait toujours temps d'aviser. En elle, une petite fille pleurait. Elle était la seule à pouvoir la consoler, il n'y avait qu'elle pour lui permettre de retrouver le sommeil. Julien aperçut la mystérieuse fille de Lisbonne au-dessus de son visage, elle lui tendait la main, il la saisit doucement. Elle avait l'odeur de Léa, les gestes de Léa. Elle l'emportait vers l'obscurité des coulisses, il se blottit contre elle et sourit. Demain, il aurait tout le temps de parler à Léa, de lui dire et lui dire encore, mais pour l'heure, il lui était nécessaire de s'abandonner le temps d'une nuit dans ses bras. Léa chercha le creux de son cou et y nicha son visage, elle ne voulait plus songer à ce mot, à la présence de Julien, à ce bracelet, à la petite fille et à l'océan qui la séparait de la terre nouvelle. Elle était en paix, un tout petit instant, dans la chaleur d'un lit avec un homme que l'odeur réconfortait et qui la sécurisait enfin. Une nuit pour elle, pour lui, pour eux deux. Une nuit arrachée au quotidien, une nuit sans mots, sans gestes. Une nuit accueillant deux enfants fatigués, écorchés d'eux-mêmes et qui méritaient enfin, du repos. Paris, à la tombée des mots La sonnerie du téléphone cellulaire de Léa retentit à neuf heures dix précisément, elle se retourna, ouvrit l'oeil et se précipita dans le salon. La sonnerie s'interrompit, Julien ne bougea pas. Elle écouta la messagerie puis s'habilla avec hâte et sortit en courant. Elle le retrouva dans un petit café proche de Bastille, il avait l'air fatigué, ses traits tirés et sa peau hâve lui firent pitié. Laurent la serra contre lui, elle ne résista pas et s'assit à ses côtés sur la banquette de velours pourpre. - J'ai rencontré Julien hier soir dans l'escalier. - Je sais, déglutit-elle, il avait laissé le mot sur le bar de la cuisine. Laurent fut envahi de colère, de désespoir et de désir qui se donnaient la chasse et le plongeaient dans un atermoiement, une insondable déréliction. - Partons tout les deux, Léa. Donnons-nous du temps pour nous deux, je connais un ami qui a une maison dans le Loiret, il nous la laisserait pour quelques jours, si tu le voulais Léa, nous pourrions partir sur l'instant. Léa s'agitait sur la banquette, la componction avec laquelle il s'adressait à elle la bouleversait, mais elle ne pouvait pas, elle s'était déjà décidée à partir ailleurs. Dans la rue, Laurent remarqua la voiture de taxi qui l'avait laissée sur le trottoir et stationnait en attente. Léa remarqua les interrogations que son regard formulait. - Je suis désolé, reprit-il, je ne te rends pas heureuse. Léa s'étonna, se lova contre lui, enfouit son visage dans ses cheveux, sur sa nuque, il sentait bon, une odeur de lait, une odeur de nouveau né. - Je suis heureuse avec toi, lui susurra-t-elle, c'est ça le problème. Quand je suis avec toi, j'oublie tout et rien ne compte plus. Lorsque je dors à côté de Julien je me demande alors qui je suis, ce que je souhaite. Je ne me reconnais plus, je suis perdue. - Partons Léa, je n'ai plus que toi. Hier soir, je suis venu chez toi parce que j'allais mal, je me suis violemment disputé avec ma femme, elle veut divorcer, elle veut la garde du bébé. J'ai peur de ne pouvoir rien faire, de ne plus le voir, tu comprends. J'ai besoin de toi Léa. Léa se retira de lui et se garda de répondre, car elle craignait ce qui pourrait s'ensuivre. Elle n'était pas de taille à affronter cela, elle ne se sentait pas de force à s'engager dans cette nouvelle bataille comme il lui était impossible de souffrir du mensonge envers Julien. Elle aimait Laurent, mais elle prit soudainement peur. Le besoin qu’il avait d’elle lui évoqua le besoin de Julien. Elle s'entendait à exhausser chacun d'eux, mais pas au point de se mettre de nouveau en danger. Il y avait trop d’enfants autour d’elle, trop d’innocence en jeu. Elle faillit dire. « J’ai mon enfant à sauver, il a disparu en moi, il porte mon nom et ni moi, ni personne ne le connaît. Je ne veux plus que l’on me parle d’enfants. L’enfant de Julien ! l’enfant de Laurent ! Sans me soucier tout d’abord de l’enfant de Léa ». Il lui fallait partir. Lorsque Julien se réveilla, son rêve lui revint et le plongea dans le plus effrayant des doutes. Au-dehors, une lumière grisâtre emprisonnait Paris. Les draps sentaient l'odeur de Léa, ses mains, son torse, dans le pli de ses bras, tout en lui l'assurait de sa présence. Il courut dans le salon, chercha en vain une preuve de son passage, il était comme fou, et parcourait la pièce foulant des pieds les photographies qui se soulevaient du sol pour retomber mollement, et puis il aperçut le mot près du téléphone cellulaire de Léa qui clignotait près du fauteuil, et comprit. Il se saisit du combiné et composa le numéro de la messagerie. Il y eut la voix de l'hôtesse électronique et la voix de Laurent résonna à ses oreilles. Il l'attendait dans un café non loin d'ici. Julien envoya le téléphone contre le mur qui se brisa d'un coup. La violence empourpra son regard. Lorsqu’on frappa à sa porte... - Julien ! Hurla Marion. Mais qu’est-ce que tu fous là !? - Je n’ai pas le temps de t’expliquer, il faut que j’y aille. Marion pénétra dans le couloir d’entrée et claqua la porte derrière elle. - Tu comptes sortir à poil ! se moqua t-elle. Julien s’aperçut qu’il était nu et s’éloigna vers la chambre. - Écoute Julien, il faut que je parle à Léa, il y a un truc que je sens pas. Il va se passer des choses pas bonnes, je le sens, je le sens, je le sens... - Je n’ai pas le temps de t’écouter répondit-il en enfilant son pantalon. De rage, Elle saisit son pull et le jeta dans le salon. - Écoute moi pour un fois Julien, Écoute moi, je t’en prie. Elle se mit à pleurer. - Arrêtons ce jeu... Julien, je t’assure... Il la regarda enfin et s’assit sur le rebord du lit - T’as t-elle parlé d’une femme chauffeuse de taxi. Il parut surpris - Non, a vrai dire je n’ai pas vue Léa. Marion s’alluma une cigarette. - je l’ai aperçue hier qui nous guettait dans la rue. Cette femme, je l’avais déjà vue. C’était il y a plus d’un an... Le jour de ton vernissage. ça m’est revenue dans la nuit. Je m’en souviens très bien... Au moment de partir, Léa la remarquée, elle était très troublée. Je me rappelle, elle a dit « Il y a quelque chose que je n’aime pas ». C’est ça, elle a dit exactement cela. Cette grosse femme nous regardait bizarrement, elle était accompagnée d’une amie... Mais à l’époque ça pouvait pas me paraître bizarre. - Je ne comprends pas de quoi tu parles - Julien, Léa a rencontrée ces jours derniers une femme chauffeuse de taxi. Il semble qu’elles se soient liées très rapidement l’une à l’autre. Elles se sont vues toute une après-midi, elle lui a même offert un bracelet!...C’est elle qui me la raconté... Et tout ça en quoi ? Trois jours à peine. Je ne sais pas d’où elle sort mais ce n’est pas normal qu’elle apparaisse comme un lapin de son chapeau. Il y un truc Julien. Tu me connais, j’ai le pif pour ces choses là. Il faut qu’on la retrouve, je dois lui dire tout ça... - Je lui dirai, coupa Julien qui s’éloigna vers le salon. Il s’empara de son pull qu’il enfila. - Tu sais où elle se trouve ? Elle se précipita vers lui. Je viens avec toi Il se retourna vers elle. - Non, tu ne m’accompagnes pas. J’ai entendu ce que tu m’as dit Marion, j’ai entendu... Mais il est hors de question que tu m’accompagnes. Il s’empara de son sac et de son blouson et sortit de l’appartement en courant - Tu n’auras qu’à claquer la porte lança t-il en s’éloignant. Son coeur se soulevait de sa poitrine. La pluie s'abattit sur Paris lorsqu'il parvint à sa voiture. Il démarra en trombe, ouvrit les fenêtres en grand. Derrière lui, Marion l’avait pris en chasse. Julien tourna à gauche et s’enfila dans une avenue embarrassée de camions de livraisons et de piétons pressés. Marion dut griller un feu et manqua de percuter un homme qui vociféra des insultes. La pluie ruisselait sur son visage, il l’essuya d’un revers de main tendu puis prit une petite ruelle sur sa droite. Il appuya sur l’accélérateur et fila à vive allure. Marion fit crisser ses pneus, elle glissa sur quelques mètres, parvint à rétablir sa trajectoire, elle colla son pied droit au plancher, sa voiture tressauta puis s’élança vers l’avant. elle rattrapa la voiture de Julien arrêtée à un feu. Ils n’étaient séparés que par une camionnette transportant des rouleaux de textiles. Elle plongea sa main dans son sac, extirpa son paquet de cigarettes tout fripé, vide. Alors qu’elle s’employait à allumer le reste d’un mégot qui gisait comme un corps mort dans les profondeurs de son cendriers, le feu passa au vert. Elle déboîta sur sa gauche et dépassa la camionnette. La voiture de Julien venait de prendre à gauche. Il disparaissait dans la ruelle quand elle fut percutée violemment par une voiture noire. Elle entendit le fracassement de la tôle et puis elle vit les immeubles dont les murs s’ouvraient vers le ciel, elle pensa à la ceinture qu’elle n’avait pas accrochée, à son chat qui n’avait rien à manger. Elle aperçue très nettement la voiture sombre et longue et l’homme qui avait grillé le feu, il portait des lunettes noires. Elle sut qu’il la dévorait d’un oeil mauvais, si mauvais. La voiture sembla se suspendre un instant dans les airs. L’homme ne s’arrêta pas, il continua sa course à toute vitesse. Marion sourit, elle aurait juré que cela se passerait ainsi. Marion et son véhicule s’écrasèrent sur le trottoir. Il y eut un grand bruit qui résonna dans toute la rue et puis des cris de gens et un silence, un vrai silence. Il reconnut Laurent accoudé à une table, le regard perdu dans un verre de bière. Lorsqu'il surgit dans le bistrot, les quelques clients aux comptoirs le dévisagèrent avec incrédulité, puis se détournèrent de lui. Laurent ne bougea pas, Julien se plaça face à lui, ses poings se fermaient, il n'avait pour idée que de se battre et de propulser cet homme dans le néant. Lorsque Laurent leva son visage, les intentions mauvaises de Julien furent anéanties. - Elle est partie, dit-il simplement. - Où est-elle partie rétorqua Julien un brin menaçant. Au ton de sa voix, Laurent esquissa un sourire amère. - Elle n'a pas voulu me le dire. Julien, d'un revers de main, envoya la bière se briser sur le sol carrelé. Le patron réagit aussitôt, mais Laurent qui semblait bien le connaître, lui demanda de ne rien faire et d'en apporter une nouvelle et une pour son ami. - Je l'aime dit Julien. - Je sais répondit Laurent, assieds-toi. Julien hésita un instant mais il sentit qu'il pouvait lui apprendre des choses qui lui seraient utiles. Il se sentait comme lui, lors de leur rencontre dans l'escalier. Mais ce coup-ci s'était Laurent qui s'interposait entre lui et la porte qui conduisait vers Léa. - J'aurais aimé que tu la quittes, mais tu ne le feras pas, lui lança Laurent. On ne peut aimer deux personnes à la fois, elle le sait. Je voudrais pouvoir l'aider, mais je n'en suis pas capable. C'est moi qui ai trop besoin de son aide. Julien finit par s'asseoir, le patron leur apporta les bières et tint à leur signaler qu'il ne tolérerait pas d'autre esclandre. - Pourquoi me dis-tu ça ? demanda Julien avec une pointe de méfiance dans la voix. - Parce que je lui suis reconnaissant de m'avoir écouté. J'ai abusé de sa tendresse, je me suis servi de mes problèmes pour la bouleverser et la séduire et j'ai profité du vide que tu avais laissé en elle. Je l'aime assez pour respecter ses choix, et ne te laisserai plus une chance si tu échoues. - Ce matin j'étais décidé à te tuer, mais tu n'es pas ce qui m'a éloigné d'elle. Tu n'es qu'un instant. - Alors demande toi pourquoi cet instant est arrivé. Demande toi pourquoi devrait-elle aimer quelqu'un qu'elle n'admire plus, pourquoi devrait-elle s'émouvoir de ton apitoiement. Elle vit à tes côtés, sais-tu seulement ce qu'elle désire, sais-tu combien elle aime la musique, les soirées entre amis, sais-tu qu'elle écrit des lettres et des lettres et qu'elle souffre de ne vivre que pour toi qui gaspille sans compter ton temps à photographier des pierres. Elle est en survie avec toi. Mais elle t'aime toujours, il est encore temps. Écoute un instant, si tu en as la force. Si tu veux que cela dure, accorde-lui ce foutu instant dont tu parles. Je ne te laisserai pas une autre chance. Julien s'efforça de ne rien faire paraître de son émoi, c'était la première fois qu'il se livrait à pareil effort et que cela lui coûtait tant, il était à deux doigts d'imploser. Il savait combien Léa aimait écrire des lettres, qu'elle s'employait à dissimuler dans de grands cartons gris, sous les caisses à outils, derrière les bouteilles de vin. Il le savait bien, il les avait lues à plusieurs reprises, s'en était gavé jusqu'à l'écoeurement, car ce qu'il avait appris d'elle l'avait rendu extrêmement mal à l'aise. Il s'était ému de l'énergie qu'elle avait eu dans sa vie pour retenir ce qu'elle aimait avec déraison et puis de se perdre avec une édifiante désinvolture, tout aussi promptement, à la première frustration, au premier manquement de son idéal, dans les bras d'un autre à qui elle administrait les mêmes élans passionnels. Julien avait eu les premiers temps peine à croire qu'elle eut pu s'intéresser à lui plus qu'à un autre. Bien qu'il eût toujours redouté ce qu'il vivait là, précisément, il avait entretenu la sempiternelle rengaine d'être meilleur que les autres et que cela lui avait suffi pour justifier l'amour qu'elle avait pour lui, comme de son entière fidélité. Une fidélité qui lui était pour toutes ses hautes idées assurée à jamais, du moins c'est ce qu'il s'inventa à l'époque. Pire, il s'était convaincu d'avoir su mettre fin à ses errances de coeur en comprenant qu'il était l'homme idéal, lui ayant permis de trouver un équilibre affectif que tout son passé démentait. Julien avait la nausée de l'imbécile pontifiant qu'il avait toujours été. Il lui fallait réagir et comme il n'avait rien à justifier à ce bellâtre il ne trouva rien de plus subtil que de répondre par une autre question. - Si tu sais quelque chose, dis le moi. Il hésita, ses yeux étaient comme deux billes d'acier qui s'apprêtaient à le tirer froidement, il inspira profondément, se chargea de suffisamment d'air de peur de ne pouvoir livrer à ce frère ennemi la confidence qui s'étranglait dans sa gorge. - Il y avait une femme avec elle, dans un taxi. Elle l'attendait. Léa voulait m'expliquer qu'elle avait quelque chose d'important à faire et qu'elle ne voulait plus me voir, pour l'instant. J'ai tenté de la convaincre de partir avec moi quelques jours, mais elle avait l'air si déterminé. La femme est sortie de son taxi, puis est rentrée dans le café. Elle semblait la connaître. Julien ne comprenait pas, il rongeait ses ongles sans même s'en apercevoir. - La femme lui a dit que l'avion décollait à Roissy et qu'elle finirait par le rater. Elle avait l'air fébrile. C'était comme si Léa était sous son emprise. J'ai voulu m'interposer mais elle est intervenue et m'a regardé, le bras tendu vers moi. Je ne sais pourquoi, mais j'ai eu peur tout à coup, comme si elle avait été capable de me tuer de son seul regard. Je ne sais pas pourquoi j'ai ressenti cela, mais j'ai su que j'étais parfaitement inutile à Léa. Léa ne voulait pas partir comme ça, sans un mot. C'est tout. Julien se leva de sa chaise, et le regarda une dernière fois - Avais-tu déjà vu cette femme ? - Pourquoi, tu la connais ? - Non, je ne sais pas d’où elle sort. - Moi non plus et je crois qu’elle a une mauvaise influence sur Léa. - J'aurais préféré tomber sur un salaud dit-il, puis il disparut sous la pluie. Laurent avala une gorgée de bière puis regarda entre ses jambes la photo de son enfant, il eut envie de sourire, il y songea et puis y parvint illuminant son visage d'une gaieté que la tristesse se disputa. Pied au plancher, la voiture fendait le rideau épais de pluie qui giflait le pare brise. On ne voyait pas à plus de vingt mètres mais Julien ne s'en souciait guère. Il se sentait assez fort pour la suivre jusqu'au bout du monde, et encore le monde ne lui paraissait pas assez grand. Rien ni personne ne pourrait l'empêcher de la retrouver. Il savait avoir été profondément affecté par les mots de Laurent. Il aurait souhaité répondre quelque chose, mais il se serait trahi, aurait dû abdiquer et donner raison à celui-là même qui lui donnait envie de vomir. Oui, il avait passé sa vie à se gonfler insolemment et cela ne lui avait servi à rien, ou si peu. Désormais, Il lui fallait agir, les actes ne mentaient pas, il n'avait que pour idée de retrouver Léa, la retrouver sinon mourir. Il eut à choisir l'aérogare un ou l'aérogare deux et il n'eut que son instinct pour lui dicter le bon chemin qui le mènerait jusqu'à elle. Il louvoyait dangereusement entre les voitures et les camions qui étaient en nombre, son véhicule glissa à plusieurs reprises, on klaxonna autour de lui, mais il tenait fermement le volant et parvenait à contrôler sa route. Dans le ciel, il n'y avait que de lourds avions qui s'enfonçaient dans l'épaisseur menaçante des nuages en vrombissant à s'en faire exploser les tympans. Il arrivait à l'embranchement, il devait choisir, maintenant. Lorsqu'il aperçut un grand corbeau noir qui volait sur sa gauche. Il donna un brusque coup de volant. Derrière lui on entendit des crissements de pneus, un concert de Klaxons, il s'engouffra sur le pont et disparut dans le ventre de béton de l'aérogare numéro un. Il cherchait du regard l'oiseau, mais il n'y avait que les avions dans le ciel. Il y avait foule dans l'aérogare, Julien se précipita à l'accueil. L'affolement dans ses yeux éveilla la méfiance de l'hôtesse. Elle prit un air profondément détaché tout en l'écoutant avec la plus grande des attentions. Les mots se déversaient de la bouche de Julien, il expliquait avec peine qu'il lui fallait retrouver une passagère dont il ignorait la destination et que leur vie en dépendait. L'hôtesse faisait tous les efforts pour dissimuler son émotion, elle se répétait tous les usages qu'ont lui avait enseignés, mais avait bien du mal devant une telle sincérité à cacher ses sentiments compatissants qu'éveillait en elle ce garçon qu'elle trouvait séduisant dans sa panique. -"Air Lingus" à destination de Dublin, finit-elle par dire après avoir consulté son ordinateur. L’embarquement est prévu dans une demi-heure. - Reste-t-il encore des places demanda Julien en s'accoudant plus en avant sur le comptoir - L'avion est à moitié plein, dirigez-vous vers le comptoir d'Air Lingus, c'est juste en face. Julien la regarda, eut un sourire, il saisit le visage de l'hôtesse et l'embrassa sur une joue, puis il partit en courant. Une vieille femme qui attendait son tour s'avança puis dit - J'espère qu'il va la retrouver. Et les deux femmes de se tourner vers le garçon qui s'enfonçait dans la masse, Le temps d'un instant et de s'en émouvoir. Au même instant Myriam, observait l'avion stationné en bout de piste. Elle tenait une lettre d'un hôpital de Dublin qui l'avertissait de la présence de son fils. Elle avait téléphoné, on lui avait dit qu'il était sorti depuis peu et qu'il avait refusé de prévenir sa famille. Lorsqu'elle aperçut le jeune garçon qui courait, les mains embarrassées d'un portefeuille et d'un billet d'avion qu'il levait vers le ciel, elle crut apercevoir Thomas. Il avait ce même regard. Dans la foule, on ne voyait que lui qui semblait courir au ralenti, le corps en avant comme s'il allait plus vite que ses jambes, la bouche entrouverte et crispée. La puissance qui émanait de lui, exerça sur elle une immédiate fascination. L'extrême dignité qu'elle trouva dans l'urgence de sa course, lui rappela sa jeunesse lorsqu'elle volait vers ses amours clandestins avec cette conduite insolente, ces gestes trop pressants, cette manière de faire rouler ses lèvres tout en parlant d'amour à l'homme qu'elle poussait dans les chambres d'hôtel, cette application qu'elle avait d'affamer sa fièvre en roulant des fesses à la vue des passants méprisants. Ce garçon bousculait les gens autour de lui et les rendaient furieux. Il ne prenait pas le temps de s'excuser et traçait sa route au milieu des bagages et des marches lentes. Il jetait à la face du monde l'effrayante réalité de la souffrance d’aimer et il était inadmissible d'en exposer les symptômes aux yeux de tous. Elle eut cette pénible sensation de voir son fils courir de nouveau dans le grand hall, et cette même singularité qu'évoquait sa fuite en avant l'enchaîna à lui avant même qu'il ne tombe sur le sol après avoir heurté la valise d'un homme qui cherchait son chemin. Il partit de tout son corps, ses mains lâchèrent le portefeuille et le billet qui s'envola au-dessus de sa tête alors que lui-même s'écroulait avec une étonnante droiture, les bras en croix, les yeux clos. Il heurta violemment le sol et les gens s'éparpillèrent autour de lui. Myriam ne put rester immobile, elle sentit qui lui fallait agir, qu'il fallait le relever. Il ne devait rester étalé sur le sol qui se tachait déjà de sang que sa tête laissait écouler. Léa était assise dans l'avion, elle regardait l'aile blanche qui brillait sous la pluie. Elle contemplait la photo de Thomas. Elle réalisait qu'elle n'avait pas de photo de Julien, elle aurait apprécié l'avoir avec elle, mais Julien ne prenait jamais de photo de lui, d'elle, de tout ce qui portait un visage. Pourquoi avait-il toujours fait montre de mépris à l'idée qu'elle veuille poser pour lui, épingler sur les murs leur bonheur ? Elle ne se sentait plus encline à comprendre, elle partait, c'est tout, pour elle seule. Mais elle se sentait coupable de leur nuit ensemble, qu'elle pensait lui avoir volé en se glissant dans ses draps, dans ses rêves et puis en disparaissant. Ce projet fou, ne pouvait s'exposer au jugement d'autrui. Partir ainsi, c'était défier la réalité, et elle craignait l'avis si cartésien de Julien. Julien, ce même visage qui renvoyait Laurent à sa mémoire. Laurent, elle avait de la peine pour lui, et espérait qu'avec le temps il retrouverait cette joie qui lui fit tant plaisir. Deux hommes partageaient ses rêves, et elle courait vers un troisième qui n'attendait rien d'elle. Peut-être était-ce bien la raison qui la poussait vers lui. Il y avait en elle cette conviction qu'elle se trouverait ainsi, qu'elle n'aurait plus de peine à transformer cette méprisable Léa. Son ventre la fit souffrir, elle se sentit prise de nausée, appela l'hôtesse qui comprit, à la blancheur de sa peau, qu'elle se sentait mal, et extirpa de la pochette du siège avant le petit sac de papier dans lequel elle vomit. Myriam fendit la foule, il lui fut facile d'arriver jusqu'à lui, les gens devant sa masse imposante s'écartaient avant même qu’il leur fut inévitable de rentrer en collision avec elle. Elle enveloppa sa longue écharpe autour de sa tête. Julien entrouvrit ses yeux, la regarda un peu hagard puis dit - Il faut que je prenne l'avion. - Ne vous inquiétez pas, répondit-elle je vais vous aider. Les secours arrivèrent, et prirent place autour de lui. Elle se redressa et ramassa le billet d'avion ainsi que le portefeuille. Il y avait quelques tâches de sang sur le cuir abîmé. Elle le nettoya de ses doigts quand son regard tomba sur les photos de la fille de Lisbonne. Elle reconnut Hélène, chancela, se mit à trembler de tout son corps. Elle vit un raz de marée engloutir la ville, elle eut des images qui s'enfoncèrent en elle comme autant de poignards. Hélène courait dans les rues de la ville, le linge claquait au vent, les feux s'allumaient un peu partout, des cris et rugissements l'envoyèrent dans un autre temps. Hélène courait, Hélène s'envolait au-dessus des remparts et puis Hélène la regarda illuminée, assise sur un petit tabouret de bois, elle paraissait tranquille, Myriam se mit à pleurer, car elle comprit qu'Hélène était morte. Julien la remercia, il se tenait devant elle et tendait ses mains qui réclamaient ses affaires. Myriam ne dit rien, elle le regardait avec une telle intensité qu'il, fut le temps d'un instant, apeuré. Il se souvint des mots de Marion et ceux de Laurent et eut cette pensée qu'il avait déjà vu cette femme quelque part. - Vous êtes le chauffeur de taxi ? Ces mots sortirent malgré lui avec une assurance qui le surprit lui-même. - C'est vous Julien ? répondit elle atone Les questions se bousculèrent dans leurs esprits, elle aurait voulu comprendre mais on l'appelait dans tout l'aéroport pour un embarquement immédiat. Elle le prit par les bras et l'emporta avec elle vers le satellite qui conduisait vers l'avion. - Elle est dans l'avion, elle est dans l'avion répétait-elle avec empressement. Elle le soutenait, sa jambe le faisait souffrir, ils avançaient aussi rapidement qu'ils le pouvaient, le bras de Julien s'enroulait autour de son cou, ils s'échangeaient des regards, auraient voulu dire et dire encore mais ils n'avaient pas de temps. Quand ils parvinrent jusqu'à la porte qui menait à Léa, l'hôtesse manifesta son impatience, déchira son billet et l'empressa de la suivre. Julien fit quelques pas puis se retourna vers Myriam. Il lui rendit son écharpe qu'il déposa autour de son cou, elle lui prit les mains qu'elle enserra fiévreusement. Ils se regardèrent avec un sourire, reconnaissance impalpable qui lui rappela les chants des pierres de Lisbonne. Cette femme, pensait-il, ne lui était pas inconnue. Il eut cette sensation de l'avoir déjà rencontrée le jour de son vernissage, il sut lui avoir parlé mais ne su trop de quoi. Il voulut bredouiller quelque mots, mais rien ne parvint à sortir de sa bouche, puis il disparut dans l'étroit couloir qui menait à l'avion. Myriam pleurait, elle riait elle pensait devenir folle mais cette folie la rendait plus heureuse que jamais. Elle n'était plus seule, elle n'avait plus peur de la vie, plus peur de la mort. Dans le ciel, elle vit un grand corbeau noir qui glissait sous les nuages, battait l'air de ses longues ailes déployées qui l'invitait au rêve, et lui disait " rêve, rêve encore et atteints les sommets". Julien entra dans l'avion. Tout deux marquèrent un temps, il s'approcha lentement, Léa se leva, puis ils s'enlacèrent sans mots, s'embrassèrent, échangèrent ce goût amère que le sang, le vomi avaient donné à leurs lèvres. - Je ne sais pas où tu vas, je ne sais pas pourquoi tu y vas, mais j'y vais avec toi, lui dit-il Elle se serra contre lui, il se pressa contre elle et l'avion finit par décoller, ils disparurent dans les nuages et la grisaille fit place à la clarté des hautes sphères. Au-dessus du monde, ils laissaient leurs peines, ils étaient ensemble et la lueur éclatante les enveloppa dans une pureté nouvelle. Le temps d'un instant, un instant vers Dublin. Dublin à la tombée de la vie... Un soleil de parade les accueillit à la sortie de l'aéroport. Ses lueurs les aveuglèrent, le temps pour lui de se voiler, d'être emporté par un gris de nuage; quelques gouttes, une fraîcheur surgie de nulle part, et la verdure tenace s'appesantit d'une pâleur soudaine que le vent d'un souffle ample balaya aussitôt. Alors, la lumière, d'une incroyable pureté les submergea de nouveau. Telle était l'Irlande ce jour-là. Ils se méfiaient d'eux-mêmes, du bien-être que le sourire de l'autre affichait à l'envi, et de la véracité de leurs humeurs secrètes. Ils se tenaient la main avec la tendresse et l'application d'une première fois, avec cette trouille que tout s'écroule. Ils partageaient une fragilité commune, qu'un mot, un geste de travers eut put mettre à mal. Ils prirent le bus qui les amenèrent vers le centre ville, ils se regardaient tout en inspectant les rues grises qu'encerclaient de petites maisons colorées et identiques pour la plupart. Elle ne savait si la présence de Julien était une bonne chose, cependant ne pouvait nier la joie qu'elle eût de le voir dans l'avion. Il ne savait s'il avait eu raison de vouloir être là et craignait de se sentir de trop, mais il souriait en songeant à la ferveur de leurs bras et de leurs lèvres dans ce même avion. Léa avait réservé une chambre d’hôtel dans Denmark Street à quelques minutes à pied du centre ville. C'était un endroit charmant, l'entrée, la réception, le salon, les couloirs et les chambres étaient recouverts de moquettes épaisses aux motifs chargés. Il faisait aussi chaud à l'intérieur que l'extérieur était frais. Une femme joviale et osseuse se tenait comme à l’arrêt derrière le comptoir de la réception. Elle écrivait des mots sur un registre avec une singulière nervosité dans les gestes et portait des lunettes en écailles d'un vert délicatement moiré qui lui donnait un air piquant et sympathique que l'on accorde souvent à ces vieilles filles un peu fofolles. Elle les aperçut, leur sourit de toutes ses dents, qu'elle avait imposantes, et leur fit don d'une de ses plus belles chambres. Une chambre avec vue sur la rue et les toits gris des bâtisses géorgiennes. Certes, ils trouvèrent la pièce confortable quoique fardée d'une tapisserie vieux rose et de rideaux de laine qui tombaient en rubans comme s'ils pleuvait sur la moquette d'une opaque couleur de fer-blanc; quant à la vue, elle n'offrait que le toit plat d'une usine et celui d'un grand bâtiment administratif tout en briques rouges. Léa s'assit sur le grand lit aux draps impeccablement ordonnés et les caressa d'un revers de main, un air languide la rendait lointaine . Lui, face à elle, avait une ardeur manifeste dans ses yeux qui la mettait mal à l'aise. Sa façon d'être immobile, silencieux, pénétré, la convainquit de prendre la parole. - Je suis contente que tu sois là... Enfin je crois. - Il fallait que je vienne, tu sais à Lisbonne, il s'est passé tellement de choses en moi. Léa se mit à sourire. - Tu sais à Paris, il s'est passé tellement de choses en moi. Julien se contenta de répondre à son sourire. Ils commençaient à se réchauffer. Julien songeait à Lisbonne qu'hier encore il foulait des pieds, et puis Paris, une nuit, et puis Dublin aujourd'hui. Tout allait si vite, tout était si loin, si proche. - J'ai rencontré une certaine Myriam le jour de ton départ, elle conduisait un taxi... - Je sais l'interrompit-il, nous nous sommes rencontrés dans l'aéroport. Léa fut fort surprise, elle le dévisagea interrogative, puis reprit son récit qu'elle tenait à mener à son terme. - Elle a un fils, Thomas. Il est parti en Irlande, il y a quelques semaines, et elle n'a plus de nouvelles de lui, sinon qu'il a été hospitalisé récemment à Dublin... - ...Tu es venu pour le retrouver Léa parut embarrassée, c'était trop dur à expliquer, à quoi bon se disait-elle - Je sais, ça peut sembler délirant, mais je suis venu le retrouver. Julien ne comprenait pas, c'était un fait, mais il parut hésitant quant à la pousser à expliquer les raisons qu'elle avait de vouloir retrouver un garçon que quelques jours auparavant elle ne connaissait ni d'Eve ni d'Adam. Il aurait pu avec une grande facilité, et une ironie mordante, lui démontrer que cela était à tout point de vue complètement délirant, mais il devinait que ce fût-là une réaction qu'elle craignait chez lui par dessus tout, et il lui sembla plus délirant encore d'user d'un discours péremptoire qui l'eût à coup sur mise en colère. Il ne le voulait pas, il se souvint de la gare centrale de Lisbonne, de ces choses étranges qu'il ressentit, des choses qu'une nuit entière ne suffirait à expliquer. Il aurait, là, maintenant, voulu l'entretenir de toutes ses impressions, de tout ce qu'il découvrait enfin sur lui-même, mais, de toute évidence, il devait être patient. Il eut juste ce sentiment délicieux de se savoir avec elle, loin de Laurent, loin de Paris et il comptait bien en profiter comme on profite plus encore de vacances quand elles sont improvisées. - Tu me raconteras, allons à l'hôpital, nous parlerons plus tard. Elle acquiesça avec soulagement et se surprit à déposer une main sur une de ses cuisses qu'elle tapota comme l'aurait fait Myriam. Elle regardait Julien et sembla le retrouver un instant comme elle le connut auparavant, avec cette assurance dans les yeux, cette voix si apaisante et cette façon qu'il avait de lui dire d'un regard qu'il saurait être là quand elle en aurait besoin et qu'elle avait le temps, rien n'était si urgent. Elle avait aimé ce garçon qui avait su comme personne mettre un frein à son hystérie, cette peur qu'elle avait de voir filer le temps et de ne pouvoir s'accorder une seconde de répit sans penser perdre de cette chatoyance à laquelle elle s'accrochait comme à un cheval emballé. Tout compte fait, c'était bien qu'il soit là, c'était le bon moment. Ils descendirent vers O'Connell street, la grande avenue de la ville qui plongeait toute droite vers la Liffey, rivière étroite aux eaux sombres qui séparait Dublin en deux parties distinctes et dans lesquelles se reflétaient les façades de briques brunes des vieilles maisons Dublinoises. Ils passèrent devant l'office du tourisme et décidèrent d'un commun accord de faire l'achat de quelques cartes et guides dont ils auraient forte utilité. Léa s'enquit de la tâche alors que Julien, à son insu, acheta un appareil photo jetable qu'il dissimula dans son sac à dos. Équipés pour l'inconnu, ils se jetèrent dans l'avenue avec une insolente allégresse, carte en main, d'un pas décidé. Ils durent longer les quais en remontant vers l'ouest. La ville était agitée et le soleil irlandais luttait avec détermination contre les nuages moutonnants qui filaient plus vite dans le ciel que les autobus verdoyants dans les rues. Léa portait un lourd manteau de pluie dont elle faisait usage sur les tournages lorsqu'elle passait une journée entière assise sur sa chaise de pêcheur, collée à la caméra, attentive à tout ce qui se passait sur le plateau. Ce manteau amusait Julien, car il était zébré en son milieu d'une large bande fluorescente jaune, pareille à un cône de chantier auquel il l'a comparait souvent. Léa, n'appréciait guère et avait renonçait à lui expliquer les bonnes raisons pour que cette oriflamme, comme il le nommait, la ceigne de la sorte; la sécurité tout d'abord, surtout lorsqu'elle tournait dans des rues fréquentées par les voitures qui n'aimaient guère être retardée dans leur course et qui, dès qu'on les lâchait entre deux prises, ne se privaient pas pour passer entre eux à vive allure. Mais cette veste lui était chère pour une toute autre raison qu'ignorait Julien. Un homme lui avait offert. C'était, si elle s'en souvenait bien à l'époque où ils s’étaient décidés à vivre ensemble. L'homme en question était un opérateur son qui frisait la cinquantaine. Il se plaisait à l'appeler "sa puce" et elle gloussait chaque fois qu'il la nommait ainsi. Il était de fort belle stature, d'une extrême galanterie et sentait "Habit rouge" ce qui lui plaisait encore d'avantage. Il avait eu envers Léa une affection toute paternelle dont il semblait, au demeurant, s'en satisfaire. Lors d'une soirée organisée un vendredi soir par les filles du tournage, il avait bien tenté de la séduire. Il l'avait embrassée, elle l'avait repoussé, il s'était excusé. Rien de plus. Le lundi suivant, il lui offrait cette veste de pluie, et elle l'accepta avec ravissement. Jamais elle ne confia ce flirt à Julien, car elle connaissait trop bien les raisons qu'elle avait eu à se refuser. Elle l'avait trouvé trop vieux, c'est tout. Ce seul obstacle lui avait paru essentiel. Il y avait en lui quelque traits qui lui rappelait son père, et pire que cela, elle eut souvenance, en longeant la rivière aussi noire que ses rêves, qu'il avait quelque chose, une odeur peut- être, du vieux père Merin, son professeur de musique. Elle aurait tout aussi bien pu tomber dans ses bras, et sa vie en aurait pu être une nouvelle fois affectée, mais il était trop vieux, et elle craignait cela chez un homme autant qu'elle eût pu le désirer pour d'étranges raisons qui lui étaient épouvantables d'évoquer. Julien et Léa se contentaient d'admirer les vitrines des brocanteurs et les façades anciennes des vieux pubs. Ils s'agrippaient les mains, et semblaient heureux d'être enfin un couple comme un autre qui flânait dans la ville. Ils passèrent un pont, arrivèrent devant la gare d'Heuston, puis se faufilèrent dans la rue Saint John et parvinrent devant le Royal Hospital. Julien fut tout de suite alerté par l'arrêt que marqua Léa. Julien l'examina avec étonnement puis la saisit par le bras et l'entraîna dans le hall avec une insistance qui ne souffrait aucune contestation. Ils allèrent à l'accueil puis il demanda dans un anglais parfait si quelqu'un pouvait le renseigner à propos d'un jeune français qu'on leur avait amené quelques jours auparavant. La jeune hôtesse, qui portait un agréable chignon dont la complexité de la confection fascina Léa, ne sembla pas comprendre l'objet de leur requête. Julien sans qu'aucune raison ne le justifia, s'agaça. Il se pencha vers Léa et lui ordonna de lui donner son nom ainsi que sa photo. Léa, que les mots autoritaires de Julien firent reculer d'un pas, s'exécuta avec cette impression qu'il la punissait de son mutisme et du fait qu'elle camouflait ces informations essentielles. - Merin dit-elle en s'étouffant d'accablement tout en fouillant dans son manteau fluorescent, puis corrigeant tout aussi vite, Gamblin....Thomas Gamblin, elle bredouilla, s'empourpra et tendit sa photo à la jeune fille qui s'en saisit délicatement. Pendant qu'elle examinait le visage puis, cherchait dans ses registres, Julien et Léa s’étaient brusquement figés, murés en eux-mêmes. Léa était horrifiée d'avoir ainsi put dire Merin. Jamais, O grand jamais elle n'avait prononcé ce nom, en tout les cas elle n'en avait pas souvenir. Julien n'avait pas relevé cette impardonnable erreur. Il lui était impossible d'expliquer sa peur devant le comportement de Julien. Elle en voulait à julien de lui avoir parlé ainsi, pourquoi donc avait-il usé de ce ton, de ces gestes. Elle n'aima pas cela, non vraiment elle détesta cela de sa part. Julien était troublé par cette même raison inexplicable d'avoir un tant s'en faut abusé d'un ton ostentatoire avec une frénésie que de toute évidence Léa aurait dues manifester à sa place. À vrai dire, c'était elle qui était partie à la recherche de ce type et qui plus est, il en ignorait les motivations exactes. Il pensa à la fille de Lisbonne, à la chambre allumée, au pot de basilic sur le rebord de la fenêtre, à cette souffrance de l'avoir frôlée sans jamais la rencontrer sinon au détour d'une gare, dans un petit réceptacle rouillé sous une forme imagée et morte que la photo de Thomas tenue par les mains de cette jeune irlandaise lui évoquait alors. Il crut comprendre enfin les raisons obscures qui le poussait à l'impatience et que retrouver Thomas était un des moyens qu'il avait trouvé pour apaiser sa peine de n'avoir rencontré cette femme, de l'avoir pour ainsi dire laissée mourir. Il sut qu'il l'aimait, là, dans cette réception, en Irlande, au côté de Léa dont il voulait retrouver les faveurs, il pensait en aimer une autre. A la seconde où son regard se posa sur son image dans la gare centrale de Lisbonne, il l'avait définitivement adoré. Léa était-elle dans ce même état d’âme ? Aimait-elle Thomas, l’ignorait-elle encore ? Quelles étaient donc les raisons exactes qui la conduirent en Irlande ? - Oui, en effet interrompit la fille au chignon, Monsieur Thomas Gamblin a été hospitalisé. Mais il est parti depuis plusieurs jours. - Est-ce que quelqu'un pourrait nous en dire plus intervint Léa qui venait de bondir sur le comptoir de la réception, ne laissant à Julien le temps de réagir. - Vous êtes de la famille ? - Oui, répondit Léa avec une assurance teinté de hargne, nous sommes arrivés de Paris aujourd'hui même. - Ah Paris ! reprit la jeune fille d'un ton rêveur, quelle ville formidable, quel beau pays et puis se ressaisissant, elle ajouta. Allez tout droit dans le couloir deuxième porte sur votre gauche, c'est le service des admissions, vous trouverez une personne de l'administration, il a dû remplir une fiche, vous savez pour les remboursements.... Julien et Léa couraient déjà dans le couloir laissant notre hôtesse avec sa phrase sur les bras, dans la plus grande vexation et celle-ci de marmonner: -Foutus français ! en repliant pompeusement son grand registre blanc. Un homme au crâne chauve les accueillit, il avait un ton affable et écouta Léa qui ne laissait plus à Julien le droit de s'exprimer. - Effectivement, Monsieur Gamblin est arrivé le douze, puis reparti le quinze de ce mois. Il était sujet à des troubles de comportement et des évanouissements successifs. Il a été recueilli dans Grafton Street après s'être écroulé au milieu de la foule. - Il avait quelque chose de grave ? s'inquiéta Léa. - Malnutrition, rien d'important. Sinon que son état indiquait une dépression passagère, mais vous savez en Irlande c'est coutumier. Nous avons beaucoup de jeunes, beaucoup de chômage, nous sommes un pays en guerre, on l'oublie bien souvent. C'est un pays tout de contraste, un pays... - Nous savons tout cela coupa Julien que ses propos agaçaient. Ce que comprit l'homme chauve. Il marqua un pause, tripota de ses doigts secs et effilés le coupe-papier qui trônait entre une pile de dossiers et une tasse de thé froide et décida d'aller à l'essentiel. - Nous lui avons suggéré un suivi psychanalytique mais il n'a rien voulu entendre. On ne peut pas aider les personnes qui ne le désirent pas, cela n'est plus de notre compétence. Nous sommes là pour guérir, pas pour prévenir. Je le regrette d'ailleurs... Mais je ne voudrais pas vous faire perdre d'avantage votre temps. C'est tout ce que je sais de lui finit-il par dire avec un soupçon d'ironie. - Avait-il une adresse ? Nous nous inquiétons pour lui, reprit Léa un peu gênée de l'attitude de Julien et qui tentait vainement de ne pas irriter l'un comme l'autre. - En effet, il examina son dossier d'entrée. Vous n'êtes pas sans savoir que ces informations sont confidentielles. Il observa Julien puis Léa. - Nous vous serions reconnaissants de nous apporter de l'aide qui nous serait plus que précieuse. Nous avons fait un long voyage et avons promis à sa mère de lui donner de ses nouvelles. L'homme chauve sembla réfléchir, Léa déposa sa main sur les genoux de Julien car elle redoutait son impatience, sa brutalité dont il était prêt à faire goûter l'irlandais. Elle espérait avoir usé d'assez d'égards et de politesse dans la formulation quelque peu affectée qu'elle venait de lui livrer. Il opina de la tête et elle eut cette conviction d'avoir su éveiller sa compassion - Il nous a donné une adresse à Glendalough chez une certain Corman. - C'est loin de Dublin ? Reprit-elle a la volée. - C'est à soixante kilomètres au sud, vous pouvez y aller facilement par le bus. Il y a deux départs par jour, si vous vous dépêchez, vous pourrez sans doute attraper le dernier, vous le trouverez à Saint Stephen's Green. Léa se leva de sa chaise et lui serra chaleureusement la main, Julien se contenta d'un hochement de tête et puis ils sortirent, déplièrent la carte de la ville et se mirent à courir de nouveau. Ils dévalèrent les rues, prirent James street et allèrent tout droit vers le Trinity Collège. Ils ne percevaient que les chatoyances des vitrines de vieux pubs qui fourmillaient de tous côtés, de temps en temps leur venaient aux narines les douces odeurs fumées de la tourbe qui s'échappaient des cheminées, ils prirent à droite dans Grafton street l'artère principale du centre ville et débouchèrent sur le parc Saint Stephen Green. Le bus en partance pour Glendalough était là. Quelques personnes attendaient patientes, à l'intérieur. Ils prirent leurs billet et quittèrent la ville ainsi. La nuit était tombée et le ciel fut tout le long du trajet étrangement étoilé. Une lune gourmande et pleinement ronde semblait les accompagner de son sourire aimable et nimbait la terre alentours d'un délicat linceul de lueur pâle. - Je suis désolé pour tout à l'heure dit julien en rompant le silence. Léa se pencha vers lui. - Je sais, c'est difficile. Il se serra contre elle. - Difficile ! lança-t-il, une catastrophe oui ! Partir ainsi, sans bagages ni personne pour nous attendre, ni aucun endroit pour nous loger, moi je dis que c’est agir avec la plus grande inconscience ! Léa ne put retenir son rire - Vous avez certes raison, mon cher, c'est une véritable catastrophe. Ils se blottirent silencieusement et admirèrent la campagne endormie, les maisons de toits de chaume posées sur l'herbe, les prairies collineuses où se détachaient les silhouettes immobiles de moutons à têtes noires, les séculaires murets de pierres sèches quadrillant la terre plongée dans la nuit et qui s'allongeaient en d'interminables louvoiements désordonnées, les lacs qui miroitaient dans cet océan de verdure. Ils se mirent à rêver de choses mystérieuses, lui et le visage de l'inconnue, elle et son bracelet magique. Ils eurent enfin cette paix en eux dont ils auraient pu user pendant ce long trajet. Ils auraient pu se confier, là, sous l'astre lunaire leur souriant ce rêve, mais le sommeil les gagna, il leur était nécessaire, ne serait-ce que pour oublier leur faim qui tout à coup les saisissait. Le bus les déposa dans Glendalough alors que le sommeil les quittait à peine. Ils n'avaient qu'une envie, celle d'apaiser leurs estomacs qui se tordaient et réclamaient quelques nourritures. La petite rue principale était parcourue de petites maisons aux fenêtres illuminées. La rue était luisante d'une pluie encore fraîche et les senteurs de terre, d'herbe et de bruyères explosaient à leurs narines. Contre chaque flanc de murs s'empilaient des briques de tourbe séchant à l'air, leurs délicates odeurs se mêlaient à cette orgie de senteurs de campagne. Ici, ils se sentaient comme à l'abri et se régalaient déjà de ce pays de couleurs, d'odeurs et de silence. Ce paysage harmonieusement chaotique était à l'image de leurs sentiments. Ils étaient ce qu'on appelle heureux, et rien à cet instant ne semblait pouvoir entacher leur bonheur. Chacun renvoyait à l'autre un contentement serein. Ils se demandaient combien de temps ce bonheur garderait ses couleurs, ses odeurs et ses silences. Ils s'en voulaient de penser ainsi, mais une force souterraine ravivait des craintes comme s'il fallut nécessairement s'accuser d'être heureux, percevoir le malheur quand dans l'instant il vous semblait lointain. Quand un vieil homme ventripotent, dont la barbe envahissait tout son visage, surgit d'un sentier secret et les salua. Il portait une veste en tweed détrempée dont s'échappait comme de la fumée. Il semblait étranger à l'humidité. Il leur dit: - Vous nous amenez la douceur dans un français impeccable. La Lune déclinait et les alentours se teintaient d'un gris cendré. Le vieillard les enjoignit de le suivre, et fila en trottinant d'un pas lourd. En contrebas la rue s'élargissait et se composait d'une enfilade de maisons basses de couleurs vives et d'un pub à la vitrine teintée qui ne laissait rien entrevoir de son intimité. Une épaisse tenture parait la porte du sas qui les séparaient de la salle. Léa et Julien ne se firent point prier et précédèrent celui-là même qui tint pour eux la porte ouverte. A l'intérieur des hommes et des femmes de tout âge discutaient joyeusement. On leur choisit une petite table ronde près du feu de tourbe, le patron du bar à l'aspect osseux leur proposa une bière et fit trinquer l'assistance en leur honneur. Tout autour du bar, les irlandais portèrent un toast puis se mirent à rire bruyamment. Léa et Julien, les regardèrent et les écoutèrent sans se lasser. Leurs regards se perdaient sur les murs noirs de nicotine, les vieilles publicités vantant les bières du pays, les plafonds bas tout moulurés, les miroirs biseautés et les vieilles pendules. On leur servit un ragoût du pays qu'ils avalèrent sans sourciller. Le vieil homme qui était arc-bouté au bar en acajou finit par s'asseoir à leur table. Le pub peu à peu se vidait, et comme tout bon irlandais, il lui sembla l'heure venue de faire connaissance avec ces deux étrangers. - Je m'appelle Elliot Collin dit-il d'un ton enjoué. - Léa, et moi c'est Julien répondit le jeune touriste. - Vous êtes du sud de la France, la Riviera ? Demanda-t-il avec envie. -Non, nous sommes de Paris. - Ah ! S'exclama le vieil homme, j'ai eu dans le temps une liaison avec une française à Paris. Ah ! La garce, elle m'en a fait voir de la gaudriole. Et vous faites quoi là-bas ? - Je travaille dans la gestion et il est photographe. - Oh fit-il fort impressionné. Ben, vous devez en connaître du beau monde. Vous savez, ils ont tourné Excalibur du petit Boorman au lac de Luggala et à la cascade de Powerscout près d'Enniskery. Beau petit film, vous l'avez vu? -Oui, je l'ai vu, mais je photographie, nous ne sommes pas là pour tourner un film. - Ah! Mâchonna-t-il, dommage, ç'aurait été bon pour le pub. Vous êtes en vacances alors. - En quelque sorte oui affirma Julien. - Nous sommes venus retrouver un ami Français. -Un autre français par ici, en cette saison, ça se saurait, j'ai du nez pour les remarquer moi les français. Ce sont leurs chaussures, ils ont toujours de belles chaussures, et une espèce d'arrogance dans le regard qui nous amuse beaucoup nous les irlandais. - Il s'appelle Thomas, et on nous a dit qu'il logeait chez les Corman. - Les Corman ! Vous connaissez cette chère Emily ? -Non, nous ne la connaissons pas. - Mais je n'ai pas souvenir d’avoir entendu dire qu'ils avaient un hôte. Non, dans le temps sa fille a hébergé une petite française au pair parce qu'Emily était malade et ne pouvait garder ses petits enfants les jours où travaillait sa fille. Son mari, en retraite était parti dans le nord. Vous savez, c'est un catholique qui déteste les loyalistes. Alors, il fallait bien quelqu'un pour s'occuper des enfants, vous comprenez. - Vous savez où ils habitent demanda Léa qui était effarée par la prolixité de son discours. - Oui, il faut continuer sur la grande route jusqu'à Upper Lake, c'est dans la vallée. Ils ont une ferme à-côté de l’église Reefert, c'est au bord de la rivière. Maintenant, il y a bien une autre route, mais à cette heure de la nuit, vous risquez de vous perdre dans les sentiers. Puis, il sembla réaliser une chose. - Vous n'avez pas de bagages ? Avez-vous prévenu les Corman ? A cette heure, je ne sais plus s'ils vont vous attendre. - Nous ne les avons pas prévenu monsieur Collin, et n'avons pas réservé de chambre chez eux. - Ah ! Bougonna-t-il dans sa barbe. Mais où allez vous dormir alors ? - Nous ne le savons pas dit Julien. Il se mit à sourire de toutes ses dents. - Ces jeunes, ça n'a peur de rien !... Écoutez, acceptez mon hospitalité, j'ai une petite maison plus haut dans la rue, il y a une chambre de libre, c'est propre et puis ça me fera un peu de compagnie. Léa jeta un oeil à Julien qui approuva d'un haussement d'épaule. Un demi-heure plus tard, ils étaient chez Elliot Collin, dans une petite maison de moquette moelleuse avec un chauffage à gaz en forme de bûches de bois qui, depuis l'intérieur de l'âtre exigu de la cheminée, rougeoyaient artificiellement. - J'ai construit cette maison il y a cinquante ans sur les ruines d'un petit hôtel qui avait brûlé un été. Il s'approcha de la table autour de laquelle étaient assis ses invités et déposa trois petits verres et une bouteille de Whisky. - Du pur, du vrai de L'irlandais, chantonna-t-il. Ils trinquèrent, avalèrent d'un trait le précieux breuvage, puis il resservit les verres avec le même enthousiasme. - Vous êtes mariés ? Demanda-t-il. - Non, répondit Léa, nous sommes ensemble. - Ah!... Le vieil homme réfléchissait. Et ça fait une différence ? - Oui, je suppose, enfin je crois. - Vous voyez jeune homme, se mit-il à dire sur le ton de la confidence en s'approchant de lui. Il ne faut jamais croire ce qu'une femme affirme. Elle pense toujours quelque chose d'autre qui contredit ce qu'elle dit, car elles sont entièrement dévouées à l'incertitude, monsieur !... Les raisons pour cela, tout le monde les ignore, surtout elles. Les femmes, elles sont dans le mouvement, l’envolement perpétuel. Si tu veux les retenir, n'essaye jamais de les comprendre, tu t'y brûlerais les ailes, mais fabrique donc un nid douillet, une jolie maison, assure-toi une bonne situation que l'on puisse t'envier et sois patient. Une femme si elle se lasse de tout homme, ne renonce jamais au confort et à la chaleur d'un foyer, à quelques solidité dans la vie. Comme les hirondelles, elles finissent toujours par revenir aux mêmes endroits. Julien se mit à se détendre, Léa trouva le discours amusant. Et comme elle crut comprendre qu'on lui faisait procès de la plus courtoise des manières, elle entreprit tout aussi élégamment de prendre la défense des femmes que ce vieil hiboux jugeait bien hâtivement. - Les hommes ont ceci qui leur est propre. Ils sont d'un égoïsme effarant qui plus est, ils n'ont de la vie si peu d'inclinaison à la vouloir pour ce qu'elle est. Cela ne leur suffit jamais, ils réclament et réclament encore, ce sont trop souvent de grands enfants névrosés par un narcissisme qui ne tolère en aucun cas l'autonomie des femmes. Ils vivent avec nous comme s'ils voulaient nous enfermer dans une forteresse. Sachez messieurs que s'il est vrai que nous aimions les intérieurs bien faits et les hommes de bonne envergure, nous en voulons toujours pour ce qu'ils sont à leur début, de charmants joueurs de flûtes, des compagnons de balades, des amants attentifs à nos incertitudes qui leur sont dans ces instants-là, la plus véritable des inspirations et nous garantissent ainsi leur plus pressants désirs. Elliot en resta coi, et Julien fut fort impressionné par cette diatribe. -Mademoiselle, vous maniez la langue avec une aisance qui sied aux dames de qualité. Buvons à cette horreur qu'est l'amour et aux pauvres hommes et femmes qui s'y risquent chaque jour. Ils trinquèrent. - Et vous monsieur Collin demanda Julien... - Elliot, appelez-moi Elliot jeune homme. - Et vous Elliot vous ne vivez avec personne ? - Vous savez j'ai trimé pour cette maison, je pensais à l'époque qu'elle abriterait une famille heureuse avec plein de lardons irlandais. Mais posséder est un leurre, ce n'est qu'un pouvoir que l'on s'accorde pour oublier les années qui passent. Tous, avons cette obsession de la possession et puis c'est la liberté qui nous manque alors. Nous oublions que nous sommes comme tout être sur cette terre, de petites crottes subissant les influences des planètes et des saisons. Regardez la lune ce soir, elle vous a conduit jusqu'ici, et pourquoi donc, un moment, une satisfaction, rien d'autre, demain il pleuvra toute la sainte journée et croyez-moi en Irlande la pluie est comme nulle part ailleurs, elle s'insinue en vous quoique vous fassiez pour l'en empêcher. Il examina la veste de Léa et eu une moue de réprobation. - Ces Français ! Croyez-vous sincèrement mademoiselle... - Appelez moi Léa lui dit-elle pleine d'humour. - Croyez-vous sincèrement mademoiselle Léa que ce par dessus de carnaval vous protégera de la pluie irlandaise. Julien s'étouffa de rire. Léa lui jeta un regard amusement courroucé et répondit: - Il est conçu pour cela, et pour l'avoir testé auparavant il est d'une totale efficacité contre vents et bourrasques. Elliot ricana dans sa barbe, il aimait voir avec quelle bonté elle résistait à ses affirmations. Il apprécia ce petit bout de femme avec une rare sincérité. - Écoutez le vent dehors, la fraîcheur qui s'élève de la mer et que nous envoient les vagues. Écoutez les nuages s'alourdir, joufflus comme des gosses qui s'empiffrent de bonbons. L'herbe, ici, ne se désengorge jamais, rien ne pourrit, elle fermente dans une humidité omniprésente. La tourbe naît ainsi, mes amis, sentez-en les effluves, elle est l'Irlande, en goûter les odeurs c'est vous condamner à vie. Respirer la tourbe c'est respirer une subtile rondeur fumée et salée, la moiteur sinueuse des blocs de calcaires, les crevasses symétriques embaumées d'une flore extraordinairement colorée, les collines pelées, les lacs et les rivières poissonneuses, la terre rocailleuse, la profondeur des bois épais, la lande rase, la bruyère sucrée. La tourbe s'est toute l'Irlande... La pluie évente ses douceurs sauvages, ses senteurs de grand large. Ici, on respire Dieu et les légendes d'un autre temps. Il s'interrompit, les bras en l'air puis se plongea dans les yeux de Léa. - Ici, Chère Léa, la pluie est la compagne la plus fidèle de votre vie, elle est de toutes les humeurs et je n'en connais aucune de par le monde qui sache vous pénétrer de la sorte. Plus, vous lui résistez, plus elle s'acharne sur vous. Un vrai bonheur de femme, une garce comme on n'en fait pas. Nous, les irlandais avons compris cela, nous ne craignons plus ses états d'humeurs, nous ne lui accordons qu'une indifférence polie, car depuis des siècles et des siècles nous la faisons nôtre. Rien ne peut en être autrement, vous verrez, jamais vous ne vous séchez ici lorsque la pluie a décidé de s'abattre sur vous. ça c'est une femme qui ne manque pas d'envergure ! - Je veux bien vous croire ajouta Léa. -Mais vous demandez à en être convaincue. Elle s'illumina toute entière. - Les femmes sont imprévisibles. Ne croyez pas, pour n'avoir vécu avec aucune d'entre elles, que je me suis privé des joies de leur compagnie. J'ai fait la guerre mes jeunots. J'en ai connu des tripotées de fesses et pourtant je n'en ai aimé qu'une. - Pourquoi ne pas avoir vécu avec elle puisque vous l'aimiez interrogea Julien tout à coup en alerte. - Parce qu'elle s'est mariée avec mon meilleur ami. Ils ont eu trois beaux enfants et la vie fut ainsi. - Lui avez vous dit ? insista-t-il - Jeune homme les choses en amour ne sont jamais simples. Emily Watson était la plus belle fille du village et moi et mon ami Corman échafaudions tous les stratagèmes pour la séduire. Je sus très vite qu'elle avait un faible pour moi. Vous avez un joli mot pour définir cela. "Le béguin", c'est ça, le « béguin ». Nous allions chaque dimanche nous promener dans les collines de bruyères. Le vieux Corman en était vert, car il lui fallait après la messe donner un coup de main à l'épicerie que tenait son père. C'est à cette époque que j'ai entrepris de construire cette maison. Mes parents étaient de braves éleveurs de moutons et moi j'avais quelques sous que mon statut de professeur me permettait de gagner. Comme je n'étais pas dépensié, j'avais réussi à mettre une somme suffisante de côté pour me payer les ruines encore fumantes de cet ancien hôtel. Mais la guerre est arrivée. Je suis parti pendant quatre longues années, j'ai survécu à toutes les horreurs, même au débarquement. Le vieux Corman qui avait un souffle au coeur resta pour sa part au pays. Et les choses ont suivi leur cours. Quand je suis rentré à Glendalough, elle attendait le troisième. Elle m'avait cru mort, je suppose... Mais je me souviens de la joie qu'elle eut de me revoir. Pour preuve, je devins le parrain du dernier enfant. Elle m'aimait toujours, c'était une certitude. Corman le savait bien, mais il est toujours resté discret à ce sujet. Vous savez à l'époque, si les sentiments étaient les mêmes que ceux d'aujourd'hui, nous ne disposions pas de la même facilité apparente à partir sur un coup de coeur en laissant tout tomber. Et puis en Irlande, la famille, le mariage, rien n'est plus sacré aux yeux d'un irlandais. Je suis parti deux ans en Amérique, j'ai vécu à New-York, me suis acoquiné... Encore un joli mot de chez vous, avec une jeune rousse, on s'est quitté, puis retrouvé, puis quitté de nouveau etc...etc...Je me suis mis à enseigner l'histoire et le français. Les mois sont passés. Il ne m'a fallu pourtant que peu de temps pour m'apercevoir que d'être loin d'Emily me rendait fou et finis par me décider à rentrer et achever ma maison de Glendalough. J'ai retrouvé mon poste d'enseignant, et j'ai profité de chaque dimanche pour accompagner Emily et ses trois enfants dans les collines de bruyères comme nous le faisions dans le temps. Corman a fini par vendre l'épicerie à la mort de son père et à commencé à flirter avec l'armée indépendante. Ce brave homme se sentait en devoir de prouver qu’il y avait un soldat en lui, et pas qu’un fils d’épicier. Cette activité clandestine l'éloigna fréquemment de son foyer. Nous profitions de ses absences pour nous voir plus souvent, mais croyez-moi, Emily, si son coeur tremblait pour moi ne m'accorda rien de plus. C'était une pure irlandaise, elle assumait ses choix. Mais je la voyais bien courir fréquemment à confesse. Il m'en aurait fallu peu pour qu'elle me cède ses lèvres. Chaque fois, elle devait se trouver des raisons et puis comme je le disais, en Irlande, cela ne se fait pas. Jamais il ne lui serait venu à l'idée de s'exposer aux foudres de Dieu. C'est ainsi. Elle m'accorda du temps, elle m'accorda toute sa tendresse de femme et moi j'ai construit une maison trop grande. Mais, ne vous apitoyez pas, en Irlande la tradition veut qu'après les rires, nous nous épanchions sur nos regrets. C'est une tradition dans ce pays, d'écouter et de conter. Allez, entonna-t-il en remplissant les verres vides. Il est l'heure de chanter et de porter un toast. Tout trois se redressèrent autour de la table et buvèrent à l'amour. Julien comme Léa eurent bien du mal à se hisser jusqu'à la chambre tapissée de très jolies fleurs bleues. La fatigue, l'alcool, les faisaient chalouper comme un bateau sur la mer. Ils ricanaient en s'efforçant de ne pas réveiller leur hôte qui, après une dizaine de balades entonnées, s'était écroulé dans son fauteuil face à la cheminée. Lorsque le lit se dessina devant eux, ils s'échouèrent de concert, s'enroulèrent, puis se prirent avec hargne et empressement. Ils envoyèrent à la mer leurs vêtements, se jetèrent sous les draps et eurent toutes les audaces que leurs corps avinés leur permirent d'avoir cette nuit-là. Ils se réveillèrent en milieu de mâtinée. Leurs têtes chantaient encore le whisky de la veille. Elliot était affairé dans la cuisine. Le petit déjeuner qui les attendait était pantagruélique, des oeufs avec saucisses et bacon, pomme de terre, petits gâteaux, thé et jus d'orange frais. Ils engloutirent le tout avec bonne humeur, puis vint le moment des adieux. Elliot leur avait laissé ses coordonnées, les avait embrassé puis avait agité longuement les bras alors qu'ils s'éloignaient dans le sentier qui descendait vers Upper Lake. Le vent s'était levé, le chemin embarrassé de mauvaises pierres grises était comme un corridor que deux murs enserraient joliment. Julien extirpa de son sac l'appareil photo acheté à Dublin, et photographia Léa alors qu'elle se tournait vers lui dans l'alignement parfait des murs de pierres qui filaient vers l'horizon. Le ciel était chargé et la lumière du matin avait une clarté qui soulignait les contrastes verdoyant des prairies avec le gris noir des pierres et celui plus éthéré du ciel nuageux. Léa avait un regard lointain qui allait aussi loin que les murets finissant par échapper à leur vue. Il s'avança vers elle comme pénétré par sa tâche, et grimpa sur un roc rond pelé de mousse courte. Il plaça son oeil dans le viseur et la cadra de telle façon qu'elle paraissait être emprisonnée par le sentier au creux duquel elle s'illuminait d'une humeur « bataillonnaire ». L'application qu'il avait à l'attendre lui donna par envie une grâce naturelle et ses gestes et sa joyeuseté se livrèrent à lui. Elle se libéra de sa veste, eut envie du soleil qui s'écrasa sur la campagne puis disparut tout aussi rapidement. Julien se déplaça lestement, il tenta d'accompagner les nuances de lumières, de se fondre dans le mirage qui, le temps de brèves secondes déversèrent sur elle des teintes lumineuses de tous les tons de gris qui estompèrent, puis ravivèrent les couleurs de la campagne. Quelques secondes, pas plus, pour arracher la magie du temps. Julien avait pour habitude d'user d'une patience à toute épreuve afin de capter la perfection de l'instant. Mais il était présentement mis à mal, car son sujet était tout aussi mobile que les éléments, il lui fallait prendre en compte cet autre mirage qu'elle s'efforçait de lui donner. Il y avait double combat, il prit un immense plaisir et s'acharna ainsi jusqu'à la dernière photo. A bout de souffle, il lui lança un oeil satisfait, et jeta l'appareil dans son sac à dos. Il ramassa la veste de Léa, la prit par la main et partit avec elle d'un pas allègre. En contrebas, deux lacs, dont le chatoiement de la surface moirée frissonnait sous un vent feutré, étaient d'une beauté romantique et paisible, à l'abri du monde, dans un écrin de montagnes nues aux couleurs violacées. Léa fut saisie par une vive émotion. Julien interrompit sa marche forcée et resta là, enserrant Léa de ses doigts, admirant jusqu'à l'ivresse l'ineffable beauté qui s'abattait sur eux. Ils descendirent silencieusement vers la forêt de grands arbres séculaires dont les racines plongeaient dans de petits ruisseaux bruyants où un chaos de pierres drapées de mousse conférait à l'ensemble un relief harmonieux et mystérieux. Ils parvinrent à une rivière claire se déversant dans le lac avec l'église de Reefert qui trônait imposante, toute de pierres vêtue, jusqu'à la toiture et qu'encerclait un très joli cimetière dominé par une tour ronde et sombre. Ils se promenèrent, s'appliquant à tenir un silence de circonstance parce qu’ils venaient de pénétrer un lieu magique qui avait les attraits du jardin d'éden. - Souvent la peur me saisit et tout me semble insurmontable... Et puis parfois j’ai le sentiment que rien n’est plus beau que la vie. - Je comprends répondit Julien. - Je suis heureuse d’être là, j’y suis en paix. - Si vous voulez, je peux vous louer une barque, si vous souhaitez aller visiter la caverne de Saint Kevin ? Léa et Julien sursautèrent, un homme sec et grand, d'un âge certain les dévisageait adossé à un arbre, une canne à pêche à la main. - Nous cherchons la ferme des Corman lança Léa. - Ah! Fit l'homme dubitatif. C'est un peu plus loin dans la vallée. Il s'approcha de Léa et parut fort intrigué. - Vous êtes la petite française ? - On se connaît ? il maintint un silence embarrassant tout en l'examinant de la tête au pied puis finit par dire: - Vous n'avez pas sa voix... Je vais vous y conduire. - C'est très aimable, balbutia Léa qui jetait des regards interloqués à Julien, mais nous ne voudrions pas vous déranger. - ça ne mord pas ce matin, laissez-moi vous accompagner. Il s'avança vers eux d'un pas décidé. Je me présente Andrew Corman. Il tendit une main vers Léa, qui l'empoigna avec un sourire de surprise. - Enchanté Monsieur Corman, C'est Monsieur Collin qui nous a indiqué... - Le vieux Collin railla-t-il. Et que pouvons nous bien faire pour vous ? - En fait, nous sommes à la recherche de Thomas Gamblin, il a disparu et nous tentons de le retrouver. - Thomas ! Il avait l'air incertain. Un type maigre avec des yeux troubles et une de ces vestes en cuir de cow-boy. Léa lui montra la photographie. Il la consulta puis dit : - C'est lui, quoiqu’il est les cheveux très courts sur cette photos et les yeux clairs... Mais vous....vous ressemblez... - Vous savez où...Tenta de répliquer Léa -... Il est venu, il est parti. Mais ma femme vous en dira un peu plus, suivez-moi. Il épaula sa canne à pêche, son sac de toile épaisse et prit par le bois les entraînant d'un pas soutenu. L'homme se retournait sans cesse pour observer Léa, il avait l'air embarrassé et ni elle ni Julien n'en comprenaient les raisons. Ils arpentèrent le bois rocailleux et herbeux, sautèrent par dessus des cours d'eau serpentant autour des arbres aux troncs massifs et noueux. - Vous êtes dans le pays de saint Kevin, le savez vous dit-il en continuant sa marche alerte. Léa et Julien n'eurent en guise de réponse qu'un long silence qui parut encourager le vieil homme bien décidé à bavarder. - C'était un pieux ermite, il vécut au VI ème siècle. Il se raconte beaucoup d'histoires à son sujet. La plus curieuse est celle qui le lia, un jour qu'il priait, à une noire corneille. Julien eut un curieux frissonnement qui partit de ses épaules pour descendre jusque dans le creux de ses cuisses. Ces oiseaux semblaient inspirer de par le monde l'imaginaire des hommes avec une telle force ! Il était fort troublé, avide de comprendre ce qui l'étreignait là. Il eut un mauvais pressentiment. - Il priait ainsi, les mains ouvertes vers le ciel, lorsque l'oiseau vint se poser dans ses paumes et pondit des oeufs. L'oiseau se lova et recouvrit le don qu'il lui avait fait. Notre homme, que la ferveur éclairait, demeura ainsi plusieurs lunes immobile, jusqu'à ce que les oeufs éclosent et que la mère et sa nichée s'envolent dans la forêt. Il eut ce temps durant, la visite du seigneur qui apprit à son coeur que sa vie était un chemin de lumière. Il créa une ville monastique à cet endroit précis et ce fut Glendalough. Il se mit à rire bruyamment et son rire roula en écho à travers les arbres, rebondissant sur les rochers, pour se perdre dans le lac que la lumière avait rendu aussi noir que de l'encre. A l'orée de la forêt, ils débusquèrent un sentier couronné de haies et qui filait tout droit, dans des bocages d'un très joli camaïeu de vert. En son centre trônait une large bâtisse de briques sales, qu'un somptueux chapeau de chaume coiffait élégamment en lui conférant des airs de maison de contes. Devant la porte d'entrée une femme vint se poster. Elle avait de longs cheveux d'argent, une longue silhouette fine et des yeux d'un brun profond qui les scrutaient avec interrogation. - Ce sont deux jeunes Français chérie que nous envoie Elliot. Il l'embrassa. J'ai cru un moment qu'ils étaient envoyés par ces enfoirés de loyalistes. Ils cherchent le petit gars de l'autre fois. Il partit de nouveau d'un grand rire. Ces français toujours à se chercher, à se perdre, à se trouver et à se perdre et à se rechercher. C'est toute une culture ! Brailla-t-il très fier de sa petite phrase. - Hélène ? demanda-t-elle à Léa interloquée. - Non, répondit-elle tout aussi décontenancée, je m'appelle Léa. Tout à coup, Léa eut comme une illumination. Cette femme pensait reconnaître l'amie de Thomas. Elle fut très troublée de l'apparente ressemblance qu'elle semblait avoir avec cette fille qu'elle ne connaissait pas. Elle se demanda si cela eût pu être une coïncidence ou pas, et s'effraya à l'idée que ce ne le fut point. - Entrez fit la femme. Elle portait de gros brodequins que de la glaise séchée enrobait par endroit. Léa lui trouva une grâce extraordinaire. Elle admira la légèreté qu'elle s'employait à donner à chacun de ses gestes et reconnut la douceur que seule une femme puisse avoir. Elle songeait à Monsieur Collin, et sentait au milieu des odeurs de tourbe que dégageait l'intérieur de la maison et la fraîcheur marine des forêts, celle de l'amour qui irradiait son coeur de femme vieillissante, un amour aussi frais, aussi secret que les premières lueurs du jour. Elle eut envie de l'étreindre. Julien la trouva immédiatement aussi belle que la vallée, il y avait en elle le moelleux d'une mère, le mystère d'une âme romantique, l'effacement pieux d'une sainte. Elle les invita d'une voix susurrée à s'asseoir dans le salon et leur servit du thé. Monsieur Corman la regardait avec un soupçon de fierté dans le coin de l'oeil, et se félicitait d'un étirement de commissure de lèvres à peine perceptible, de l'émoi qu'elle procurait à ces jeunes gens. Emily Corman s'assit à leurs côtés. - Je me demandais... êtes vous de la famille de ce jeune homme ? - Pas exactement, répondit Léa. C’est sa mère qui nous envoie... Elle lança un regard à Julien qui ne broncha pas. Elle n’a plus de nouvelles de lui depuis plusieurs semaines et elle craint qu’il lui soit arrivée malheur. Madame Corman, les examina l’un après l’autre puis souffla d’un air désolé. - Il y a de cela quelques semaines, un jeune français à peine plus âgé que vous est venu par ici. Il était fort embarrassé, il avait l'air si fatigué... j'ai tout d'abord pensé qu'il s'était égaré. Mais il était à la recherche d'une jeune fille que nous avions hébergée il y a bien des années et était convaincue de la trouver ici. Elle s'appelait Hélène, une très gentille fille qui étudiait à Dublin. A l'époque, nous avions besoin d'aide, car ma fille ne pouvait garder les plus petits de ses six enfants, et moi je ne me sentais de force d'assumer la tâche seule... Nous avons correspondu avec un organisme et Hélène est arrivée ici. Malheureusement, cela fait fort longtemps que nous n'avons pas de nouvelles d'elle. Lui serait-elle arrivée malheur ? Léa, dont la bouche s'asséchait eut quelque mal à répondre. - Nous ne savons pas ce qu'elle est devenue. C'est l’amie de ce jeune homme que vous avez vu. Il s'appelle Thomas. Hélène et lui ont vécu plusieurs années ensemble et puis pour des raisons qui lui furent personnelles, elle le quitta il y a de cela plusieurs semaines. Tout ce que nous savons c'est qu'elle est partie à l'étranger. Le jour où cela s'est produit, Thomas a disparu lui aussi. Nous supposons qu'il a pensé la retrouver en Irlande. - Quelle curieuse histoire... Il est vrai que nous avons correspondu longuement toutes le deux, reprit Emily. Nous nous appréciions beaucoup. Mais je ne crois pas que vous la retrouviez par ici. Elle se pencha vers elle puis ajouta. - En vous voyant tout à l'heure, j'ai cru la reconnaître, vous n'êtes vraiment pas de la même famille ? - Non, je ne la connais même pas répondit Léa promptement. - C'est étrange...Marmonna-t-elle alors qu'une sourde angoisse grandissait dans les creux du ventre de Léa. - Thomas... Ajouta Julien, qui sentait bien le malaise ambiant, vous ne pensez pas qu'il puisse être encore par ici ? - Non, Bon Dieu de non, jura Andrew qui s'allumait une pipe. Vous pensez, il est entré de force dans la maison, a fouillé partout. J'ai eu grand mal à le mettre dehors. Il était saoul comme un cochon. J'ai fini par le jeter dans la voiture et je l'ai ramené en ville. De là, il a pris le bus en direction de Dublin. C'est là-bas que vous avez plus de chance de le retrouver. - Autant chercher une aiguille dans une meule de foin marmonna Julien. Sa phrase n'échappa à Léa. - Je suis désolé, pour votre ami, nous ne pouvons vous aider davantage conclut Emily. Léa lui adressa un sourire respectueux, traversé d'une insondable tristesse qui mettait une ombre à sa quête. Elle se sentit désespérée et pensa renoncer. - Voulez-vous partager notre repas déclara-t-elle en se levant de son fauteuil. Elle chercha l'approbation de son mari qui approuva derechef. - Non, murmura Léa qui regardait par la fenêtre les prés sans fleurs, les sentiers sans genêts. Nous allons attraper le bus et nous en retourner à Dublin. Emily ne répondit pas, elle posa sa main délicate sur une des épaules de Léa si sincèrement attristée. Puis, alla vers le mur qui jouxtait la cheminée, en retira une photo qu'elle lui tendit. - C'est elle avec les enfants. Ils l'adoraient. Léa contempla cette jeune et jolie jeune fille aux cheveux longs et noirs, au teint diaphane qui éclatait d'un sourire innocent au milieu des enfants. Elle dut se rendre à l'évidence, Hélène lui ressemblait étonnamment, elle tendit la photo à Thomas qui, par dessus ses épaules avait déjà observé son image et qui la laissa choir. - Vous n'allez pas bien jeune homme s'enquérit Andrew, qui se jeta sur lui alors que tout le corps de Julien semblât se dérober sous lui. Julien était tout à coup d'une blancheur de marbre. Et puis des larmes déferlèrent de ses yeux, sans bruit, sans aucune contraction du visage, ni plis dans les joues, ou froncements maladifs. Rien, il semblait absorbé dans un monde qu'il ne pouvait partager. -Julien cria Léa, Julien, Mon Dieu ! Ses yeux affolés allaient d'Emily à Andrew qui tentaient de le ramener à lui en le redressant avec peine. - Julien ! S'égosillait Léa qui voyait se peindre la mort sur son visage. Julien, parle moi, parle-moi ! Il eut un battement de paupière convulsif, puis plongea ses yeux dans ceux de Léa. - Mon portefeuille... Dans mon sac... Mon portefeuille balbutia-t-il. Léa s'empara sans hésiter de son sac à dos, en extirpa le portefeuille sans en comprendre les raisons qui l'obligeait à regarder à l'intérieur. Mais ce qu'elle y vit la projeta dans une consternation plus effroyable encore. Une série de quatre photos d'identité. - C'est Hélène, dit Emily, Mon Dieu que lui est-il arrivée ? Léa s'absorbait dans le regard terrifié de Julien qui lui renvoyait une terreur plus grande encore. La pluie au-dehors, se mit à tomber en silence, en un rideau fin et froid qui pleura sur le comté tout entier. Ils s'enfuirent au-dehors après avoir promis de leur donner de leurs nouvelles. Julien marchait comme un automate, à grandes enjambées et Léa de le soutenir comme elle le pouvait. Ils prirent le sentier, leurs pieds glissaient et s'embourbaient de terres et de brins d'herbes. Le ciel était aussi plombé que leurs pensées. Léa soutenait le corps de Julien qui s'affaissait. La pluie, que le vent chassait en rafales horizontales, transperça son pantalon et l'humidité remonta jusque sous son manteau à la bande fluorescente. Hélène, il connaissait Hélène. Léa était sous l'emprise d'un chaos qui, comme le rire du vieil Elliot, roulait dans les méandres de son esprit, se cognait de toute part et repartait en échos. Avait-il rejoint Hélène à Lisbonne ? Avait-il une liaison avec elle ? Comment se pouvait-il qu'il eût connu l'amie de Thomas ? Myriam était-elle au courant ? Pourquoi se ressemblaient-elles tant ? Elle songea être victime d'un affreux complot. Elle eut soudainement très peur de lui. Inexplicable, tout ceci était inexplicable. Elle songea à Laurent, à la maison de campagne, au calme frais de l'intérieur d'une chambre discrète, avec lui, simplement. Laurent dont le mystère d'amant lui parut si sécurisant mais dont les délicieuses incertitudes avaient soudainement des pâleurs vieillottes. Ici, elle était dans le coeur d'un tourment qu'elle avait toujours appelé à elle, et une fois de plus, réclamait son contraire. Julien avait maintenant revêtu le plus grand des mystères, et son désir, sa peur s’enchâssaient dans son esprit. Les circonstances la contraignaient à faire face. Elle devait comprendre. En arrivant sous l'abris bus, elle vomit, une nouvelle fois, son corps la torturait, tentait d'évacuer ce qu'elle ne parvenait à exprimer, et tout cela sous les regards des passants désolés. Ils regardaient ce jeune homme malade, cette jeune fille malade et pensèrent qu'ils avaient sans aucun doute abusé de la bière. - Que se passe t-il ! vociféra Léa, dis-moi, dis moi dis moi... Elle le tapait avec ses poings, lui martelait le dos, les épaules et les joues. Julien chancela mais ne bougea pas. - J’en ai marre, j’en peux plus de toi et de tes histoires. Pourquoi m’as tu suivi ? Une longue plainte s’ensuivit, qui tomba dans la boue, la laissant sans voix. Elle s’éloigna sur la route en titubant. La pluie explosait sur son corps en de violents crépitements. Elle leva ses bras vers le ciel, implorante. - Frappe moi, frappe moi ! Fais moi mal ! Que je sente de quoi tu es capable, allez prends moi ! Mouille moi ! Noie moi !... Elle laissa un long cri strident s’échapper de sa bouche puis sanglota et sanglota encore et la pluie de tomber sur la terre dans un bruit assourdissant. Julien et Léa n’entendirent pas venir le brave Collin qui courait vers eux. - Bon Dieu de Bon Dieu, jurait-il. Mais qu’est ce que c’est que tout ces hurlements. Il enlaça Léa et la couvrit de son pardessus. - Julien ! viens-donc m’aider à la relever Bon dieu ! Il ne répondit rien et ne fit aucuns gestes. - Mes enfants ! Mes enfants ! mais que vous est-il arrivé ? Léa était recroquevillée contre lui et Julien regardait le lointain, hypnotisé. Du sang s’écoulait le long de son corps et colorait l’asphalte à la lisière de l’herbe. Le rougeoiement filait entre ses cuisses, étincelant. Les nuages lourds et noirs avaient amenés une lueur de nuit sur la terre et la pluie furieuse faisait vibrer le paysage alentour. - Regardez ! dit soudainement Julien. Regardez ! Léa extirpa son visage humide de l’entrelacs chaleureux et sourit du spectacle. Elliot regarda à son tour. La route filait droite vers l’horizon, déserte et scintillante de pluie qui claque. Des dizaines de petits hérissons trottinaient en chaloupant. Ils sortaient des herbes humides par dizaines et dizaines. On pouvait en distinguer jusqu’à perte de vue. - Sainte mère de Dieu ! marmonna le vieil irlandais. Julien se redressa. - Regarde Léa, il y en a partout ! Il s’esclaffa à son tour. Léa relâcha son étreinte. Elle regarda Julien et partit d’un rire éclatant. - D’où sortent-ils ? clama t-elle joyeusement. C’est magnifique ! Elliot s’enveloppa de son pardessus et les observa, incrédule, marcher tout deux d’un pas lent au milieu des petits animaux sortis de nulle part. - Alors ça ! dit-il dans sa barbe, personne ne voudra me croire. - Regardez moi ça râla l’irlandais en secouant le pardessus fluorés et détrempé de Léa. C’est pas surprenant qu’avec des coutures pareilles et un tel évasement à la base... Un vrai nid à flotte ! Il l’étendit avec tous les autres vêtements sur un des innombrables fauteuils qu’il avait soigneusement disposé autour de l’âtre de la cheminée factice. Emmitouflés dans d’épaisses couvertures, Léa et Julien buvaient un thé, le regard perdu dans leurs tasses comme deux enfants pris en faute. - Une petite heure et tout sera sec, vous prendrez le dernier bus. Il s’approcha, et s’adossa sur la banquette de la fenêtre. Derrière les vitres claires s’étendaient la rue et au loin la lande rase que recouvrait une brume blanchâtre. Il les observait avec placidité, leurs jambes croisés, leurs mains agrippés à leurs breuvages, leurs visages blafards dans un silence pesant. - Me raconterez-vous ce qui vous est arrivé ? demanda t-il. Léa le fixa d’un regard doux. - C’est tellement compliqué avoua Julien. - Vous êtes effrayés comme deux enfants... - Je n’ai pas la force d’en dire d’avantage ajouta julien. -Si... Il a raison réagit Léa. Nous sommes effrayés. Tout ça est arrivé le jour de ton départ à Lisbonne. Depuis nous ne sommes plus maître de rien, tout est devenu fou. - Non, Léa ! Depuis que tu ne m’aimes plus nous ne contrôlons plus rien. Les larmes vinrent dans les yeux de Léa. - Nous sommes nous jamais vraiment aimé... Julien eut un frémissement qui parcouru tout son corps. - Mais moi aujourd’hui je t’aime... -... Et tu aimes Hélène. - Hélène est morte et toi tu es vivante. - Comment peux-tu en être si sur... et puis cela ne change rien. - Toi tu aimes un autre garçon. - Je ne sais pas, je ne sais plus. Je sais que je me sens vidée. Un silence... - Thomas doit être un type formidable, il ne renonce pas. - Toi non plus tu ne renonce pas. Elle fit glisser sa main contre la sienne. Julien se sentit las. - Pardonne moi, j’ai été stupide et arrogant. J’espère qu’il n’est pas trop tard. Elle l’enlaça. - Il n’est jamais trop tard reprit Elliot qui les couvait d’un regard bienveillant. Vous savez la peur est humaine et la vie si... surprenante. - J’ai peur de ne plus croire en rien marmonna Julien. - J’ai peur de devenir une femme seule et vieille. Elliot fut troublé par cette dernière remarque mais n’en fit rien paraître, il retroussa les manches de son épaisse chemise en coton et dit: - Hier, je ne vous connaissais pas et pourtant vous êtes dors et déjà rentrés dans ma vie. La vie ! C’est de la vie dont vous êtes effrayé. Pourquoi donc cela ? Je ne connais pas votre histoire, mais j’ai vu ce soir une chose que je n’avais jamais encore vu. Ce spectacle de tous ces hérissons... Je ne me l’explique pas, d’ailleurs je ne le voudrais pas. Je sais juste que ça été un moment magique et je le garde en moi comme le plus précieux des secrets. Croyez-moi, c’est ce qu’il y a de plus beau. La perte de nos rêve d’enfants est un deuil pour chacun. Il nous faut accepter la vieillesse et les échecs et se battre et se réjouir des petites comme des grandes victoires. - Vous avez l’air si sage dit Léa - Vieillir c’est s’assagir où devenir fou. Ce n’est pas facile de sentir son corps faiblir, ses pensées s’obscurcirent. Lorsque je vous regarde, j’ai envie de vous dire, n’ayez pas peur du monde, foncez, fabriquez vous ces précieux secrets. Nous sommes mortels, ce qui nous donne une chance inestimable de nous savoir plus vivant encore. Je vais vous raconter une histoire, une bonne histoire irlandaise qui va je l’espère vous faire comprendre un peu plus précisément l’importance de mes propos. Il s’alluma un cigare, tira dessus, en souffla un long filet de fumée. - A quatorze ans j’avais un ami de coeur, un grand ami. Nous partagions une activité secrète. Notre passion clandestine était de prendre la mer les soirs de brumes. Le père de mon meilleur ami lui avait légué un petit bateau de pêche ou plutôt devrais-je dire, un misérable canot que la rouille attaquait et que nous avions doté d’une grande voile rapiécée par mes soins - Je tiens l’art de la couture de ma mère -. Nous partions à la tombée du jour et nous nous glissions jusqu’à la grève. Là, nous partions à quelques miles sans toutefois sortir de la baie où la mer bouillonnait autour des rochers. Je me souviens, les nuits de pleine lune... Le brouillard qui recouvrait d’un linceul les côtes noires et acérées irradiait le monde d’une sorte de lueur magiques. Notre but était de naviguer à la lisière de cette brume afin d’en apprécier les contours irréels. Nous jetions l’ancre et buvions des bières en contemplant la terre qui se couvrait pour la nuit. Ce furent de vrais moments de paix, comme si nous avions réussi à arrêter le temps. C’est un des souvenirs les plus prenant de ma jeunesse et j’y pense très souvent. Une nuit, les embruns furent d’une incroyable épaisseur et débordèrent des côtes. La mer était lisse, incroyablement calme. Il nous fallut s’éloigner plus au large afin d’en admirer toutes les splendeurs. Nous partîmes donc, silencieusement, en pagayant. Le vent était tombé, la mer s’étaient tue et nous franchîmes les hautes falaises, nous éloignant de la baie, nous aventurant vers le large. Nous nous extrayâmes enfin de l’épaisse brumasse après avoir ramé une bonne demi-heure. Ce fut une des plus belle chose que je vis de ma vie. Le ciel était clair et piqué d’étoiles, on aurait dit qu’un nuage était tombé sur la mer. Une boursouflure ouatée et lumineuse semblait s’être endormie sur Irlande... Elle se reposait avant de reprendre sa course dans l’espace... Je n’oublierai jamais... Après toute ces années je continue à voir cela avec une grande exactitude. Malheureusement, cette nuit là, un mauvais vent de sud-ouest se leva... Je déployai la toile à la hâte et mon camarade s’arrima à la barre. La voile se gonfla brutalement et le canot fut emporté vers l’avant, bondissant sur la crête des vagues qui gonflaient et gonflaient encore. Il était environ trois heures du matin. Nous pénétrâmes dans l’épais mur de brouillard puis disparurent dans ce cauchemars qui, quelques minutes auparavant fut le plus merveilleux des rêves. Nous fûmes projetés dans une existence d’ombres où plus rien n’avait de substance. Le bon nuage ouaté avait à l’intérieur des épaisseurs mauvaises, une humidité glaciale qui engourdit tous nos membres, aveugla nos yeux, rendit sourd nos oreilles. Autour de moi, tout devint obscure, je ne distinguai plus mon ami. Je criai de toute ma voix, mais le vacarme des vagues qui claquaient sur la coque, qui engorgeait le fond de cale d’une écume sale, couvrait tous les sons. L’embarcation fila, fila comme un cheval au galop, s’envola, puis se heurta bruyamment dans les creux de la houle qui la gifla alors avec fureur. Je perdis vite l’équilibre et m’agrippai au frêle mat, je fermai les yeux et priai pour la première fois de ma vie - qu’il me soit loisible de revoir ma mère et mon père et le village -. Le mât craqua sèchement - Je ne savais pas que cela pouvait être aussi horriblement douloureux, un bois qui se fend et qui craque et qui claque comme un pétard -. Je fus précipité comme un pantin, faisant corps avec mon mât et ma voile si soigneusement rapiécée qui dansait la gigue au dessus de ma tête, parmi le rugissement de la mer, emporté au loin, vers un rocher saillant sur lequel je roulai et m’abîmai les jambes, puis il y eut les galets, le sable enfin et l’écume grisâtre qui nous projeta sans ménagement; moi, mon mât et ma voile, sur la grève... Lorsque l’aube grise se leva, la pluie se mit à tomber. Les hautes falaises qui enserraient la baie étaient toutes aussi noires, toutes aussi immobiles et le canot, en morceau gisait sur le flanc, fracassé contre un rocher à cent mètre de moi. Les vagues y pénétraient par l’arrière en un affreux gargouillis. Des pêcheurs me trouvèrent et me ramenèrent chez moi. Je vécu les semaines qui suivirent comme dans un rêve dont la vie qui m’entourait n’était plus que chuchotements lointains. Je pensai que je ne pourrai plus jamais retrouver cette vie comme elle le fut auparavant. J’étais un naufragé et coupable d’exister. Je pris ainsi goût à la lecture et passai mes journées et mes nuits à la lisière du monde. Mes parents furent très prévenant et me laissèrent à ma misérable convalescence, le temps pour moi de revenir de ce drame. Je me rendais régulièrement sur la tombe de mon ami, une petite stèle toute simple et sans corps et priait longuement. La mer ne le rendit jamais à sa terre et je pense aujourd’hui que ce fut bien ainsi. Le printemps suivant, du haut de mes tout juste quinze ans, je rencontrais Emily Watson... C’est elle qui me donna de nouveau le goût de vivre, le plaisir des petits choses intimes et précieuses. Avec elle, j’ai renoncé à ma jeunesse, à ses croyances héroïques à ses afflictions profondes. J’ai pris confiance en moi, accepté ma place, apprécié ce qui m’était donné humblement. Je compris peu à peu, qu’une vie simple d’homme avait des richesses suffisantes. Elle m’enseigna le bonheur serein, respectueux, loin des vagues et de la fureur de vivre... On ne peut pas dire, loin s’en faut, que la vie m’aie donnée tout ce dont je rêvai, mais elle m’a apportée bien d’autres choses... Cette détermination à ne jamais désespérer, à lutter afin d’être fier de soi, et respectueux de ceux qui vous sont chers. Je suis vieux, je m’en passerai, croyez-le, mais j’ai tous ces souvenirs avec moi et ils sont désormais mes meilleurs compagnons. Vous devez vous nourrir de vos secrets, vous en servir comme tremplin, vous propulsez toujours plus en avant et renoncer à vos peurs. Promettez-moi d’y penser... -C’est une très belle histoire fit Léa - Nous sommes un peuple que l’histoire a plongée dans d’horribles souffrances. Ainsi, nous avons pris coutumes de raconter nos joies et nos malheurs autour d’une bonne bière et avons truffé le pays de pubs pour réchauffer nos coeurs. C’est ce qui fait sans doute des irlandais le peuple le plus passionnant, le plus hâbleur du monde, n’est-ce pas ! ricana t-il. - Il y a une grande mélancolie dans vos propos. - La nature humaine, mon cher, on ne lutte pas contre cette foutue nature humaine... - Comme on ne lutte pas contre cette foutue garce de pluie irlandaise ajouta Léa avec ironie. - Surtout avec ce qui vous sert de pardessus, parole de couturier. - Parole de couturier ! renchérit Léa. Ils enlacèrent Le vieil irlandais avec ferveurs. Léa l’embrassa comme un père. Elle le remercia, l’empoigna avec amour. Julien, tout aussi exalté se blottit contre lui et huma sa vieille barbe. Le bus Klaxonna deux fois. Ils se précipitèrent à l’arrière du véhicule pour le saluer et le saluer encore. L’irlandais leva un bras, puis deux et les fit battre en signe d’adieu, comme un fou. - Surtout, n’hésitez-pas, revenez vite me voir les enfants leur cria-til. Foutue jeunesse ! ajouta t-il. Il ajusta son pardessus, se retourna, inspira profondément et décida d’aller boire quelques bières. -Hélène, puisses-tu entendre ma voix. Pourquoi donc mourir ainsi, n'aurai-je pu t'aider. J'aurais tant voulu te réconforter, te ramener à la vie. Ton souvenir me brise le coeur, il donne à ma bouche un goût de cendre. Une part de moi est assassinée. Montre-moi le dragon même s'il doit me brûler, alors qu'il me brûle là, maintenant. Ma blessure est profonde, elle ne s'explique pas mais je la ressens chaque jour plus douloureusement. Je suis un homme sans terre. - Myriam, m'as-tu cachée des choses et pourquoi faire cela? Quel est donc l'issue vers laquelle cette histoire nous conduit ? Julien est mon honneur, puis ma faute, je ne savais combien j'étais vide. Thomas court après un mirage et je ne sais plus trop bien pourquoi me faudrait-il continuer cette recherche. Savais-tu combien serait douloureux ce voyage, m'as-tu choisie dans cet aéroport pour ma ressemblance avec Hélène ? Que voulais-tu de moi, me voulais-tu du bien ou du mal ? Car ici j'apprends que l'un ne va pas sans l'autre. Sommes-nous un rêve pour certains, un cauchemar pour d'autres. Donne moi un peu de bonheur, donne-moi la force d'affronter la douleur. Dis-moi ta vérité. Le bus roulait à travers une lande rase qu'un labyrinthe de haies pierreuses quadrillait dans le plus grand désordre. - Tout est arrivé à Lisbonne dit Julien d'une voix posée et terne. Léa se blottit contre lui, ses yeux lançaient des éclairs de tristesse, et lui implorait de noyer son ignorance. - Une fille s'est jetée des remparts du château de San Jorge. Je ne la connaissais pas, je ne l'ai jamais rencontrée. Pourtant, dès le premier jour elle est rentrée en moi. Elle s'est posée dans la paume de mon esprit. J'ai senti son odeur chaude dans la chambre voisine de la notre. Je l'ai sentie sur les remparts. Je l'ai enfin rencontrée dans mes rêves et puis à la gare centrale de Lisbonne un jour après sa mort. Il y avait ce vieux photomaton, les corbeaux qui m'observaient, l'envie de t'envoyer une photo de moi et puis son visage qui s'est substitué au mien. Je l'ai reconnue. Elle me disait aime, aime encore, la vie est avec toi. C'était Hélène, je ne l'ai jamais rencontré et elle est morte la semaine dernière. Léa, la bouche entrouverte, hébétée, eut grand peine à articuler ses mots. - Comment expliques-tu ces photos ? Il la regarda un temps, interloqué. - C’est curieux, je me suis à peine posé la question, c’est comme si j’avais tacitement accepté l’inexplicable. - Peut-être était-elle passée avant toi, peut-être que le photomaton était tombé en panne et puis qu’il s’est remis en marche et t’a restitué son visage, peut être qu’une personne te succédant à hériter de ton image, peut-être que tout ce mystère n’est qu’une succession de coïncidences... Peut-être avons nous juste voulu croire à tout ça. - Mais... tu ne peux pas contester que cette fille est la personne que nous avons vu en photo chez les Corman. - Je ne peux pas le contester... Un hasard... Un incroyable hasard ! ou un sosie tout simplement. - Elle te ressemble tellement... - ... C’est vrai. - Crois-tu que l’on puisse avoir plusieurs vies ? - Je ne crois pas. Myriam, cette chauffeuse de taxi, est persuadée que les âmes pourraient se rencontrer à travers le temps. - Cette fille à Lisbonne était convaincue avoir vécu des siècles auparavant. J’ai trouvé son carnet de bord... - ... et tu l’a lu fit- elle avec reproche. - Oui. avoua t-il, je l’ai lu. Elle racontait avoir reconnu son mari le jour où son visage s’est imprimé pour elle dans un vieux photomaton . - Tu as cru à cette histoire ? - Les événements qui ont succédés... Ces photos dans mon portefeuille... Tout cela est trop troublant... Il y a quelque chose autour de nous, quelque chose d'impalpable. Tu as raison, ça a commencé à Roissy. Notre vie s'est inexplicablement liée avec celle d'Hélène et Thomas. J'ai croisé Hélène sur ma route, tu as croisé Thomas. Nous avions les yeux pour voir et ressentir cela. Léa, je ne sais où tout cela nous mène. C'est comme si nous étions entre parenthèse, dans une autre dimension... Mais je ne veux plus avoir peur de tout ça. - Nous allons rentrer à la maison finit par dire Léa. Elle espérait que tout cela finisse bien. - Je suis certain d’avoir déjà rencontré cette chauffeuse de taxi. - Tu crois... Je me demande si le fait qu’elle est été à Roissy, le soir de ton départ était une pure coïncidence. Je pense qu’elle ne m’a pas tout dit. Elle m’a donné ce bracelet. Elle tendit son poignet, il l’examina avec circonspection. - Elle dit qu’il a un pouvoir. - Il est joli, bizarre... mais joli. Et quel est donc ce pouvoir ? - De retour à Paris nous lui demanderons, si tu le veux bien. - Je crois que nous avons beaucoup de questions à lui poser. - Je me demande ce qu’il est advenu de Thomas. - Je me demande ce qu’il est advenu de nous rétorqua Julien. Le bus roulait dans la lande irlandaise, et la pluie s’estompa quand ils parvinrent à Dublin. En ce début de soirée, la rue de Grafton Street fourmillait de dublinois, ils arrivèrent à la hauteur du Trinity Collège qui se vidait d'étudiants joyeux, les trottoirs disparaissaient sous le nombre des passants. Léa et Julien Marchaient dans la foule d’un pas lent, main dans la main, le regard pénétré par la pensée d’être dans une rue, une ville, un pays qui n’était pas le leur. - Quel jours sommes nous ? demanda Julien - Vendredi soir répondit Léa. Pourquoi cette question ? - Je me demandais ce que pouvait bien faire mes parents. Cela fait tellement longtemps que je ne leur ai pas parlé. - Tu ne parles jamais d’eux remarqua Léa. - Je me disais que je ne te les avait jamais présentés. - Je leur ai parlé au téléphone. - Ce n’est pas pareil - Tu connais les miens en tout cas. - Ils habitent Paris fit il remarquer. - J’étais tellement contente de leur faire découvrir notre appartement. - Je me souviens... Il se tut et ils poursuivirent leur marche. Léa l’observa du coin de l’oeil et s’étonna de la tristesse qu’elle décela dans les creux de son regard. - A quoi penses tu risqua t-elle. Il parût sortir de sa torpeur, lui serra la main puis dit: - Je pense à mon père... Léa s’arrêta brutalement et se plaça face à lui. - Dis moi Julien, dis moi ce que tu ne m’as jamais dit. Il fut décontenancé. - Comment ça... ce que je n’ai jamais dit balbutia t- il fuyant. - Julien, tu parles beaucoup de ton travail, tu à toujours fait beaucoup d’effort pour briller en société, paraître aimable aux yeux de tous, mais tu dis si peu de choses de toi. Spécialement concernant ton père. - Pourquoi me parles tu de lui comme cela. Je pourrai en dire autant te concernant. Ton insatisfaction, tes changements d’humeur, la peur que tu as de moi, de tout, de toi surtout... Léa donna un coup de pied en signe d’agacement. - Je n’ai pas envie que l’on se dispute. Ca fait trop longtemps que l’on ne se parle pas. A vrai dire, nous sommes bien tous les deux. Nous avons passé des années à jouer les « Tout va bien dans le meilleur des mondes ». Mais jamais nous ne nous sommes livrés comme deux amis... deux amis de coeurs... Je voudrais tant de ces fameux « précieux secrets ». - Allons manger quelque chose répondit-il. Ils choisirent un petit restaurant indien qui bordait l’avenue. On leur servit un apéritif sucré. Il faisait bon. Les chaises étaient confortables, damassées de rouge et la table éclairée de trois bougies. Il y avait de l’encens qui parfumait la pièce joliment décorée de vieilles boiseries dorée et de stucs colorés. Léa, comme Julien furent ravis de l’endroit et se détendirent enfin comme ils ne l’avaient fait depuis longtemps. Tout avait dans ce lieu, des senteurs d’exotisme, d’intimité propice, loin des noirceurs qui envahissait leur vie depuis trop de temps. - Tous les vendredi soir, nous allions dîner chez ma grand-mère. Je n’ai pas connu mon grand-père, il est mort alors que je marchais à peine. Et tous les vendredi soir mon père commentait sa semaine. Il dirige une grosse entreprise de transport et avait toujours maintes histoires à nous raconter à ce propos. Le rituel était le suivant. Il s’installait en bout de table, ma mère à ses côtés, et commençait à prendre des nouvelles de chacun. Moi, comme ma soeur, avions dix minutes pour faire le bilan de ces derniers jours, puis c’était le tour de ma grand-mère, de mon oncle, de la vieille cousine et de ma mère qui, invariablement finissait le tour de table. Ceci étant expédié, mon père prenait la parole pour ne plus la laisser choir de tous le repas, et cela jusqu’au café. Je me souviens, un de ces fameux vendredi en famille, alors qu’il discourait, comme à son habitude, les bras fermement accoudés à la table tel un ministre en débat, je fis tomber mon rond de serviette qui roula sous mes pieds. Je me penchai discrètement sous la table afin de récupérer l’objet en question quand j’aperçu la jambe droite de mon père qui tremblait de façon saccadée sans que la gauche en fut en quelconque manière dérangée. Elle vibrait nerveusement comme un spasme et ne s’arrêtait pas. Mon père, que ma posture finit par agacer me rappela à l’ordre d’un ton ferme et je me redressai, mon rond de serviette à la main, affichant un sourire de contentement et l’observai avec circonspection comme toutes les personnes autour de moi. Je le regardai avec cette assurance dans la voix, dans les gestes, dans les propos mêmes et ne pensai qu’à sa jambe droite qui vibrait. Je n’ai pas compris mon trouble, mais cette jambe folle me taraudait et titillait mon esprit comme une écharde plantée dans un talon. Je crois que je me suis rendu compte ce jour là de ce que mon père était agité, émotif, angoissé même si tout en lui disait le contraire. Je réalisai combien sa gestuelle parfaite, sa supériorité déclarée dissimulait de mensonges et de terribles secrets. C’est depuis ce jour que je me suis mis à le mépriser. Car c’était un menteur, une personne qui avançait masquée, qui jouait sa vie comme on joue un rôle. - Tu découvrais que ton père pouvait être un homme comme un autre. - Il l’est. Mais il a passé sa vie à prétendre être plus que tout cela. Avant cela, je l’admirai. Je voulais tant lui ressembler. Mais, je n’avais aucun goût pour les camions, les voitures, tout ce qui fut de mécanique. J’étais nul de mes deux mains et ne rêvais que de cinéma et d’images. J’étais un rêveur, un passif comme il se plaisait à le dire. Rien qui ne soit identifiable à ses yeux à ce qu’il eût put désigner comme « fils de son père ». Ma mère, mon oncle, ma soeur et même la vieille cousine travaillent dans l’entreprise. Il m’a souvent raillé en parlant de mes prétentions d’artistes, mais en fait, il m’en voulait d’avantage de n’être à la hauteur de ses espérances. Je suis en quelque sorte sa jambe droite, le petit élément perturbateur, sa déception, la preuve évidente de son mensonge. - Tu sais reprit Léa, c’est un peu inhérent à tous les fils. - Tu as raison, si tout ça c’était arrêté là. Il martela la table avec ses doigts. Un petit « tac tac » léger, un mouvement anodin. - Tous les étés, je fus contraint de travailler aux chargements des camions, question de gagner quelques sous. On se levait à l’aube et on travaillait dur. Je me blessai souvent car j’étais faible et maladroit et fut la risée de mon père qui regardait son fils comme un handicapé. Il fut intransigeant avec moi, surtout en présence des ouvriers. Question de panache, je suppose, un rite initiatique où quelque chose comme ça. Et puis un jour il m’a surprit entrain de me masturber dans la cabine d’un camion. Léa eut un léger sourire. - Ca peut paraître marrant et ça l’est, mais sur le moment ce fut une atroce humiliation. Il en fit des gorges chaudes, disait à qui voulait l’entendre que son fils n’en branlait pas une, sinon la sienne. « Même pas capable de se lever une poule » il disait. Il est vrai qu’à l’époque j’ignorais tout quant à l’ existence et l’intérêt que pût avoir une fille. J’ai ainsi supporté tout l’été ses railleries. C’est à cette époque que j’ai commencé à photographier. « Qu’est ce que c’est que cette activité de PD ! » disait-il. J’ai du m’inscrire au football, puis au judo et puis au rugby pour mettre un terme à tout ses sarcasmes. je cherchai en vain non tant à lui plaire, mais plutôt à le faire taire. A son insu, je partais en journée dans la campagne et faisais des photos que je développais dans la cave d’un copain. Je me suis caché comme cela pendant plusieurs années... Et puis ma mère m’a envoyée en pension, loin de mon père qui ne jurait dès lors que par sa fille. J’ai pu souffler un peu. J’étais un bon élève, j’ai commencé à participer à des concours avec le club photo de l’école. J’ai été remarqué, car j’étais le seul à ne pas faire de nu des ses copines. De toute façon, je n’avais pas de copines. Je photographiais des rues, des murs, des choses abîmées, grises... Je fuyais toute présence humaine et devint très taciturne et très studieux. Car j’avais un plan. Je deviendrai un grand photographe et on publierait mes photos, on les exposerait à la vue de ce père méprisant. Un jour, la mairie organisa un concours sur le thème de la ville que je remportai. On commença à en parler les vendredi soir avec un intérêt croissant. Je pigeai vite que je tenais là le début de ma revanche et devins peu à peu plus assuré. Ma mère était très fière et mon père circonspect. Les filles commencèrent à s’intéresser à mon cas. On parlait de moi dans le lycée. Ce fut une période très épanouissante et je ne me privai pas d’en amener certaines en week-end chez mes parents. Tout était bon pour faire pâlir d’envie ce putain de père qui finit par se ranger à l’évidence que son fiston avait sans doute quelques intérêts, et ce qui pouvait arriver de pire arriva. Je devins peu à peu comme lui. J’eus droit à parler plus de dix minutes à table, à interrompre le chef de famille comme bon me semblait sans qu’il y eut chez lui la moindre réticence. Pire, je parvins à accaparer la parole et tenir l’auditoire de l’entrée au dessert. Je me hissai ainsi doucement vers les hauteurs patriarcales avec une impudence et une avidité d’escroc... Et aujourd’hui je souffre de ce masque, je souffre de ce même mensonge. En fait, je lui ressemble à tout point de vue. Je suis, ce que j’ai toujours exécré. - Pourquoi ne m’a tu jamais parlé de tout ça ? - Tu ne me l’a jamais demandé. - Comme dirait Collin, Il n’est jamais trop tard. Il sourit. - Allons marcher dit-il. Quelques minutes plus tard, ils sortirent dans la fraîcheur de la nuit. L’activité était encore importante, on chantait dans les pubs, on riait sur les trottoirs. Léa et julien déambulaient côte à côte, la figure exposée au frima, le nez captant les odeurs de tourbes et de vieilles briques. La confession de Julien avait soulagée Léa dans le sens où elle même se questionnait sur ses propre secrets. Elle avait été tenté de livrer à son tour ce que son coeur cachait, mais avait résisté à la tentation de crainte d’ajouter un poids bien trop lourd qui n’aurait que jeter le trouble et gâché la satisfaction de l’un d’avoir confessé de lui même, et l’autre d’avoir su l’entendre. Il serait encore temps de s’entretenir de cela. Léa s'extirpait difficilement de sa langueur et s'inquiéta de ne voir Julien à ses côtés. Elle était toute occupée à la chercher dans ce magma de visages, ce défilé intempestif de gens, lorsque la Rover noire déboucha dans Grafton Street. Les feux étaient au vert, elle accéléra dans le tournant au moment même où Julien mit un pied sur la chaussée. Un cri de femme s'extirpa du brouhaha, deux mains se jetèrent hors de la foule informelle, il se sentit avancer à reculons, happé dans le flot humain. La voiture se déporta violemment puis continua sa course dans Nassau Street. Léa se jeta en avant et couru vers lui. Quand elle le saisit dans ses bras, il avait l'air éberlué. On le regardait avec un soulagement contrarié, mais la peur et la colère qu'avait suscitée l'inconscience de son comportement avait fait place au soulagement et on le tapotait gentiment sur l'épaule, le remettait en place, lui indiquait la direction, le poussait du bout des doigts pour qu'il reprenne sa course. Lui, ne se rendit pas bien compte, il sentait encore les mains qui le tiraient vers l'arrière, les corps sur lesquels il s'affalait, comme s'il tombait sur un édredon. Un édredon plein d'yeux compatissants. Il se rappelait de la voiture, une Rover noire, aussi noire que les flots tourbés de Liffey dans lesquels il plongea un regard un court instant avant de s'évanouir d'un coup, tombant au sol comme si son corps disparaissait sous lui, comme si l'asphalte s'entrouvrait pour ne laisser que les flots obscurs dans lesquels s'engloutir. L'attroupement fut immédiat, les passants s'organisèrent comme des abeilles autour de la ruche, et entamèrent une drôle de danse frénétique. Léa, l'appuya contre elle et embrassa tout son visage. - J’ai déjà vu cette voiture... A Lisbonne, je m’en souviens... Le flic ! c’est ça, c’est lui ! délira t-il - Je suis heureux que vous vous souveniez de moi fit l’homme qui le dévisageait dans la foule immobile. Julien se raidit d’effroi. - Ne me décevez pas Julien, vous avez dit que vous ne vouliez plus avoir peur. - Que me voulez vous ? bredouilla t-il. - En fait, j’ai de nouveau besoin de vos services. Il y a une chose encore qui nous est nécessaire pour remettre l’histoire en place. C’est votre amie qui la détient et je n’aurai de cesse d’intervertir tant que nous ne l’aurons pas récupéré. - Mais de quoi parlez-vous ? Et qui sont ces »nous » ? - Que de questions et si vaines sont les réponses. Il s’avança vers lui et l’aida d’une main à le remettre sur ses pieds. - Je me serais bien passé de tout cela, mais vous nous obligez à apparaître, à agir de ces sales manières. Écoutez, le temps presse, il me faut le bracelet de votre charmante amie. Il est un danger pour elle, il ne lui appartient pas et il dérange l’ordre des choses. il nous faut le récupérer. Ce sera mon dernier avertissement. Prenez-lui cette nuit et retrouvez-moi. - Qui êtes-vous ? interrogea t-il d’un ton menaçant. - Ne soyez pas arrogant, vous n’êtes pas de taille. Sachez que j’apprécie vos efforts, mais vous ne serez en paix que lorsque vous aurez tout fait. - De quoi parlez-vous ? - je parle de votre père bien-sûr. Nous le savons tous deux... Vous ne parlez pas de votre cauchemars... cette nuit dans l’internat... ce dont vous avez rêvé et qui vous fait trembler depuis comme un misérable. - Je vous interdit ... - Ne soyez pas de ces misérables, ne renoncez pas. C’est le moment, sinon vous perdrez tout, votre fierté, votre amie. Vous perdrez tout et finirait comme ce Thomas. - Vous connaissez Thomas ? - Je viens de vous montrer sa fin, il la désire, il ne désire que sa perte. - Méfiez-vous de lui car il est là qui vous observe et si vous ne faites pas ce que je vous conjure de faire, vous perdrez tout sans ne pouvoir rien faire. Sachez qu’il y va de votre vie, mais plus encore d’une vie dont vous ignorez tout. Faites, et retrouvez moi cette nuit en bas de votre hôtel. Faites, et vous comprendrez que tout cela est pour votre bien comme celui de vos proche. - Julien... Julien implora Léa qui tapotait son visage blême. Julien, ça va ? Il ouvrit les yeux et l’aperçut au dessous d’une masse de visages inconnus que formait la foule d’irlandais. « Parce que je n’ai plus rien à perdre que je suis si content, « Parce que je n’ai plus rien à perdre que je suis si content . Cette phrase résonna dans son esprit, se déploya comme une onde chaleureuse. - C’était l’homme de Lisbonne, c’est lui qui a essayé de m’écraser et... - Tais toi, tu es sous le choc mon bébé. On va rentrer à l’hôtel, on va se reposer. Il contempla la scène avec indifférence, un petit drame quotidien comme il s'en passait chaque jour dans la ville. Le malheur des uns avaient tout juste comme intérêt pour lui que celui de le distraire fût-ce quelques secondes de l'incomparable sentiment de perdition qu'il traînait avec lui comme la plus lourde des croix. Mais lorsqu'il aperçut cette pauvre fille harnachée au garçon pâle, son intérêt fut soudainement aiguisé. Cette fille avait l'apparence d'Hélène, mais il n'eut cependant aucune hésitation. Cette fille n'était pas son amour. Elle ne bougeait pas de la même façon, était plus petite et de toute évidence amoureuse d'un autre. Il eut envie de pleurer. Depuis tant de semaines à errer et il n'avait réussi qu'à trouver une pâle copie de son aimée. Il jugea bien curieux la panique qu'elle avait eue à l'idée qu'il eût pu mourir écrasé. De toute les manières, lui, comme elle, mourraient un jour, sans savoir quand, comment ni pourquoi. Lui, se refusait à cela, son agonie qu'un morbide amour lui dictait, il la laissait vivre et progresser en lui. Il n'avait plus de goût à rien. Vivre, mourir, cela lui était complètement égal. Ce qui lui importait était de pouvoir choisir ce qu'il adviendrait de sa mort. Il s'apprêtait à passer son chemin avec cette même discrétion qui le mettait à l'abri des regards lorsqu'il aperçut une brillance au poignet de la jeune fille éplorée qui fit basculer sa journée. Son regard se teinta d'une couleur d'acier. Un picotement de sang frémit dans ses doigts. Il perçut dans le capharnaüm d'odeurs de ville et d'affreuses aigreurs humaines l'évanescence de l'ambre qui, en un mince filet subtile s'empara de ses sens. Il était glacé et frissonnant. Ce n'était pas le visage, le poignet d'Hélène mais celui d'une étrangère qui portait son bracelet. Et cela, il n'en douta pas une fraction de seconde. Il fut transporté d'extase que sa colère disputait. Elle possédait ce qui lui fut le plus précieux. Elle possédait ce qu'il avait perdu. Comment pourrait-elle justifier cela, pourrait-elle le conduire vers Hélène ? Il en fut si bouleversé qu'il se mit enfin à pleurer sous la pluie irlandaise qui se mit à battre les trottoirs. Les deux amants finirent par se relever et poursuivirent leur route. Il les suivit à distance raisonnable, son coeur se soulevait de sa poitrine. Il tenait la piste la plus sérieuse depuis plusieurs semaines d'errance. La fille portait le garçon qui l'enserrait amoureusement, ce qui lui déplut fortement. Cet amour avait des relents d'insolence. Lui, savait ce qu'aimer signifiait et le courage et les sacrifices qu'il s'ordonnait d'avoir étaient un tout autre sentiment que celui que lui inspirait ce couple claudiquant. Ils ne les aima pas, car ils n'avaient aucune idée de l'équilibre ténu de l'amour, de l'entretien circonspect qu'il méritât. Il était, à son esprit malade, une fragrance subtile qui s'étherait avec la discrétion d'un parfum si l'on ne savait l'emprisonner dans de la ouate, l'emprisonner dans une liberté secrète. L'amour était un tout, un rien. Un vide dans un plein troué dans sa structure. Sa plénitude ne se révélait que dans l'ardeur qu'on employait à combler sans relâche ce vide plein de tout, de rien. Il avait aimé jusqu'à la déraison, avait fait fi de lui-même, avait assassiné ses peurs d'enfant. Il n'était rien sans elle, une moitié de lui-même, un homme orphelin, un roi sans royaume. Renoncer à elle aurait été la pire des infamies et les infâmes étaient légion dans ce monde. Ceux-là même qui consultent et consultent jusqu'à l'indigestion afin de se convaincre de raison, d'abandonner leur amour et partir de nouveau plus gonflés que jamais, plus blessés et menteurs à la charge héroïque d'un nouvel émoi, avec cette perfidie qui les condamne à bouffer de cette même terre désolée qu'il piétinent avec l'arrogance de l'ignorance. Ils vivent ainsi, et s'enivrent et se heurtent chaque fois au même mur qu'ils se refusent à voir, s'embourbent dans leurs mensonges et sont traîtres et indignes de ce don que Dieu a donné à l'homme. Il savait combien il était facile de haïr, de se sentir mauvais, il n'y avait là aucun labeur, une facilité naturelle, car humaine. Savoir aimer était tout autre chose, c'était un don de soi, un refus de la propriété, un partage serein qui s'inscrivait dans l'équilibre de la vie. L'amour appartenait à l'homme, il avait ce pouvoir divin qu'il gâchait de son immaturité grotesque, car il était encore plus animal qu'homme et était derrière ses atours d'humanité, l'animal des premiers jours dont l'instinct n'avait pour effet qu'apaiser sa faim de posséder, d'être pris, de copuler sans état d'âme, sans cet art du sentiment qui rendait magique cet acte bas. Thomas évoquait un amour de la couleur d'un feu de soie, d'une dévotion céleste, aérienne qui élevait les êtres, les arrachait à la terre, les exonérait du primate, les rendait invincible, immortels, définitivement vainqueurs de la mort. Il les suivit en prenant soin de ne pas révéler sa présence. Ils tournèrent dans Denmark Street, pénétrèrent dans un petit hôtel. Il resta là dans un recoin et attendit patiemment. Une lumière éclaira une fenêtre du premier étage, il pouvait distinguer leurs ombres se mouvoir, se frôler, s'attoucher, se transformer en masse informe qu'il trouva disgracieuse. Eux deux enlacés, ressemblaient à une sorte de conglomérat pâteux et mouvant qui n'avait rien d'humain. Une gesticulade maladroite et langoureuse qui transpirait la peine, la sueur et la peur. Il n'y devina aucune allégresse, aucune joie innocente, un tout glaireux, embourbé dans une salissure de culpabilité n'engendrant que regret, pardon, contrition, hystérie, un immonde chapelet de meurtrissures que chacun portait en soi dans la plus crasse des ignorances. Ils n'avaient pour seul désir que soulager leur effroi, s'apaiser dans les draps sales de leurs mensonges. Ils n'étaient pas dignes, ne connaissaient rien à l'amour et le respiraient tous sens bouchés. Ils exsudaient de petits sentiments, sans aura, sans sublime grandeur et ne transcendaient rien en eux qui eût pu les élever vers des sommets. Non, ce qu'ils avaient comme idée de l'amour avait les reflets vérolés des romans que lisaient les pauvres en tremblant d'émotion, dans leur lit vide que noyaient quelques larmes lourdes et grasses qui flirtent parfois au coin des yeux des veaux. L'obscurité envahit la chambre, il vit la forme gracile de la fille s'avancer jusqu'à la couche puis disparaître sous la fenêtre sale. Elle se couchait près de lui avec cette envie de lui qu'inspirait sa pitié. Il savait qu'elle le caressait là, avec la légèreté d'un souffle, l'attention d'une mère mais pour des raisons mauvaises. Une haine se saisit de lui à l'idée qu'elle put détenir le bracelet d'Hélène. Il eut envie de la saisir dans ses mains, lui serrer le cou jusqu'à son dernier souffle, car elle était indigne de lui, c'était une voleuse. Son extrême ressemblance avec l'objet de son amour la rendait encore plus laide et méprisable à ses yeux. Elle était infâme, et le garçon l'était tout autant. Ils possédaient ce qui lui appartenait. Il lui fallait récupérer ce bracelet et puis les tuer, les libérer de leur pauvreté d'âme. C'étaient des voleurs, de tout petits voleurs, ils étaient coupables et souillaient son amour. Il décida de rester là, d'attendre patiemment le jour. Ils sortiraient, il irait vers eux, récupérerait son dû et les puniraient de leur larcin. Un soulagement se dessina sur son visage, maintenant il se sentait bien, il savait ce qu'il lui restait à faire, il était bien, il humait le délicat parfum de cannelle et d'ambre d'Hélène. Il l'aimait comme personne dans ce monde ne put concevoir d'aimer. Il n'avait jamais été aussi fort, aussi sûr de lui et son plus grand contentement lui venait de cette certitude qu'il avait enfin de toucher au but, d'être maître de sa vie et de celle de tous ces cuistres qui polluaient son air. Sa route avait un tracé rectiligne, clair, et qui filait vers un infini des plus lumineux. Léa sombra dans un épais sommeil à travers lequel, elle sentit la chaleur du corps de Julien. Une tiédeur, une mollesse s'empara d’elle. Léa caressait son ventre tendu. Le sexe de son amant s'érigeait curieusement dans la plus parfaite des innocences. Elle le sentit contre ses cuisses et s'émut de ce qu'elle l'aimait toujours. Léa ne parvenait pas à imaginer quitter cet homme qu'elle parcourait d’un geste lent. Il avait en lui toutes ses vérités. Elle songea qu'elle n'avait jamais été aussi vraie que dans ses mensonges. Elle voulait tant lui épargner les souffrances qu'elle se condamnait à endurer. Elle avait juste tenté de l'épargner. Cependant il l'aimait, était à ses côtés. Un lien les unissait toujours. Elle finit par s'assoupir. Julien entrouvrit ses yeux, il attendit, l’oreille tendue jusqu’à ce que le souffle de la respiration de Léa devienne régulier. Il observait le bracelet sur la commode faisant face au lit, il n’avait jamais remarqué son étrange beauté. Il souleva le drap avec délicatesse, Léa fit un mouvement puis s’immobilisa. Il s’extirpa du lit, rassembla ses affaires sans bruits et s’empara de l’objet. Quelques secondes plus tard, il arpentait les couloirs de moquettes épaisses. Quand il parvint au rez-de-chaussée, le comptoir de la réception qu’une veilleuse éclairait d’une étrange couleur pâle, était déserté. Tout juste pouvait-il entendre le poste de télévision dans la pièce attenante. Il se déplaça comme l’eut fait un chat. Il distingua la nuque d’un homme derrière un large fauteuil qui dodelinait paresseusement devant les programmes nocturnes. Il s’avança vers la porte de sortie, le bracelet dans sa main droite, l’odeur douceâtre de l’ambre qui lui rappela l’odeur des pins et des chênes verts de la colline de son enfance, de ce matin frais de printemps, des pépiements des oiseaux, du rocher humide de rosée qui trônait dans la petite clairière. Là même où il aimait mourir comme un héros. Il progressait vers la porte de l’hôtel, le bijou qu’il enserrait dans ses mains chaudes et ce terrifiant cauchemars qui l’avait mené là haut sur son terrain de bataille, revint à son esprit. Léa se redressa brusquement. Son oeil affolé chercha en vain dans la pièce la présence de julien. Elle bondit de sa couche et trébucha sur le sol. Aucun vêtements ne jonchaient le sol. Elle se précipita vers la salle de bain, vide. Ses yeux s’embrumèrent et l’affolement la gagna. Un brouillard épais avait absorbé les rues sombres de la ville. Quelques lueurs blafardes de réverbères tâchaient ici et là l’obscurité. Une mauvaise froidure s’abattit sur Julien. Il n’y avait pas un son, ni de marche, ni de moteur, ni de vent. Il s’arrêta, au milieu de la rue, L’enseigne bleue de l’hôtel clignotait sur sa silhouette fantomatique. La peine qu’il avait à songer à son suicide lui faisait courber la tête. Ce jour là, il avait dérobé le couteau de son père, celui dont il était si fier et qu’il faisait jaillir de sa poche pour couper le pain, d’un geste vif et expert. Il l’employait avec la science d’un homme dont l’art de la coupe n’avait aucun secret, avec cette feinte indifférence dans le regard. Le couteau du père, le sceptre familial qu’il était le seul à détenir, il l’enserrait fermement comme il étreignait ses armes imaginaires d’enfants, comme il possédait le bracelet de Léa. Son passé, son présent, son futur... Et toute l’ironie d’être dans cette ruelle froide avec cette discrète balafre au poignet droit qui avait fait de lui ce qu’il était. Ne possédait-il rien d’autre que ce qu’il parvenait à soustraire ? Qui était-il ? sinon un voleur. Ce garçon poursuivant le rêve d’être un homme, échouait comme le canot d’Elliot sur les rivages. Il inspira profondément l’humidité de la brume irlandaise. Il songea à tous ces hommes et femmes qui de par le monde souffrait dans leur chair de ce qu’un affreux secret les rendait malade, au spectacle crépusculaire des brouillards, à la nuit tapie dans chacun d’entre nous et au courage de ceux qui parvenaient à lui échapper. Il n’eut aucun étonnement quand une silhouette se détacha de l’ombre d’un angle de mur, aucun frémissement quand il distingua la brillance d’une lame de couteau. Il était lassé par la frayeur, lassé des tourments et s’en remettait à Dieu où quiconque qui voulut bien lui montrer la voie. Thomas tressaillait de tous ses membres, le bracelet était là, devant ses yeux, à portée de main. La folie l’aveuglait, une merveilleuse exaltation faisait danser son esprit. Le voleur se tenait devant lui, soumis et coupable, en attente de la sentence. c’était doux, si doux, un si délicieux moment. L’infâme s’agenouilla et tendit son trésor vers lui en courbant l’échine et en fermant ses yeux. Il n’aurait pu en espérer tant et trouva de la grâce dans le geste de repentance de ce garçon contrit par la honte. Il lui pardonna et l’absout d’un geste de sa main qu’il déposa sur son crâne. Je t’apporte la paix pensa t-il, je t’apporte la délivrance et te soustrait de ton fardeau. Ses doigts tremblant s’approchèrent du bracelet, en touchèrent les contours, puis l’enserrèrent avec circonspection. c’est à cet instant qu’il se mit à rougeoyer d’un feu ardent et qu’il brûla la main qui s’en était emparée. Thomas lâcha un cri et laissa choir le bijou - Julien ! hurla Léa qui venait de fracasser la porte d’entrée de l’hôtel précédée par le vieux gardien tout endormi. Décontenancé, Thomas saisit Julien par la gorge et recula vers l’obscurité. - Ne lui faites pas de mal, supplia Léa. Je vous en prie ! Thomas avait posé la lame contre la gorge de Julien . Julien le laissa faire comme un poids mort, il contempla Léa et le vieux gardien qui rebroussait chemin et aperçut l’homme à la Rover noire, à l’angle de la rue. Il ressentit une onde de contentement, une harmonie curieuse et porta d’un geste lent sa main droite vers la lame qui étreignait sa gorge. Il caressa l’arme avec affection. Thomas se raidit, mais fort surpris ne fit pas de geste. Il contemplait le bracelet gisant sur le trottoir humide et qui avait retrouvé son éclat naturel puis cette fille qui lui rappelait tant son amour... Son sentiment de perdition le gagna de nouveau. - Mon père avait un couteau dit Julien. Thomas appuya la pointe d’acier un peu plus fortement contre sa peau. - Moi, je n’ai qu’une légère balafre au poignet droit. On a dit que je m’étais blessé sur une clôture de fils barbelés. Mais il n’en est rien. Léa se masqua les lèvres d’une main - Qui eut cru qu’à dix sept ans je tentai de me tuer ? Qui eut pu croire cela de moi ?... Qui eut pu croire Thomas que tu serais celui là même qui mettrait un terme à tout cela. Thomas détacha son étreinte et recula. - Nous sommes venus te chercher. C’est ta mère qui nous envoie. - Thomas ! lâcha Léa. Il s’appuya contre le mur et les regarda comme une bête traquée à son tour. Non, il n’était plus celui dont ils parlaient, il était un homme nouveau et personne ne le comprendrait jamais. Il voulait retrouver Hélène. - Ô Hélène, ma douce, ma bien-aimée, que t’es t-il arrivée ? Ô putain de mère, quel est donc ce stratagème, qu’as tu encore trouvé pour m’éloigner d’elle. Me laisseras tu en paix... Il expira en laissant échapper un son douloureux de fond de gorge puis parti en courant dans l’obscurité. Léa se jeta dans les bras de Julien. Le gardien surgit en ahanant, un pistolet tout rouillé à la main - J’ai une arme, et j’ai mis des balles dedans, alors ne bougez pas sacré nom de Dieu ! L’homme à la Rover noire avait disparu. Son corps se détendit au contact de l’eau du bain dont la vapeur tournoyait en s’élevant avec élégance au dessus de la surface brûlante. Léa, lui appliqua un gant chaud sur le visage, elle pleurait en silence en observant la discrète ligne qui barrait le poignet de Julien. - J’ai payé une bouteille de whisky au gardien, il n’appellera pas la police.... Demain, je réserverai deux places sur le premier vol pour Paris. La main de Julien se souleva avec grâce du rebord en faïence de la baignoire et caressa lentement la joue de Léa. La douceur avec laquelle ses doigt parcoururent sa peau humide la fit tressaillir. Elle tint ses paupières closes et son cou se détendit entraînant sa tête vers son épaule. Elle n’entendait que le goutte à goutte du robinet, et le son mat des doigts de Julien qui glissaient en dessous de son oreille. Un frisson la parcourut comme celui d’un vent chaud de nuit d’été à qui on abandonne ses sens, on abandonne sa peau, et qu’on inspire à plein poumon. La main de Julien sembla l’irradier à l’intérieur, comme les rayons brûlant du soleil quand ils s’écrasent sur les terres et fait verdir les herbes, ouvrir les fleurs, se pâmer les petits animaux. Son visage dodelina avec légèreté au rythme des caresses silencieuses lorsque les lèvres de Julien, à la lisière du gants tiède, s’entrouvrirent... - Je me souviens des grincements des ressorts de lits du dortoir, de la lumière jaune des réverbères de la cour qui filtrait à travers les volets écaillés, des ronflements de mes camarades, des rythmes de leurs souffles, des gémissements de certains et des soubresauts que des mauvais rêves occasionnaient... Je me souviens de ce sentiment de solitude qui m’étreignait au milieu de tous ces corps endormis. Je détestais ce pensionnat. Chaque nuit, je pensais au village de ma grand-mère, aux copains et aux collines de chênes vert et je me demandais pourquoi fallait-il qu’on m’est envoyé ici, dans cette ville grise et froide. Je me sentais rejeté, abandonné, comme un animal malade qu’on éloigne du troupeau car il est un danger. Alors pour apaiser ma peine, je songeais aux champs fraîchement coupés autour de la maison de ma grand-mère, aux odeurs de foin chaud, au bruissement des peupliers. Je fermais les yeux et retrouvais les senteurs. Je retrouvais ainsi un début de paix. Mais pour trouver le sommeil, j’avais toujours la même image qui venait à moi. Un cheval qui trottinait sur un chemin poussiéreux. Il y avait une barrière de bois et derrière une vaste prairie verte qui descendait vers des forêts épaisses et le ciel partout au dessus de ma tête et les insectes qui dansaient la ronde. Le cheval s’arrêtait, m’adressait un regard apaisant. Je m’appuyais à la barrière et me hissais sur sa croupe, puis il partait d’un galop tranquille à travers la prairie fleurie, piquant tout droit vers les bois clairs à travers lesquels les rayons du soleil filtraient joliment. Là, je m’endormais... Chaque soir, après l’extinction des feux, je faisais appel à ces images et les semaines passaient et passaient... mais un soir le cheval n’est pas venu à moi et j’ai fais le plus terrible des cauchemars. Ses lèvres entrouvertes se suspendirent le temps d’un instant, sa main se tint inerte sur les paupières closes de Léa. Elle se régala de la chaleur de sa paume, ses yeux se contractèrent, ils pulsaient en de petits spasmes et à l’intérieur de son regard, elle aperçut des scintillements qui, compressés les uns aux autres lui firent distinguer comme des sortes de tunnels étroits qui dessinaient des courbes dans lesquelles elle s’engouffrait et explorait à vive allure. Elle glissait en elle même, se laissait emporter par ce courant imaginaire à l’affût de mots, de sons nouveaux. Elle sentit battre les parois de son coeur, ressentit ses veines gorgées de sang, ses muscles qui roulaient sous sa peau, ses poumons qui s’engorgeait d’air et son ventre qui claironnait de bruits étranges, jusqu’aux battements lointains d’un coeur étranger... - Mon père rentrait dans la chambre, c’était une chambre exiguë aux couleurs chaudes, il y avait très peu de lumière, une bougie peut-être... une seule source lumineuse en tout cas. J’étais allongé, je le regardais avec crainte et tristesse et lui, il souriait avec une compassion que je ne lui connaissais pas. Je découvrais son corps massif dans l’encoignure de la porte et... Puis il s’approcha et me frappa le ventre, puis le visage, il se mit à rire grassement, d’une voix sale et impérieuse, puis il me jeta sur le lit et me dit « je vais te punir puisque c’est d’affection dont tu as besoin mon fils »... Alors je me suis réveillé, mon corps trempé, au milieu des catarrheux et de la froidure du dortoir. Je me suis réveillé avec cette terreur, cette saleté dans ma chair qui fit de moi un être laid, définitivement laid... Je n’en ai jamais parlé à personne. Les jours, les semaines qui suivirent furent très pénibles, je tentai de me raisonner, que ce rêve atroce n’était qu’une façon pour moi d’exprimer l’angoisse que ce père faisait naître en moi. Mais j’avais toujours à l’esprit le désir que j’avais eu de lui et qui, immanquablement me renvoyait dans des déchirements intérieurs plus profonds encore. J’ai tenté d’oublier, j’ai continué à parader en famille et puis un jour... par un drôle de hasard, je suis tombé sur son couteau qu’il avait exceptionnellement oublié prêt de la huche à pain. je l’ai mis dans la poche de mon pantalon puis je suis retourné à table. Mon père ne s’aperçut de rien et le lendemain, je suis parti en balade dans la colline. J’avais envie de retrouver mes arbres d’enfants, les senteurs des sous-bois et les chants des oiseaux. Le ciel était clair, c’était un samedi après-midi. Lorsque je me suis retrouvé dans la petite clairière qui dominait le village, je me suis assis sur le rocher de pierre dont je m’étais élancé bien souvent lorsque j’étais enfant avant de tomber sous les balles de l’ennemi. J’observais alentour le paysage immuable et me sentit en paix. C’est à cet instant où tout en moi semblait parvenir au bonheur que l’idée m’est venue. Il m’était impossible de redescendre chez ma grand-mère, impossible de prendre une fois de plus le bus du lundi qui m’amènerait vers la ville grise et le dortoir froid. Il était impossible pour moi de reprendre le masque. J’ai donc sorti le couteau de mon père, je l’ai ouvert, ai admiré le tranchant de la lame et le plus simplement du monde me suis tailladé d’un coup sec le poignet droit. La douleur à été vive, puis la chaleur du sang sur ma main, les pépiement des oiseaux, le silence du monde, la verdure épaisse... Je me suis étendu et j’ai vu le cheval tout naseaux ouverts, la robe brillante et la crinière frémissante. J’ai pris appui sur la barrière, me suis hissé sur sa croupe chaude et suis parti avec lui dans la prairie en fleurs... C’est ma soeur qui m’a découvert à ce qu’on m’a dit. Je me suis réveillé dans une chambre d’hôpital, et la première chose dont je me souvienne c’est mon père assis sur une chaise, les jambes croisées qui tremblaient et ses larmes lorsqu’il aperçut mon regard... on aurait dit un vieil homme, il avait l’air si fragile et si triste... Je lui ai demandé pardon et il s’est effondré dans mes bras et a pleuré comme un enfant. Je le tenais fermement, tous son corps était secoué de spasmes mais je ne l’ai pas lâché, je l’ai tenu ainsi, je l’ai tenu aussi fortement que je le pouvais. Léa ouvrit ses yeux et porta la main de Julien à ses lèvres. Un silence s’en suivit, Il eut un sourire vague puis dit: - Allons nous coucher si tu le veux bien. Elle acquiesça de la tête, saisit une serviette qu’elle lui tendit alors qu’il se débarrassait du gant glacé dont son visage était couvert. Ses yeux pétillaient de joie et de tristesse mêlée. Julien sortit de la salle de bain entouré de la serviette blanche. Elle lui ouvrit ses bras. Elle clôt ses yeux et s'abandonna à la fraîcheur de sa peau, aux laineux de son torse, aux lignes dynamiques et soyeuses de ses épaules que parcouraient ses lèvres entrouvertes. Leurs bouches se rencontrèrent, se pressèrent avec douceur. Lui, debout entre ses cuisses nues qui balançaient en rebord du lit, la dévorait des mains. Elle s'abandonna à ses attouchements, légèrement essoufflée par le désir qui l'envahissait. Ses seins dans ses mains, ses cuisses qui s'entrouvraient, l'abandon fut impromptu et irrésistible. Elle fit glisser la serviette et s'émerveilla de retrouver ce sexe qui, dans la lumière mordorée lui parut plus désirable encore. Ses fesses se soulevèrent, elle s'arc-bouta, l'invita, elle n'eut pas de plus belle ivresse qu'en le sentant glisser en elle. Ils jouirent ainsi voluptueusement car ils partagèrent les mêmes gestes tendres. Hélène, L’absence et l’ignorance sont des douleurs inexprimables. Parcours-tu encore ce morne monde dans lequel je me perds, transi d’amour pour toi ? Entends-tu ma lente agonie et mon coeur qui se saigne ? Je cris du plus épouvantable cri, celui qui ne porte aucun son, qui reste muré dans sa prison de chair. Je suis malade, de mon amour pour toi, si éblouissant qu’il m’aveugle et m’assomme, et me ronge, me dissous, me fait transparent, inhumain, d’une cruauté sans nom. Je n’ai plus d’existence, je ne suis plus qu’un fantôme et mon royaume ressemble à un champ de bataille. Vois-tu les arbres morts et les troncs calcinés, l’herbe boueuse et les pierres grises, le sang des hommes qui croupit en flaques, les visages scellés dans une souffrance muette et leurs yeux grands ouverts qui implorent le ciel. Je vais d’un pas ignorant vers ces cadavres, épouser toute leurs peines et leurs espoirs trahis, je vais à l’échafaud comme une bête à l’abattoir, plein de cette résignation qu’on accorde aux vaincus. Mon chagrin a fait pleuvoir plus de pleurs sur mes joues que de pluie en Irlande. Je ne t’ai pas trouvé, je ne sais si ce monde est assez vaste pour éponger mon affliction. Je te regarde à travers les yeux d’une autre et qui porte tes traits, et qui porte ton bijou, pleine d’une énergie vitale qui me semble à toi comme à moi interdite à jamais. J’ai peur Thomas Le soleil était déjà haut lorsqu'ils sortirent de l'hôtel. Ils durent se protéger les yeux contre la blancheur pâle et brutale de la lumière, d'un revers de main, d'un hochement de tête. On eut dit deux marionnettes désarticulées qui se gaussaient, se chahutaient. Lui, n'avait d'yeux que pour le reflet doré du bracelet autour de son poignet. Il se tenait immobile à quelques mètres d'eux, dos contre un mur, les mains serrées dans les poches de sa veste en cuir. Il les scrutait avançant parmi les voitures, et les passants. Qu'ils profitent se disait-il. Il leur restait quelques heures à flâner dans Dublin. C'était une journée claire et fraîche. Ils eurent comme première envie de profiter d'un bon petit-déjeuner. Léa affichait un sourire à l'envi que le plaisir indicible et chaleureux, l’intimité toute simple avait sculpté sur son visage. Tout deux étaient comme des enfants qui partagent des bonbons, un souffle chaud d'été, une lumière vibrante sur des eaux. Elle se réjouissait de ce que ce moment avec Julien eut d’intensité. La peur, ruminait-elle, ne devait jamais faire renoncer à ses rêves. Elle lui saisit le bout des doigts et lui sourit, alors qu'il engloutissait, avide, un oeuf baveux dégoulinant en partie sur sa serviette. Elle regardait cet homme et s’en sentit plus éprise qu’au premier jour. Que voulait bien dire être heureuse? Cela signifiait aimer Julien, renoncer à Laurent, ne plus se sentir coupable, éternellement coupable, se sentir prisonnière de ce qu'elle aurait à étouffer. Se pourrait-il qu’il lui faille renoncer à tous deux et repartir vers une nouvelle liberté, une nouvelle inconscience ? Si seulement elle eut pu mettre un nom sur ce dont elle rêvait. Trouver la paix en elle serait sans aucun doute ne plus avoir à combler les vides et les noirceurs qu'elle s'imposait, à accepter le passé, à mettre un peu d'humour dans son malheur. Il ne lui restait qu'à en trouver les moyens. Elle buvait son thé par petites gorgées tout en explorant les détails fins des perles du bracelet. Elle s'apaisa ainsi dans un silence que tout deux respectaient. Ne pas faire de bruit, ne pas troubler ce moment de paix... Elle restait là émue du bien-être évident de Julien. Il avait cette incroyable faculté de se satisfaire de tout aujourd’hui. S’être confessé, avoir fait l'amour avec elle, l'avait comme nettoyé de l'intérieur. Ce contentement la fascinait, elle l'enviait. Il était heureux et ne se posait pour l'heure aucune autre question. C'est toujours ça de pris disait-il souvent. Il devait avoir raison. Il lui faudrait accepter ces instants furtifs de bonheur. Myriam ne lui avait rien dit d'autres que cela. Ce bon vieux Collin ne lui avait rien dit d'autres que cela. Cette évidence bien qu'elle pût en accepter les clauses lui semblaient encore difficiles à faire sienne. C'est alors qu'elle eût fondamentalement envie d'un enfant. Pour la première fois de sa vie, elle songea à cela avec la plus grande des certitudes. - Tu ne manges rien lui demanda Julien Elle redressa la tête, le regarda quelque peu étonné et s'en voulut aussitôt de l'inquiétude que trahissaient les traits de son visage. Ne pas faire de bruit, ne pas troubler ce moment de paix... Son estomac se mit à la faire souffrir, elle eut une légère nausée qu'elle étouffa d'un souffle. - Tu ne te sens pas bien lança-t-il Léa eut envie de pleurer, elle lui empoigna les mains et les serra fortement. - Non, non, balbutiait-elle. C'est juste que j'ai le ventre un peu brouillé, je vais aller me rafraîchir. Elle se leva, il lui tapota gentiment les mains, affichant un contentement un peut triste et la regarda partir vers les toilettes. Il connaissait bien le pub dans lequel ils s'étaient retranchés. Il y allait souvent, non pas que l'on y trouvât quelques bonnes nourritures mais parce que l'endroit était vaste et clair et que beaucoup de jeunes le fréquentaient. Il avait pris l'habitude de s'installer dans le moelleux des banquettes de vieux cuir qui ondoyaient tout le long de la salle. Il pouvait ainsi avoir un excellent point de vue sur l'ensemble du bar qui en face parcourait toute la pièce. Il adorait les ferrures noires des lustres en grappes de boules de cristal, les boiseries vieillies et les délicats motifs de mosaïques que reflétaient de larges miroirs. Il ne quitta la banquette craquelée que lorsqu'elle pénétra dans les toilettes au fond de l'arrière salle. Le moment était idéal. Il fendit la foule d'un pas déterminé. Il avait un sale regard, ses joues étaient affreusement creusées, et son visage était aussi glacé que du marbre. Un jeune homme au teint clair eut beau protester d'avoir été cogné un peu fortement, Thomas n'eut aucune attention pour lui. Le bracelet, il allait enfin savoir, il allait enfin connaître la vérité. Elle lui dirait tout, puis, il s’enfuirait. Julien avala d'un trait son café tiède. Il avait dans ses gestes une sorte de résignation sereine, il savait pour l'avoir souvent entendu dire que l'amour n'était pas toujours heureux. Ce qui le peinait le plus était moins le fait de perdre l'amour de Léa que de la sentir malheureuse. Il lui fallait bien reconnaître qu'à travers la trahison de Léa s'était sa propre image qui avait été gravement affectée, et curieusement il n’en fut plus affecté de la même manière. Il se sentait bien, léger, débarrassé de cette lourdeur, de cette mauvaise mélancolie. Pourquoi étaient-ils ensemble? Cette question lui sembla plus importante que toute autre. À savoir comment s'aimer, comment pardonner, comment oublier, comment retrouver les chemins du bien être. Pourquoi donc persistaient-ils à vouloir rester ensemble ? Il lui semblait être mort à Lisbonne et être si vivant à Dublin, et bien qu'il lui parut aimer l'inconnue de Lisbonne, il en aimait d'avantage Léa parce qu'elle le bousculait, parce qu'ils étaient tous deux meurtris, malades de questionnements, alors qu'il eût sans doute été si simple d'accepter l'ignorance et vivre le présent. De toute évidence, lui comme elle, avait nourri leur existence de bien trop de peurs d'eux-mêmes. Tout ce qui leur arrivait ne leur apprenait-il rien ? Il se plongea dans le visage d'Hélène et eut cette ironie de songer que dans sa tragédie il y avait une leçon d'espoir, un bonheur, un putain de bonheur à arracher, à s'emparer, à faire grandir. Il interpella le garçon et commanda un autre café. Thomas ouvrit d'un coup sec la lourde porte à battant des toilettes des femmes. A l'intérieur trois d'entre elles se retournèrent courroucées et lui indiquèrent vertement la porte d'à côté. Il scruta l'intérieur de la pièce. Deux des quatre cabines étaient fermées, il remarqua qu'un filet d'eau coulait d'un des vieux robinets, une épaisse odeur de parfum lui fit instantanément détester l'endroit et les femmes qui l'occupaient. - Casse toi!, hurla l'une d'entre elle furieuse de voir que cet individu ne semblait comprendre l'incongruité de sa présence. -Dehors ! répondit-il violemment, alertant de ce fait un garçon qui nettoyait les tables à quelques mètres de là. Les trois jeunes femmes se figèrent, il y eut de la crainte soudainement dans leurs yeux. Ce gamin avait l'air foutrement dérangé. Lorsque le garçon posa sa main sur une des épaules de Thomas, ce dernier ne réagit pas. Il ne cilla pas, son regard de fou fixé sur les femmes. Le garçon lui demanda poliment de se calmer puis le fit reculer. La porte se referma. Thomas eut un clignement d'oeil mauvais. Le garçon lui indiqua, parce qu'il appréhendait d'en venir aux mains, les toilettes des hommes. Il parla doucement et lui conseilla de quitter l'établissement une fois qu'il aurait fait son affaire. Thomas eut un sourire en coin de lèvres, il aimait l'accent irlandais, il porta enfin un regard sur le jeune homme et le convainquit d'un air sentencieux de reprendre sa tâche. Le garçon le jaugea quelques secondes puis libéra son étreinte et s'éloigna non sans jeter des regards en coin. Thomas adressa un sourire carnassier à la dizaine de clients qui n'avaient perdu aucunes miettes de l'esclandre, puis s'adossa contre un mur et s'alluma une cigarette. Lorsque Léa poussa le battant de la porte, elle ne prêta aucune attention à Thomas, elle fila presque fantomatique dans sa démarche. Lui, la dévorait des yeux alors qu'elle disparaissait derrière les gens entassés en groupes. Il n'aurait eu qu'à lui emboîter le pas, la serrer de près, la menacer d'un couteau et puis l'entraîner par la petite porte de côté. Mais il n'en fit rien, car il n'eut soudainement plus aucune haine envers elle. La femme qui venait de sortir devant lui n'était plus celle qu'il avait haïe. Il ne comprit pas. Il sut sur l'instant, tout simplement qu'il ne pouvait en être autrement. - Julien, sortons d'ici s'il te plaît. Il ramassa les vêtements, laissa quelques livres puis la prit par le bras sans dire mot. Dehors, Grafton Street grouillait de piétons qui couraient les magasins. Léa avait l'air bouleversé, elle entraînait Julien, sa main fiévreusement enserrée dans la sienne. Julien la trouva pâle. -J'ai vomi, je ne me sentais vraiment pas bien mais maintenant ça va mieux lui dit-elle en regardant fixement par devant elle . Ils avançaient sans peine à travers les corps emmaillotés de laine, de cuir et de vêtements de pluie. Des marchands de journaux se frottaient les mains à travers d'épais gants de laine, des vendeurs de disques s'étaient risqués à étaler leur marchandise sur les larges trottoirs. Ils durent éviter quelques artistes s'employant à reproduire à même l'asphalte des reproductions colorées de christ martyrisé. Julien avait la tête qui tournait un peu, tout lui semblait s'être ralenti autour de lui. Des gens riaient à l'intérieur des pubs surchauffés, des jeunes filles un peu grasses s'agglutinaient autour de grands bacs de vêtements bon marché, tout avait cette lenteur et ce balancement des roseaux en plein vent, avec un chatoiement de couleur de printemps. Il lui fallut plusieurs secondes pour se rendre compte que Léa s'était arrêtée soudainement. Il lui fallut ce même temps pour apercevoir l'écoeurement qu'elle ressentait à la vue du groupe de jeunes irlandaises qui paradaient en cercle avec de grandes pancartes d'un mauvais carton qui arboraient d'insoutenables photocopies couleurs de foetus ensanglantés. Julien pouvait y lire "Against Abortion" "for life, only for life". Léa lâcha la main de Julien. Elle eut une irrépressible envie de vomir de nouveau, mais cela ne l'étonna pas. Elle se plia en deux, parvint à résister à la douleur tant sa colère était grande. Ce cercle de mort au milieu de cette frénésie de vie lui était insupportable. Elle ne pouvait plus songer à la mort, elle savait déjà être la vie coûte que coûte et la vision cauchemardesque de ce qu'elle pensait être la plus belle chose du monde la fit rentrer dans une fureur qu'elle ne connaissait pas. Elle se jeta sur le groupe et arracha les pancartes une à une. Il la retrouva à l'endroit même où il l'avait aperçue la première fois, à l'angle de la rue Grafton Street et Nassau Street. Il l'observait de l'autre côté de la rue. Elle foulait des pieds les pancartes et bataillait ferme avec les manifestants. Elle leur lançait des "bandes d'enfoirés", "chaque femme a des droits" "c'est dégueulasse d'étaler des horreurs pareilles" "pauvres connes". Elle s'empoigna avec une grosse rousse, son ami intervint pour les séparer lorsqu'un homme sec l'envoya balader à terre. Thomas eut un sourire, cette fille ne manquait pas de panache. Tout devint clair dans sa tête. Depuis combien de temps errait-il ? Comment avait-il put s'aliéner ainsi ? Tant de haine, tant de désespoir. Il aurait tant voulu savoir. - Non ! cria-t-il quand la grosse rousse arracha le bracelet du poignet de Léa. Non ! ...Il se précipita vers elles. Les perles jaillirent vers le ciel et s'éparpillèrent sur la route. Léa envoya un coup de poing dans le ventre de l'irlandaise qui se plia de douleur. Léa se mit à ramper pour tenter de ramasser quelques perles ici et là et puis aperçut Thomas qui courait vers elle. Elle le reconnut, ses yeux s'entrouvrirent, un indicible soulagement l'irradia toute entière. -Thomas ! tentait-elle d'articuler, Thomas... Mais sa voix s'était comme enroulée au fond de sa gorge. Quelques secondes, quelques secondes seulement qui furent pour eux une éternité. Quelques secondes en moins, quelques secondes en plus et Thomas aurait sans doute évité la Rover noire qui déboulait de College Street. Julien saisit Léa qui s'avançait vers Thomas et la tira vers lui de toutes ses forces, ils basculèrent en arrière, il y eut un affreux bruit sourd. Dans le bleu du ciel ils distinguèrent Thomas projeté dans les airs. Julien crut un instant voir un sourire sur son visage et puis il s'écrasa lourdement sur la chaussée, une voiture beige ne parvint à freiner et lui roula dessus. La forme ensanglantée fut aspirée sous les roues. Léa se serra très fort dans les bras de Julien. Thomas n'était plus qu'une masse désarticulée et maigre. Deux autres voitures le percutèrent, l'envoyant à gauche puis à droite et s'enchâssèrent l'une dans l'autre avant que tout s'arrête et que le calme revint. Au loin, la Rover noire s'éloigna dans Nassau Street. Les feux étaient au vert, elle accéléra dans le tournant au moment même où les cris fusèrent de partout. Quelques secondes en moins, quelques secondes en plus... et Thomas n'aurait sans doute jamais su ce qu'il advint d'Hélène. Ce fut un attroupement indescriptible, certains s'amassaient, d'autres disparaissaient en courant. La police ne fut pas longue à intervenir. Julien ordonna à Léa de le suivre, mais elle restait immobile. Il l'empoigna, l'étreignit, mais elle ne parvenait pas à quitter le lointain dans lequel elle avait tout à coup été aspirée. -Léa, je t'en prie, fichons le camp, implorait-il Il parvint à la remettre sur ses jambes puis fit passer un bras par dessus son épaule. Ils avancèrent ainsi. Derrière eux, les pompiers tentaient d'accéder au corps du jeune Français, la police faisait reculer la foule. - La Rover noire balbutiait Julien tout en marchant, la Rover noire... Sous le pont, la rivière était d'un noir de mort, il s'appuya contre le parapet, ses muscles lui faisaient affreusement mal. C'est à cet instant qu'il s'aperçut que l'intérieur de la main droite de Léa qu'elle tenait fermement serrée s’illuminaient de l’intérieur. - Mon Dieu, cria-t-il en saisissant le poignet. Il tenta de desserrer l'étreinte de ses doigt mais n'y parvint pas. La main dégageait une forte odeur d’ambre. -Léa ! Léa ! hurla-t-il. Il la saisit par le col de son blouson et lui administra une claque qui la fit basculer de côté. Elle revint à elle, le regarda interloqué, et ouvrit la paume de sa main, libérant deux perles rougeoyantes qui roulèrent puis tombèrent dans les flots sombres. Ils se regardèrent un long instant, puis elle s'affaissa contre lui. Il la saisit fermement dans ses bras, et l'emporta d'un pas vif le plus loin possible alors que deux lueurs incandescentes continuaient à briller dans le ventre de la rivière. A l'horizon de très mauvais nuages se regroupaient, ils venaient du large, de quelque part au-dessus de la mer d'Irlande. Paris, à la tombée des vérités. - C'est son père qui lui annonça le décès d'Hélène. C'était en début de soirée, et son message fut des plus laconique. "Hélène s'est suicidée à Lisbonne, je voulais que vous le sachiez. Son enterrement aura lieu la semaine prochaine". Un silence, une inspiration et puis le clic et le vide. Le sang qui battait dans les veines de Myriam se figea, quitta les extrémités rondelettes de ses doigts. Son visage était d'une pâleur de cierge. Elle sut que son fils n'était plus. Myriam se fit chauffer un fond de café, elle essuya les quelques miettes éparpillées sur la vieille toile cirée de la table de la cuisine, puis finit par s'asseoir dans un silence crépusculaire. -Traître, marmonna-t-elle, traître, traître, traître... Elle se prenait la tête entre ses deux mains et la serrait en étau aussi fortement qu'elle le pouvait. Myriam n'avait de cesse d'entrouvrir ses lèvres en se répétant, traître....Traître... Elle maudissait la haine qu’elle porta à son mari puis à son fils, qui jamais ne crurent à ce qu'elle nommait sa vision. Mais la personne dont elle gardait le plus sombre souvenir fut sans conteste sa propre mère. Elle saignait dans son coeur de cette solitude qu'elle pensât longtemps n'avoir jamais su partager. Derrière ses sourires de femmes, sa bonhomie, son esprit va-t-en guerre, rien ni personne n'avait su déceler le ciel plombé qui l'obscurcissait jusqu'au jour où Hélène, cette fille si douce, entra dans sa vie comme un printemps. Elle se souvint. Myriam Se saisit alors d'une pile de papier et d'un stylo qui traînait, et se mit à écrire nerveusement, comme si les mots qu'elle avait à inscrire contrôlaient sa main. Elle ne résista pas et se laissa emporter. Elle inscrivit en tête de page, Chère Léa. Chère Léa, Ma très chère, je vous écris pour vous dire tout ce que je n'ai pu à ce jour vous avouer. Mais pour vous narrer notre étrange histoire, je dois remonter à ma rencontre avec Hélène. Cette jeune fille a transformé ma vie, où pour être plus juste, lui à donné un but. Celui de vous sauver. Je sais que ces mots semblent provenir d’une âme torturée, mais je pense, ma douce Léa, que votre histoire depuis notre rencontre vous aura montré qu'il y a de la vérité dans tout ce que j'ai à vous dire aujourd'hui. J'ai donc rencontré Hélène grâce à mon fils, cela vous le savez. La première fois que je l'ai vue, j'ai eu comme une révélation, ce que l'on pourrait qualifier de coup de coeur. Et ce fut réciproque. Je ne tardais pas à l'entretenir de mes facultés particulières car elle était ouverte à ce discours. Hélène était une fille seule, indépendante, montée jeune à Paris, elle avait un bon travail comme je vous l'ai déjà dit et de grandes responsabilités dans une clinique de l'arrondissement. Elle était un peu comme vous et beaucoup de femmes de votre génération. Elle assumait sa vie, la dirigeait. Elle connut un certain nombre de garçons mais qui jamais ne firent longue route avec elle. Et puis, elle rencontra mon fils. Ce fils dont je vous ai si peu parlé. Pardonnez-moi encore. Mon amie, ( j'espère que vous m'autoriserez à vous appeler ainsi ) Ce fils que vous avez cherché, et que je sais déjà perdu. Thomas aimait profondément Hélène et détesta d'autant plus notre amitié. Car, nous passions énormément de temps ensemble. Hélène souffrait de l'absence de sa famille, elle était encline à une certaine solitude, mais non pas qu'elle ait eu peine à sacrifier sa sacro-sainte indépendance, mais parce qu'elle avait quelque part en elle la certitude d'un vide, d'un manque inexorable qui lui procurait un mal être dont elle ne parlait jamais, du moins avant que l'on se connaisse. Car j'ai trouvé en elle des visions très claires, une terre nouvelle qui chaque jour nourrissait mon don. Ensemble nous parvînmes à trouver l'autre partie d'elle-même, à communiquer avec cette autre femme qui inspirait sa vie. Une femme qui vivait à Lisbonne et qui aimait un homme du plus pur des amours. Lors d'une séance, je me souviens avoir pu ressentir les parfums de sa peau, les senteurs de sa maison. Cette femme avait une grandeur de coeur dont chacun se félicitait, elle forçait l'admiration de tous. J'étais convaincue qu'elle était la partie manquante d'Hélène. Je sais que tout cela peut paraître risible mais nous étions toutes deux excitées à l'idée qu'une personne quelque part eut pu être un autre soi, égaré dans l'histoire. Elle était convaincue, comme moi, que notre vie n'est qu'une recherche de soi à travers le présent, le futur, mais surtout son passé, et que cette quête de la sérénité ne se cantonne pas à la psychanalyse enfantine mais à une histoire antérieure à notre propre vie. Car, oui, cette femme que je ressentais, était de toute évidence morte depuis longtemps. Jamais je ne pu en savoir d'avantage, sinon parfois entrevoir quelques endroits qu'elle fréquentait, des pensées ici et là, mais rien de plus. Thomas, qui au début jugea nos séances d'un folklore amusant et inoffensif, dut rapidement se rendre à l'évidence qu'elles transformaient Hélène. Il tenta de m'éloigner d'elle et s'installa en dehors de Paris. Ce qu'il ne sut jamais c'est qu'Hélène, avant même que l'on apprenne qu'elle ne pourrait jamais avoir d'enfant en avait la sensation depuis bien longtemps. Ce manque dont elle parlait souvent, dès qu'il prit une forme, une image, une réalité, la fit définitivement basculer. Je sais que c'est à Lisbonne qu'elle est partie chercher sa vérité. Je n'ai jamais pu l'avouer à Thomas. Quand bien même l’eus-je fait, il ne m'aurait jamais cru. A qui d'autre que vous dire ces choses aujourd'hui. Mon coeur n'a de cesse de pleurer sur la plus aride des terres. Je meurs et personne, sinon vous chère Léa, pouvez comprendre ces malheurs. Car, et j'en reviens à ce que je vous disais plus haut, ils sont à ce jour vos alliés les plus précieux. Vous, qui avez été ce témoin que le hasard a amené vers nous, devez maintenant connaître des vérités que j'ai bien honte de vous avoir caché. En effet, la première fois que je vous ai rencontrée, je m'en rappelle chaque secondes. C'était une belle journée d'hiver, nous étions Hélène et moi allées boire un thé et passions ce jour là dans une petite rue voisine de la place Léon Blum, alors qu'un attroupement mondain attira notre attention. C'est là que nous vous avons rencontré alors que vous n'étiez pas là. Je m'en explique. C'est alors que nous pénétrions à l'intérieur de la galerie où exposait un jeune photographe que je ne savais pas à l'époque être Julien, qu'Hélène s'est immédiatement précipitée sur le portrait de vous photographié, si ma mémoire est bonne, dans les jardins du musée de Rodin. Toutes deux, nous fûmes interloquées de l'incroyable ressemblance qu'il y avait entre vous deux; Mais plus encore que cela, nous trouvâmes dans ce regard une étrange correspondance qui me fit penser que votre destin était lié aux nôtres. Je n'ai que de bien simples mots pour vous traduire ce qu'il convient d'appeler irraisonnable, insensé où je ne sais quel autre terme qui puisse vous convaincre vous-même, combien il est périlleux de s'expliquer l'improbable. M'est-il possible de dire qu'il me parût comme évident qu'il y eut un rapport entre la femme de Lisbonne, Hélène et vous-même. Pardonnez-moi encore d'avoir osé vous compromettre dans cette triste histoire, mais la vie prend parfois des chemins tortueux qu'il est inévitable d'emprunter. Ce jour là, j'ai abordé Julien, je tentai de lui arracher quelques explications concernant cette jeune fille et cette photographie, mais il me faut bien l'avouer, il ne m'accorda qu'une toute relative attention, un tantinet hautaine, qui fut écourtée par l'apparition d'une personnalité qui suscita une vague de chuchotements admirative parmi la foule et l'amabilité soudaine de l'artiste. Cet homme, à l'accent Germanique, m'effaça toute entière d'un geste large de ses deux bras qu'il referma fiévreusement autour des épaules de votre ami. Pour la première fois de mon existence j'étais transparente. Autant dire qu'il n'y ait peu de chance qu'il se souvienne de moi. Pourtant à l'aéroport il m'a semblé que je ne lui fus pas tout à fait étrangère. Il vous le dira peut être un jour. Depuis ce jour, vous fûtes, bien malgré vous, le centre d'intérêt de toutes nos conversations et, vous qui me connaissez un peu, vous douterez bien que je ne me contentai pas d'en rester là. Il fallait que je sache qui vous étiez, et cela ne fut pas une tâche des plus difficiles car il me suffit de quelques minutes à interroger les gens dans la galerie pour réaliser que vous étiez la compagne de cet artiste insolent. J'ai appris ainsi à vous connaître un peu mieux; Je ne suis pas très fière de cette époque de ma vie, mais je n'avais de cesse de ruminer en moi les moyens à trouver afin de vous rencontrer sans passer pour la plus folle des folles dans ce monde. Je dois vous confesser que je connais vos restaurants préférés, certaines de vos connaissances et comme de bien entendu ce jeune homme que vous fréquentez et qui dessine de si jolis sourires sur votre merveilleux visage. Je sais, vous devez être en colère maintenant et vous implore de croire que je ne vous veux aucun mal. J'ai tout de suite su qu'il y avait de la tristesse en vous, et que j'étais là pour vous aider à surmonter ce que vous enfouissiez en vous depuis si longtemps, tendre Léa. Vous n'êtes pas de ces femmes qui mentent de par leur nature indécise. Non, vous avez cette promptitude à aimer un homme du plus grand des amours et souffriez tant de ce que Julien n'était plus près de vous, dans le sens où nous les femmes nous l'entendons. Ce désir pour l'autre vous torturait. J'ai compris qu'il était là pour nous. Et puis Hélène à appris l'horrible nouvelle et tout s'est précipité. J'ai cessé de vous suivre et vous ai retrouvée un soir dans l'aéroport de Roissy. Vous et Julien étiez si malheureux. Je n'ai pas eu à comprendre, tout était limpide, il partait pour Lisbonne. Ce n'était pas un hasard. Hélène avait disparu, mon fils avait disparu, je n'avais plus que vous. Il n'y avait plus que vous et moi dans cette ville. C'était le bon moment et je vous ai abordée. Maintenant il me faut aussi vous confier que je pris soin de placer le bracelet à l'arrière de ma voiture en espérant que vous y prêtiez attention, en espérant pouvoir susciter votre curiosité. J'avoue avoir été indigne de vous en abusant ainsi de ce perfide stratagème. Mais je crois Léa, mon amie, je crois en son pouvoir, je crois que nous devions nous rencontrer. Ce soir là, j'ai pressenti que vous étiez enceinte et que des deux hommes que vous fréquentiez, vous n'auriez aucune certitude quant à savoir qui de l'un où de l'autre était le père de cet enfant. Je pleure Léa, je pleure de voir des choses qui ne me regardent pas et pourtant je suis convaincue que votre bonheur aujourd'hui me sera un tant soit peu redevable. Comprenez moi, le malheur d'Hélène et de Thomas servira votre bonheur. Ils sont la lueur dans la nuit, celle là même que vous vous êtes décidée à regarder et qui vous conduira vers la lumière. Ayez confiance Léa, je vous aime et n'espère qu'en votre bonheur. Aussi cruel que cela puisse paraître, des chemins parfois s'interrompent pour que d'autres filent plus loin, plus loin encore. Vous êtes l'enfant de Lisbonne, l'enfant d'Hélène et l'amour de Thomas. Dans votre vie s'annonce votre plus précieux cadeau. Celui là même dont vous devrez ouvrir les yeux aux merveilleuses contradictions de la vie. Ce courage, vous le trouverez dans le souvenir de notre histoire. Il vous permettra d'abattre la terreur qui sommeille en vous. Moi, je sais que vous en avez la force. Pour ma part, j'ai la sensation d'en avoir fini. Face à moi d'autres rivages m'attendent. Je suis décidé à partir enfin, car tout est mouvance, tout se transforme mais rien ne disparaît, croyez moi. Vous êtes à jamais dans mon coeur, la vérité est proche et le bonheur n'est plus loin. Pardonnez moi, je vous aime mon enfant. Amitiés. Myriam. Une nuit à la tombée des ailes Léa tenait fermement la main de Julien dans la sienne alors que l'avion laissait la terre d'Irlande derrière eux. La nuit s'empara d'eux, il n'y avait à l'intérieur de l'appareil que quelques veilleuses qui apportaient un tant soit peu de chaleur. Le visage de Léa reposait contre le hublot et ses pensées allaient vers Myriam dont elle se souvenait au volant de son taxi. L'attendrait t-elle à l'aéroport ? Aurait-elle les gestes et les mots qui la délivreraient. Elle avait juste ce désir de se blottir dans ses bras épais et de sentir la douceur de son odeur, d'exprimer d'un regard toute la peine qu'elle avait pour elle et qu'elle ne lui en voulait pas de tout ce qu'elle ne comprenait pas encore. Donner du temps au temps, voilà ce qu'elle exigeait désormais. Elle avait ce sentiment oppressant de fuir une nouvelle fois et ne voulait laisser faire. Il lui était impossible de continuer ainsi. Les choses avaient changé, irrémédiablement changé. Elle était enfin pleine d'elle même, une femme qui s'apprêtait à mettre au monde et cette femme, elle n'en n'avait plus crainte. L'homme qui à ses côté, s'était assoupi, avait la figure d'un ange, elle l'observait silencieuse. Il y avait autour de ses yeux clos ses petites rides que l'on observait d'habitude lorsqu'il souriait. Elles semblaient s'être définitivement installées. Il respirait lentement et ses rêves songea t-elle devaient être doux. Elle aima cet homme, elle l'aima pleinement comme une mère qui regarde son enfant, comme une femme s'émeut toujours d'un homme dans lequel on entrevoit le petit garçon. Elle aimait, d'un amour qui ne nécessitait aucun lit de bataille, un amour qui n'était plus un but, mais un moyen de côtoyer le bonheur. Elle le savait inscrit définitivement dans sa vie et n'en n'avait plus peur. Aimer quelqu'un se disait-elle, était le plus sûr des moyens de ne plus se sentir seule. Cependant, elle n'avait jamais eu cette sensation aussi fortement inscrite en elle. Elle acceptait, elle était prête. Au dehors, la nuit était d'une profondeur effrayante, le ciel se confondait avec les flots de l'océan. Léa savait être là, le coeur même de ses plus effroyables angoisses, cependant, elle ne tremblait guère. La nuit était aussi son alliée. Elle était la mère nourricière de ses espoirs et de ses craintes. Elle lui était nécessaire pour faire avancer sa vie. Hélène était une femme qui vivait en elle tout aussi étroitement que l'ébauche d'humanité dans les creux de son ventre. Elle ne l'avait jamais connue, elle ne le connaissait pas encore et cependant les avaient tous deux en elle comme le plus précieux des cadeaux. Elle aurait tant aimé connaître cette jeune femme en d'autres lieux et place que dans l'obscurité d'une nuit. Julien, dont elle caressait le bout des doigts endormis avait comme elle, eu connaissance de cette femme dont les mystères intérieurs l'avaient révélé à lui même. Il y avait en Léa quelque chose de cette femme, comme il y avait en Julien quelque chose de Thomas. Tout cela était en cette nuit, dans cet avion qui survolait le monde et les effrois humains, révolu. Hélène, Julien étaient morts. Léa et Julien vivaient. Une part d'eux mêmes était enterrée avec eux. Léa eut un sourire, car elle savait que cette nuit ferait place au jour. Ce même jour absoudrait la nuit. Elle ressentait une certaine satisfaction d'avoir été, en un sens, témoin de sa propre mort, car elle vivait encore. Ce bonheur là, n'avait pas de prix. Elle acceptait; ce rêve faisait avancer sa vie, elle était prête. Lorsque les veilleuses se mirent à clignoter, puis s'éteignirent brutalement plongeant l'intérieur de l'appareil dans la plus impénétrable des obscurités. Il y eut quelques cris d'étonnements parmi les passagers, des bruits de pas d'hôtesses, puis des lueurs de torches qui réveillèrent Julien. Sa main serra celle de Léa, il s'approcha d'elle. Léa lui caressa le visage. Elle sentit une brusque inquiétude chez lui. - Que se passe t-il ? chuchota t-il. - Je ne sais pas répondit elle, puis le silence et elle ajouta: - Ne t'inquiète pas. Les voyants se mirent alors au rouge, l'avion se mit à trembler, puis il y eut un déchirement d'éclairs dans le ciel. C'est à ce moment que les cris envahirent de toutes parts l'intérieur de l'habitacle. L'avion rebondit sur l'épaisseur des nuages et partit de tous côtés. Les Hôtesses s'affairèrentt. L'une d'entre elle s'écrasa sur les passagers voisins. L'autre, ordonna à chacun de se munir des gilets de sauvetages se trouvant sous les sièges. Léa et Julien observaient la scène comme s'ils assistaient à un spectacle dont ils n'étaient pas les acteurs. Des valises s'extirpèrent des rangements et s'écrasèrent dans le couloir central. Les éclairs fusaient de plus en plus nombreux, éclairant le spectacle d'une lugubre manière. Le tonnerre claquait de façon assourdissante. On entendait à peine les ordres des membres d'équipage. Tout fut si soudain que Léa n'eut pas le temps d'avoir peur. Elle passa sa main derrière la nuque de Julien et l'enjoignit à placer sa tête entre ses mains. Il s'exécuta en la regardant à la lueur des éclairs qui fouettaient le ciel avec une force et une rage dont est seule maître la nature. Il s'étonna de la quiétude de son regard. Elle lui faisait don d'un sourire qu'il n'avait pas vu sur son visage depuis si longtemps que cela lui fit peur. Il y vit comme un dernier hommage. - Je suis enceinte, lui dit-elle. Julien ne bougea pas, il entrouvrit ses lèvres mais ne parvint à dire mot. Alors l'avion plongea dans un bruit assourdissant, de sifflements, de craquements de souffles et de cris. Il se saisit de sa main et puis il y eut un choc effroyable. L'avion venait de s'écraser dans la mer d'Irlande... Lorsque Léa revint à elle, la première sensation dont elle se souvint fut le froid extrême de l'eau, puis il y eut les vagues qui roulaient et s'enroulaient comme autant de langues voraces, engloutissant les débris et les vociférations plaintives des quelques rescapés, qu'elle ne distinguait pas. Mourir, elle allait mourir avec son enfant. Cela ne se pouvait pas, cela n'avait aucun sens. Il était impossible qu'il faille maintenant mourir alors que la vie prenait forme en elle. Son coeur s'empourpra de rage, elle chercha en vain du regard un moyen pour sortir de là. Autour d'elle, l'obscurité s'était refermée, tout au plus eut-elle pu deviner l'écume des vagues qui la submergeait et la submergeait encore. Elle songea à Julien et la peur la saisit, elle trouva alors la force de crier son nom en frappant furieusement de ses bras la surface tempêtée de l'eau. Il n'y eut que d'autres cris désespérés qui firent échos aux siens. Ses membres s'engourdissaient, elle entendait chaque battement de son coeur marteler de plus en plus bruyamment, tout autour d'elle devint comme vaporeux, les bruits s'estompaient, il y avait comme une somnolence dans l'air. Elle eut cette irrésistible envie de se laisser emporter dans la rêverie qu'occasionnait la froidure sur son corps. Il lui murmurait "ne souffre plus, laisse faire, assoupis toi, regarde tranquillement le spectacle, tout est vain, renonce, n'aie plus peur". Elle ne s'entendait plus crier, même l'air qui lui manquait ne la faisait plus souffrir. Elle flottait, elle eut comme une étrange sensation de bien être. Elle pensa " Ce n'est pas si dur après tout, ce n'est pas si dur". Et puis venu du plus profond de sa conscience, l'image de l'enfant la ramena subitement vers la souffrance car les vagues qui la recouvraient avec férocité lui firent entrevoir l'horreur de sa noyade certaine. Elle lutta encore et encore, le visage tendu vers le ciel, les pieds battant dans les tréfonds, ne percevant plus un bruit sinon celui de son coeur. Une brûlure froide comme de l'acier pulsait dans son thorax, elle s'imposait, chaque seconde plus cruellement, l'invitant à défaillir. "Efface-toi "entonnait-elle "efface-toi et tu n'auras plus mal". Mais Léa était résignée à subir le mal, elle était prête à souffrir afin de vivre, vivre encore. Aucune souffrance ne saurait être à la hauteur de celle qu'elle aurait à endurer en perdant son enfant. Elle se mit donc à battre de nouveau les flots, à se soulever tant qu'elle pouvait en s'appuyant sur son gilet de sauvetage... Lorsque la gueule béante du monstre marin la saisit toute entière et la fit rouler à l'intérieur de son corps salé et glacé. Léa eut tout juste le temps d'emplir ses poumons d'air et roula dans les ténèbres, les yeux clos, comme l'astronaute de son rêve, elle se perdait dans l'infini, s'enroulant, se dépliant sans qu'il n'y ait ni endroit, ni envers, ni dessus, ni dessous. Elle partait au gré d'un vide qui l'aspirait, qui se jouait d'elle comme le vent se joue d'un fétu de paille. Elle s'agrippa à ses jambes et se lova pour parer un coup. Mais il n'y avait aucun choc à craindre, aucun obstacle pour clore la chute. "Efface-toi" entonnait la voix, "efface-toi et tu n'auras plus mal". La brûlure alors la transperça de toute part, et elle ouvrit les yeux une dernière fois avant de céder à ce fichu corps qui la trahissait. Elle était là qui la regardait, lui faisant un signe de ses longs doigts effilées qui faisaient tel un métronome un "non, ça ne sert à rien" des plus amusés. La bête dont elle sentait le souffle, la dévorait des yeux, elle arborait fièrement un rictus de clown, mais il n'y avait que du mauvais en elle, une méchanceté à l'état pur. Elle s'approcha de Léa qui ne parvenait à bouger. Elle, cette salope elle avait pour elle la certitude de la victoire, la certitude de l'emprise qu'elle exerçait sur Léa. La bête lui caressa le corps et l'enlaça avec une perfide douceur. Léa sentit ses membres glacés s'ouvrir à ses caresses. Ce contact immonde ne l'effraya pas. Elle réalisait que toute sa vie durant elle sut que cet instant viendrait, inéluctablement, et qu'elle l'avait choisi. Elle l'avait choisi le jour où elle dut subir les caresses du vieux Merin. Ce fut ce jour là, précisément qu'elle décida de s'emprisonner dans cette vision d'horreur. Toute sa vie elle avait eu peur des hommes, de leurs sexes, de leur violence et n’avait eut de cesse de se venger, de faire payer. Malgré tout le soin qu'elle employa toute sa vie à enfouir cette haine dans l'oubli, elle devait se rendre à la triste évidence qu'elle avait failli et qu'il était désormais trop tard pour ne pas mourir englouti dans le plus infâme des miroirs. "Regarde comme tu es belle" se gaussait la bête qui faisait résonner d'une voix d'enfant des petites comptines dans sa tête . "Regarde comme tu es salement désirable". "Tu aimes n'est ce pas, tu aimes notre secret". La bête lova son corps décharné contre Léa, elle sifflait et gloussait d'aise. "Tu es mon enfant, mon tout petit enfant". A ces mots Léa se mit à crier, ce qui fit reculer la bête. -Non ! hurla t-elle, et elle se mit à battre le néant avec ses bras et ses jambes avec une énergie qui rendit la bête folle de rage. Son rictus clownesque s'effaça et la haine prit place sur son faciès démoniaque. Elle saisit Léa et l'emporta brutalement vers un fond plus profond encore. Léa se débattait, ce que faisant elle parvint à décocher un coup sur le crâne de la bête qui l'empoigna plus fortement. Léa luttait, elle luttait, elle n'était pas mauvaise, elle n'avait jamais aimé cela, elle était une victime, elle n'avait rien à se reprocher. L'enfant en elle vivrait, il vivrait, elle le voulait, se l'ordonnait. La créature vagissait, se tordait autour d'elle avec toujours plus d'insistance lorsque Léa réalisa qu'elle ne subissait plus son attraction mais qu'elle imposait la direction à prendre. La bête grimaçait, et Léa réalisa qu'à mesure où sa peur s'estompait, celle de la bête grandissait. Elle la chargeait toute entière de ses propres frayeurs. Elle se débarrassait du fardeau qui avait empoisonné sa vie. Cette évidence décupla ses forces, elle s'agrippa à elle, empoigna ses mains sèches et décharnées et l'amena vers son visage. La mort, toute gueule ouverte croassait, exsudante de miasmes, elle fêla, se raidit, tenta de s'extirper de leur étreinte, mais Léa tint bon. Léa plongea son regard dans le sien et l'embrassa, inspirant son souffle fétide et toute l'horreur qu'elle enfermait dans son être pestilentiel. La bête se figea, elle relâcha tout son corps. Léa nageait dans le néant accroché à son démon, pleine d'une souveraine sérénité lorsqu'elle aperçut la lumière qui tournoyait au dessus d'elle, un courant d'air ou d'eau ou elle ne sut quoi l'attirait vers l'astre lumineux, elle desserra son emprise sur la bête et la repoussa. Le corps abject, inerte s'éloigna tranquillement, dans ses yeux qui s'agrandirent, elle put y voir la peur. Léa regarda le monstre les bras en croix, le corps inanimé, glisser vers la noirceur insondable, puis leva ses yeux vers la lueur. Lorsqu’un marin l'aperçut dans le faisceau lumineux du navire des gardes côtes, il plongea dans la mer. Léa remontait à la surface, les yeux grands ouverts lovée comme une enfant avec une étrange tranquillité. L’homme était bon nageur, il ne lui suffit que de quelques secondes pour parvenir jusqu'à elle, la saisir et amener sa tête hors de l'eau. Léa était inconsciente, il la prit sous l'un de ses bras et prit soin de lui maintenir le visage à l'air comme il le put tant la mer était déchaînée. Des hommes grenouilles parvinrent à sa hauteur et les saisirent tout deux. On entendit le vrombissement d'un moteur, un zodiaque surgit de l'obscurité. Les hommes parlaient fort, ils avaient l'air sûrs d'eux. Ils empoignèrent Léa, puis l’homme et les hissèrent à l'intérieur du bateau. " Elle est vivante ! Elle est vivante !" Ce furent les derniers mots qu'entendit Léa. Elle sourit et pria pour l'enfant. Un jour à la tombée d'une autre vérité. -Toute la nuit durant j'ai rêvé de mes parents, et tout particulièrement de mon père. Depuis combien de temps ne l'ai-je pas vu. Il y a si longtemps que je suis parti loin de mon pays que je ne me souviens plus exactement de la forme de son visage, tout juste me reste t-il le souvenir de sa voix, de ses larmes, de ses mains accrochés aux draps de mon lit. Je suis devenu amnésique envers les miens. Je suis là, alité dans un nouvel hôpital, quelque part dans le pays de Galles. Quelque part dans ces murs Léa lutte contre la vie et la mort. Qui puis-je ? que faire ? Je n'ai plus que mes prières. Par la fenêtre, j'entends le pépiement des moineaux et le vent qui bruisse langoureusement dans les creux des feuillages. Les nuages gris forment une bande laiteuse au dessus du pays. Ce pays dont je suis un étranger et dans lequel aujourd'hui je me trouve, est un pays où j'échoue une fois de plus, dérivant à la surface de mes regrets. Je suis un fils sans père, un père sans fils. J’ai tant de peine à ne t’avoir pas compris. Ô, père que je réalise ta souffrance d’avoir cru ton fils perdu. Que je suis misérable de n’avoir su te dire tout ce qui me faisait peine en toi, et combien fus-je ému de te voir pétri d’amour à mon chevet. Je connais désormais l’horrible crainte de perdre son enfant. Je t’attends impatient, pour te dire tout cela, je voudrais t’inonder de mots d’amour et te dire et te dire combien tu es précieux et combien je suis fier de l’homme que tu es. Pardonne moi mes effrois de jeunesse, pardonne moi de t’avoir condamné, de t’avoir haï, au point de vouloir en mourir. Pourquoi a t-il fallut supporter tant d’épreuves pour comprendre à quel point je t’aime. Je regrette avoir fui loin de vous tous, je regrette mon absence et n’aspire qu’à mon retour. Je voudrais tant pouvoir trembler pour un enfant, je voudrais tant partager cela avec toi. Moi qui n’était construit que de pierres et de froideur ai fondu comme neige au soleil. Comment te dire que je me sens aujourd'hui si humain, si nu et si fier de l'être. Une fille à Lisbonne a plongé par dessus les remparts et moi j'ai sauté du plongeoir. Enfin, j'ai laissé le monde me pénétrer, l'inconnu me posséder. Je suis gorgé d’espoirs et cet espoir porte un nom... Enfant. - Julien ! Susurra une voix qui lui fut familière: - Je suis venu vous dire au revoir. Julien entrouvrit ses yeux. L’homme à la Rover noire se tenait face au lit. Julien eut un rire sarcastique. - Ne me laissez pas votre numéro de téléphone, ce ne sera pas utile. L’homme eut une brillance dans le regard, il esquissa un rictus de satisfaction. - Avez-vous récupéré ce que vous souhaitiez ? - Oui, tout est rentré dans l’ordre. - Alors tout va bien renchérit Julien. - Croyez-vous Julien que vous aurez besoin de cela ? Lui demanda t-il en désignant les photographies d’Hélène ? - Ai-je le choix ? répondit-il avec ironie. - Vous l’avez rétorqua l’homme. Julien le regarda avec intensité. - Prenez les et promettez-moi de ne jamais revenir. - Il en sera ainsi conclut-il. - Me direz-vous enfin qui vous êtes ? l’homme eut un sourire et dit: - Une part de vous même, un mystère nécessaire. - Il en sera ainsi approuva Julien en opinant de la tête. Il en sera ainsi. - Monsieur ? susurra une jeune fille en blouse blanche. Julien entrouvrit ses yeux et l'observa fixement. Elle avait un délicat teint couperosé et était courte sur jambe. Elle ressemblait à un lutin poupon. Il lui sourit. - Vous m’entendez ? lui dit t-elle avec gentillesse. Il acquiesça d'un nouveau hochement de tête et regarda par delà l'horizon de la fenêtre. Il était en terre sainte, et se réjouissait de se sentir en paix - Vos parents sont là, voulez-vous que je les fasse entrer ? Dans les hauteurs du ciel, la grisaille vaporeuse avait lentement fait place à la lueur pâle d'un nouveau soleil. Le vent était tombé et les moineaux s'étaient tus. Il regarda l’infirmière et son visage s’éclaira. - Faites les entrer, faites les entrer dit-il. Léa, lorsqu'elle revint à elle, resta un long moment plongée dans la pénombre. Elle ne parvint à mettre une forme à l'environnement qui l'entourait que bien plus tard. Pendant ces quelques semaines restée à la lisière de la réalité elle proféra des mots sans queue ni tête, transpirant par vagues régulières, étant secouée par une douloureuse sensation de froid puis de chaud, puis retombant dans une profonde léthargie. Elle n'eut qu'occasionnellement conscience de la présence de cette main fine qui enserrait la sienne et ne perçut qu'au bout de deux semaines le son lointain d'une voix suave et rassurante. Elle l'écoutait, lui répondait dans son esprit bien qu'elle n'en saisisse les propos. Elle savait être nulle part, dans un lieu où elle n'avait plus rien à redouter, en escale dans les creux douillets d'un ventre dans lequel elle renaissait en toute tranquillité. C'est au bout de quatre semaines qu'elle entrouvrit ses sens à la vie. Quatre semaines qui ne lui parurent que quelques minutes. L'univers dans lequel elle s'éveilla lui apparut en un premier temps extrêmement troublé, comme si l'on avait placé des voilages en épaisses couches et qui ondulaient gracieusement tout autour d'elle. Elle fut très vite attirée par une forme sombre aux contours élancés qui se tenait sur le rebord de sa fenêtre et que les voilages semblaient faire mouvoir. Elle crut tout d'abord à une plante qu'on avait laissé respirer à l'air, mais le haut de cette plante avait par instant des mouvements secs et courts, à peine perceptibles par la rapidité de leur exécution et qui lui fit rapidement penser aux mouvements caractéristiques d'une tête d'oiseau. Mais cet oiseau était d'une taille réellement imposante. Sa vision devint peu à peu plus claire et sa première impression s'avéra être la bonne car de toute évidence cette chose prenait bel et bien la forme d'un oiseau, un corbeau plus exactement. L'oiseau l'observait de ses petits yeux noirs et ronds, il restait immobile, quand la voix familière se manifesta de nouveau. - Vous êtes réveillée ? demanda t-elle. Léa regarda en direction de la voix et aperçut une femme mince aux longs cheveux noirs mais dont le visage lui apparaissait encore flou. Elle prit conscience de sa main dans la sienne et de la douceur extrême de cette dernière. - Vous m'entendez n'est-ce pas. Tout va bien, vous êtes sortie d'affaire. Léa voulut demander ce qu'il en était de son enfant mais elle ne réussit pas à articuler ces quelques mots. - Ne parlez pas, vous êtes encore très faible conseilla la femme. Elle lui tapota la main comme Myriam l'aurait fait, avec cette même assurance, cette même chaleur. - On m'a demandé de vous veiller parce que je suis moi-même française, ils ont pensé que ce serait mieux pour vous... Léa tenta une nouvelle fois de s'exprimer mais l'infirmière l'en dissuada d'une nouvelle pression de sa main. - Le médecin va bientôt venir vous voir. Elle lui redressa la tête et la plaça délicatement sur un oreiller moelleux. Lorsqu'elle lui dit une chose qui lui parut étrange. - Mademoiselle, écoutez moi, dit elle sur le ton de la confidence. Quoiqu'on ait à vous dire, sachez que tout ira bien, vous n'avez plus rien à craindre. Cette phrase lui fit passer comme un courant électrique tout le long de sa colonne vertébrale. Elle s'accrocha à son bras et écarquilla les yeux. Elle distingua alors nettement cette jeune femme qui n'avait de cesse de lui sourire et reconnut sa propre image. Elle s'écarta vivement et se recroquevilla sur elle même. La femme en fut fort surprise, un trouble passa dans son regard, mais n'estompa pas son sourire souverain. Elle ne s'offusqua pas de la réaction de Léa et reprit sa main dans la sienne, aussi chaleureusement que précédemment, sans discussion possible, avec une gentillesse qui sans conteste, éveilla les soupçons de Léa. Elle n'osait comprendre ce qu'elle avait sous les yeux. Sur le rebord de la fenêtre, un corbeau la fixait aussi immobile qu'une statue de pierre, ne bougeant pas d'une plume. Auprès de son lit une jeune française avait trait pour trait, quoique la chevelure fusse plus longue, sa propre apparence et le hasard là, ne pouvait être de la partie pensa-t-elle -Hélène....Hélène demanda t-elle en espérant secrètement qu'elle lui réponde par la négation, car elle n'était pas certaine de pouvoir assumer cette nouvelle épreuve, là, sur l'instant. - Je suis venu vous dire que tout va bien, j’ai retrouvé Thomas à Lisbonne, il va bien maintenant, nous sommes ensemble pour toujours…. Léa se sentit mal, elle s'allongea. Hélène la prit dans ses bras et la dorlota comme un enfant. Léa sentit les sons s'estomper et sa vision s'affecta de nouveau. Son enfant vivrait, elle le verrait grandir et cette douce pensée la rendit résolument heureuse, pleine d'une lumière nouvelle. Heureuse, enfin heureuse d'avoir touché au bonheur. - Hélène, balbutia t-elle, Hélène... Et sa mère qui soutenait sa tête de lui répondre - Je suis là ma chérie, c'est ta maman, je suis là avec ton père. Tout va bien mon bébé, tout va bien. Léa regarda par dessus les draps mouillés de son lit et vit le corbeau s'envoler d'un coup d'ailes. Elle le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il s’évanouisse dans la lueur aveuglante que le soleil couchant déjetait sur la ville. Son père apparut alors à la fenêtre, elle devina sa silhouette en contre-jour. Elle lui sourit. Puis elle regarda la femme à ses côtés et reconnut sa mère. - Hélène ? qui est Hélène, mon enfant ? Veux-tu que nous la contactions ? Léa lui saisit la main, la tapota gentiment et lui dit avec un sourire, - Elle est morte maman, elle est morte. Julien, Je n’ai plus de nouvelles de toi depuis trop longtemps. Ici, la vie suis son cours, Marion vient de terminer sa rééducation, elle va bien. Quant à Myriam, comme tu le sais, depuis sa lettre, je suis sans nouvelles. Il semble qu’elle est disparue, en tout cas, elle demeure introuvable, c’est tout elle. Je me demande parfois si elle m’observe encore, lorsque je sors m’aérer, je me surprends à penser à elle et me dit « Elle nous regarde et elle est heureuse ». J’ai suivi tes conseils et me suis débarrassé des natures mortes, il me faut l’avouer, ce ne fut pas sans peine. L’appartement est radieux, j’achète des fleurs chaque jour, je suis un peu anxieuse mais surtout impatiente. Je tenais aussi à ce que tu saches que je ne vois plus Laurent. j’ai bien tenté de lui raconter notre voyage en Irlande, mais j’ai eu l’impression qu’il ne pouvait m’entendre. Je lui ai dit pour l’enfant. Je me moque bien de qui est le père. Je sais qu’il t’aimera énormément. Tous les deux, je sais que nous saurons lui parler de nos précieux secrets, il adorera. Pardonne cette ironie de la vie et de ses circonstances difficiles entourant la naissance de cet enfant, mais je ne puis m’empêcher d’être heureuse. Pour être franche, je ris tout le temps « comme une conne » arrête pas de répéter Marion. Mais qui puis-je ? C’est si bon de le sentir en moi. J’ai envoyé un mot aux Corman et j’ai même parlé au téléphone à Elliot. Si tu savais les cris de joie qu’il a poussé lorsque je lui ai annoncé que nous attendions un enfant, je crois même avoir entendu ses larmes. Il lui tarde de nous voir. On lui manque comme tu nous manques énormément. Je sais que tu ne me répondras pas, mais il me suffit de me savoir lu, de sentir tes pensées tout contre moi. Il faudra bien que tu m’offres la photo de ton fils en grand format, je pourrai l’accrocher au dessus de la cheminée. J’espère que tu te portes aussi bien que moi, j’épingle tes photos face au lit et je t’embrasse chaque soir sur tous tes visages. Je te trouve changé, j’aime ton bronzage mais tu es toujours mal rasé. j’attends la publication de ton livre, « la nuit des autres « est un joli titre. Me raconteras tu l’histoire de tous ces visages d’hommes, et de femmes que tu rencontres de par le monde. Nous raconteras tu à moi et au bébé tes aventures le soir au coin du feu. Je t’envie... Alex va monter à Paris la semaine prochaine, j’ai proposé de l’ héberger, je prendrais des photos et on parlera de toi, de nous de tout ça, de la vie quoi ! Voilà, je n’ai plus qu’à cliquer sur mon ordinateur pour que cette lettre t’arrive comme par magie. La magie est partout Julien, il suffit de savoir la regarder. Je crois que je suis enfin une femme heureuse et je n’ai crainte de te dire que le petit Victor et moi même t’aimons et t’espérons très vite dans notre nouvelle vie. Ta Léa

pour les nains!

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